‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 98 sur 187 · CHEZ M. DE FALLOUX · texte numérisé non relu

CHEZ M. DE FALLOUX

l'abbé de Solesmes. Mais il s'agissait d'une amie vénérée; dom Guéranger passa outre à tout autre sentiment. Le 3 novembre il était au Bourg-d'Iré.

Rien de plus aimable que l'accueil qu'il reçut dans cet intérieur si digne, si parfaitement uni, où les deux époux s'aidaient notflement à porter ensemble les dures épreuves de leur vie. La santé de M. de Falloux avait toujours été mauvaise : les insomnies, d'intolérables névralgies, l'affaiblissement de la vue lui rendaient douloureux tout travail suivi. Mme de Falloux, dont les mains et les yeux venaient au secours de son mari, unit ses instances aux siennes pour obtenu- la publication entière des lettres adressées à Solesmes par Mme Swetchine. Ensemble on relut la Vie de Mme Swetchine : M. de Falloux n'eut pas de peine à convenir qu'elle avait besoin d'être largement remaniée.

Il était inévitable, après épuisement des questions de publicité et d'édition, que la conversation prît un autre tour et abordât les controverses libérales avec les mille points de faits et de personnes qui y étaient impliqués. Lorsqu'elles sont serrées et courtoises, ces petites passes d'armes ont l'avantage de définir bien nettement la zone où les esprits sont en désaccord irréductible. Dom Guéranger eut à se défendre d'avoir été l'inspirateur et l'âme du journal V Univers; M. de Falloux éprouva une grande surprise, trop naturelle pour être feinte, lorsqu'il apprit que Louis Veuillot avait été vraiment le rédacteur de son journal et qu'après un premier séjour à Solesmes en 1844, il avait laissé s'écouler quatorze ans sans y revenir et quelquefois trois ou quatre ans sans y adresser une ligne. L'abbé de Solesmes ne dissimula d'ailleurs ni l'estime qu'il professait pour le talent, pour le courage, pour les services de Louis Veuillot, non plus que l'amitié qui l'unissait à lui. M. de Falloux de son côté no fit nulle difficulté de reconnaître les excès de Lacordaire, les audaces de Montalembert, les fortes lacunes de la science ecclésiastique de Mgr Dupanloup. On se connaissait fort bien entre catholiques libéraux. Un instant, il fut parlé aussi des causes de la rupture avec Montalembert. Enfin les questions de personnes épuisées, les questions de doctrine furent agitées entre ces deux hommes qui personnifiaient, l'un la politique et ses expédients, l'autre la religion et ses principes. « Si vous êtes dans un pays où est proclamée la liberté des cultes, disait dom Guéranger, c'est tactique légitime de vous réclamer de cette situation donnée, pour revendiquer la liberté de l'Eglise, même si vous le voulez, de défendre le droit des dissidents pour obtenu- la reconnaissance de votre droit : aller plus loin est impossible à des catholiques. Vous ne pouvez proclamer comme un progrès la liberté pour le mal, ni nous représenter comme l'apogée d'une société bien ordonnée l'heure où une telle liberté est reconnue et inscrite dans la loi. »

On pressent bien que ni l'habileté ni les paroles ne manquaient à M. de

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Falloux. Les nécessités du temps, l'évolution des sociétés, le charme de la liberté, la force supérieure de la vérité, les conditions de fait créées à un monde nouveau par une révolution qu'on ne peut supprimer lorsqu'une fois elle a été faite, tout fut éloquemment plaidé. Toutes les fois que dom Guéranger signalait à son interlocuteur les audacieux corollaires de sa doctrine, entre autres la boutade de Léopold de Gaillard dans le Correspondant : « H y a trois lieux sacrés au monde : Rome, Jérusalem et Washington », M. de Falloux se récriait, convenait que c'était absurde et demandait en grâce qu'on ne le confondît pas avec les enfants perdus du parti libéral. Léopold de Gaillard et Augustin Cochin pesaient beaucoup moins que Montalembert et Lacordaire; un instant on put croire que la doctrine libérale tenait dans la seule pensée de M. de Falloux. L'abbé de Solesmes devenait pressant; il rappelait que toutes ces questions n'étaient plus pour les catholiques un domaine libre, puisque les décisions de l'Eglise y étaient intervenues : « Mais alors, interrogeait M. de Falloux, comment expliquer que nous soyons personnellement si bien accueillis à Rome? Le pape sait ce que nous pensons et il donne des éloges à Mgr Dupanloup et des encouragements à Montalembert! Vous me parlez du discours de Malines : il y avait là quatre cents prêtres, personne n'a réclamé. Le discours de Montalembert avait passé sous les yeux du cardinal archevêque de Malines qui a laissé dire! » Ce fut le tour de dom Guéranger de ramener à leur exacte portée et le silence des prêtres à Malines, et les paroles d'audience, et les politesses affectueuses, et les brefs élogieux, incontestablement honorables mais sans commune mesure avec des constitutions doctrinales.

Une excursion au collège de Combrée égaya la sévérité de ces entretiens. Le 6 novembre dans l'après-midi, au -moment du départ, le comte de Falloux, en remerciant son « révérend ami » du séjour passé sous son toit, l'assura que leurs conversations avaient dissipé bien des préjugés dans son esprit et peut-être préparé l'entente cordiale. « Nous sommes encore tous sous le charme de votre visite, de votre langage et de votre bienveillance affectueuse, mon très révérend ami », écrivait-il dix jours après. Et sa lettre se poursuivait, affectueuse, reconnaissante, vraiment détendue. Dans le dessein de ne livrer pas au public les différends qui s'étaient élevés entre Larcordaire et lui, l'abbé de Solesmes avait plaidé pour la suppression de quelques lignes de Mme Swetchine qui en consacraient le souvenir. M. de Falloux demandait l'insertion pure et simple.

Mme Swetchine vous y exprime le prix infini qu'elle attache aux efforts que vous feriez pour vous rapprocher du père Lacordaire. H y a là un exemple et une leçon dont je vous supplie de ne priver aucun de nous. Ce passage ne révélera point vos dissentiments avec le P. Lacordaire; ils ont été publics et demeu-

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