LA CHIENNE
Il y avait un jour un marchand , qui possé-* dait une femme belle et modeste ; il l'aimait beaucoup , et lui dit :
<c Voici que je vais entreprendre un long voyage ; jure-moi donc que y dans le cas où je viendrais à mourir, tu ne te remarierais pas ; et si tu viens à mourir, moi aussi je ne prendrai point d'autre femme. » Le mari et la femme firent donc ce serment. Le mari entreprit son voyage. Quant à la femme , dès ce jour-là elle ne se parfuma plus , n'alla plus au bain , et ne mit pas une seule fois le pied sur le seuil de la maison.
Un jour une fiancée parcourut les rues de la ville au son des chants et des cris de joie ; la
femme regardait à une fenêtre de l'intérieur de sa maison . Un jeune homme l'aperçut et en devint amoureux ; sa passion prit un tel degré de violence , qu'il tomba malade. Une vieille femme vint le visiter et lui dit :
« Dis moi , que ressens-tu? Peut-être , grâce à mon assistance , pourras-tu guérir, i»
11 répondit : n J'aime une femme , aide-moi pour que je parvienne à l'obtenir , et tu recevras des présents de moi. »
« Je me charge de l'entreprise •• , répliqua la vieille.
Elle s'en alla, et débuta par employer la ruse; car elle savait bien qu'elle ne devait pas compter sur le consentement de la jeune femme.
Elle prit une pâte, la pétrit en y mettant de l'ail y du poivre et du beurre, et la présenta à sa chienne. L'animal en mangea ; le mets lui plut, et il suivit la vieille. Celle-ci se rendit à la maison de la jeune femme , toujours accompagnée de la chienne. La jeune femme se leva ,
lecneillit la vieille avec beaucoup d'égards et Im offrit quelque chose à manger. La chienne se tenait aux côtés de la vieille et lançait des regards de convoitise sur elle , espérant qu'elle lui donnerait de nouveau un morceau de la pâte* Qrâce à Tail et à la chaleur du poivre , les larmes coulaient des yeux de l'animal. La vieille se mit à pleurer ^ et la jeune femme lui dit :
«c Pourquoi pleures- tu donc ?
Ma fille, répliqua l'autre, vois-tu cette chienne ? eh bien I c'était une très belle jeune fille. Elle était aimée d'un jeune homme ; comme elle ne voulait pas prêter une oreille fovorable à cet infortuné, il tomba malade d'amour pour elle , et se mit alors à invoquer son dieu , et le dieu changea la jeune fille en chienne. Maintenant, chaque fois qu'elle me regarde, elle se met à verser des larmes. Je ne puis cependantrieny faire. Hélas I elle pleure parce qu'elle n'a pas satisfait les désirs du jeune homme.
La jeune fpaskme dit làrdcssiis : <( Chère feopme » un jeûna booune m^ainie aifâtl^ ;eli à cauae de OKH il 4 été for^ dé garder' le. iît Eaistiott le plaisir de me Talnener pour, que je puisse répondre à ses vœux. Je te donnerai des présents. Fasse le Ciel qu'il né m'arriVe pas ce qui est arrivé à cette chienne \ »
La vieille se r^id ai hâtera là maison du jeune homme, mais elle ne lé trouve pas.
Alors die se dit :
« Je n'ai pas trouvé lé jeune homme ; mais j'en trouverai bien un autre, que j'amènerai à la jeune femme ; pourvu que j'obtienne des présents , voilà le principal. »
Elle se rend donc en hâte sur le marché; elle aperçoit là un autre jeune homme , et lui dit:
<c As-tu du goût pour une belle femme , et pour les mets et les boissons qu'elle te donnera? »
— Oui certainement, répondit le jeune hom«-
ne. Or, c'était précisément le mari de la jeune femme , qui venait de son voyage ; il pensa en lui-même : < Je veux y aller pour voir un peu qui se prête ainsi dans notre ville à une sembla^ ble. galanterie. »
n suit donc la vieille jusqu'à la porte de sa propre maison, et il entre enflammé de colère. La jeune femme se levait précisément ; elle lève les yeux et aperçoit son mari. Aussitôt qu'elle le voit , elle déchire en grande hâte ses vêtements, pousse des cris et dit à son mari :
« N'es-tu pas un indigne époux ? tu viens ici pour faire le galant. J'ai appris ton arrivée , et c'était pour te mettre à l'épreuve que je t'avais envoyé une ménagère. »
La vieille s'enfuit; quant au mari , il cherche à apaiser sa femme et il lui dit :
<c Ne pense pas mal de moi ! J'ai été bien surpris en voyant qu'on me conduisait dans ma propre maison. » Mais la femme ne s'écria pas moins :
« Si c'avait été une autre maison» ta y eenôs certainement resté. » Le. mari lui donna to présents » et alors seulement çlle lui fit bon recueil'.
n C'est pourquoi , ô mon roi et seigmettr » àe souffre pas que ton fils SQiï prisonnier pat la ruse des femmes , et ne le fais paspérir. « -^ Le roi donna l'ordre de noipas mettre son fils à mort» i » /.; "^ '
Mais, le troisième jour, arriva. Ifl^femtne ; èHe parla de nouveau au roi et lui dit; a Ecoutas^ tu toujours les avis de tes perfidef conseillers? Si tu ne fais pas mourir ton. fils, qui a voula porter atteinte à ce que son pi^re a déplus jûtcré, Dieu se vengera bientôt di^ toi et de tes con* seillers , tout comme il s'est y^gé des conseillers du roi de Bo%ra. »
Le roi dit : « Raconte-moi. cela ;i quelle est cette histoire ?» . , .
^ ztrvrcirie^, page 51. Ce 4;onte , qui se trouve aossi dans les Sept Vizirs, (Taies anecdotes , etc., p. 100) , a passé dans la Disciplina clericalis.Yojei Appendice, n^'S.