LES BOSSUS
Il y avait une femme mariée à un vieif
homme; quant à elle , elle était jeune et, belle de corps et de figure. Le mari ne souffrait pas qu'elle allât dans la rue. La femme ne se sou-^ mettait à cette défense qu'avec impatience.
Elle dit un jour à sa servante :
« Sors, peut-être rencontreras-tu quelqu'un qui puisse nous égayer. )>
La servante sortit , et rencontra un bossu qui avait dans sa main une timbale et une flûte. Ce bossu dansait et battait des timbales, à condition qu'on lui donnât une récompense. La servante amena cet homme à sa maîtresse , qui lui présenta à boire et à manger» ce qui lui fit grand plaisir. 11 se leva ensuite pour danser en rond
et pour sauter. La jeune femme en fut bien aise ; elle le revêtit de beaux habits et lui fit uû présent ; puis elle le renvoya.
Les amis et les camarades de notre bossu le virent et lui demandèrent d'où il avait eu cette fortune. U leur raconta son histoire de la belle femme du vieillard. Les bossus ses compagnons lui dirent : <( Si tu ne nous amènes pas avec toi , nous rendrons cette histoire publi-* que. »
Or la jeune femme envoya de nouveau vers lui pour le faire venir ; il lui fit dire : (( Mes compagnons veulent aussi venir pour t'égayer. w La dame répondit : « Qu'ils viennent. • Elle leur offrit toutes sortes de choses. Eux donc se mirent à manger et à boire ; ils s'enivrèrent et tombèrent de leurs sièges.
Sur ces entrefaites arriva le maître de la maison. Aussitôt la femme se leva avec sa servante, et elles portèrent nos individus dans un autre endroit de la maison. Là , ils se que-
reilèrent , se battirent, s'étranglèrent mutuel-*
lement et moururent. En attendant , lé vieux
mari mangea , puis se remit en route. Aussitôt la femme ordonna à < sa servante de faire
sortir : les bossus ; mais ils étaient morts. La femme dit alors : '■
<( Sors vite , cherche quelque portefaix qui soit imbécile, i»
Puis elle mit les corps morts de ces bossus dans des sacs.
La servante rencontra un Ettiiopien S et l'a^ mena à sa maîtresse. Celle-ci dit à cet homme : <c Reste avec moi! » Et après qu'il eut passé quelque temps avec elle, elle lui dit :
« Prends ce premier sac , et jette-le dans la rivière ; puis reviens près de moi : j'aurai soin de te fournir tout ce qui te sera nécessaire. »
L'Ethiopien fit cela ; puis il revint chercher le second sac, et, de cette manière, il les em-
* Ou simplement un noir.
porta tous l'un après Tautre , et les jeta dans le fleuve * .
Vois et reconuais l'astuce de la femme! ' Lorsque les sept jours furent écoulés, les sept jours dont les conseillers avaient parlé, il arriva que le fils du roi ouvrit la bouche et dit à son père :
«Mon seigneur et roi^ je ne suis pas muet, mais je n'ai fait que me conformer aux ordres de mon maitre Sendabar le Sage , qui m'avait ordonné de ne pas parler pendant sept jours, parce que nous avions consulté les astres, moi et mon maitre Sendabar. Les autres sages
' CeUe histoire ne se trouve pas dans le texte grec de ZuvTiTraç , mais on la lit, avec un autre dénoûment, dans YHistoria septem sapientum. Les imitations en sont assez nombreuses : Durand (V. les Fabliaux ou Contes, trad. par Legrand d'Aussy , t. IV, p. 241 de l'édit. de 1781). Straparole (F* Nuit, III» fable) et autres, l'ont copiée. Elle fait aussi partie des Mille et une Nuits , sous le titre : Le Petit Bossu.
étaient aussi informés de cet intervalle de temps : car ils avaient bien dit que la mort me menacer ait, et cela à cette époque.
« Maintenant » mon seigneur et roi , sache que ta femme n'a pas mérité la mort, et que ces conseillers n'ont usé de ruse que dans la vue de me préserver de la mort. Moi aussi, mon seigneur et roi, et vous, sages et princes, je veux vous raconter des histoires de malice du sexe féminin. Car qui peut résister à Tastuce des femmes? »
Et le roi et les princes lui dirent : <c Racontenous tout'cela ? »
Il se mit donc à parler ainsi :