LES BREBIS
Un soir d'été, Théophile se trouvait près d'une métairie au moment où le fermier comptait ses brebis à leur retour des champs et les faisait entrer dans l'élable. Cette vue rendit Théophile si pensif et si soucieux qu'il s'interrogea lui-même en disant : a Pourquoi te troubles-tu ainsi , mon âme , et qu'est-ce qui te remplit de si tristes pensées? Ne sais-tu pas que tu es plus précieuse aux yeux du Tout-Puissant que ces brebis ne le sont à cet homme qui cependant les compte avec tant de soin? Ou ne vaux-tu pas mieux que beaucoup de brebis? Le Seigneur Jésus n'est-il pas ton berger? N'a-t-ilpas donné son sang et sa vie pour toi? Ne s'adresse-t-il pas aussi à toi lorsqu'il dit : Je donne la vie éternelle à mes brebis; elles ne périront jamais
et personne ne les ravira de ma main (Jean , X , 28) ? Mon Dieu ne complera-l-il pas soigneusement ses élus, puisque son cher Fils me déclare que les cheveux même de ma tête sont comptés (Mallh., X, 30)? Oui, je suis assuré que si parfois pendant le jour je venais à m'égarer, mon Dieu , en faisant le soir le compte de ses brebis, s'apercevrait de mon absence, qu'il me chercherait et me rapporterait au bercail. Seigneur Jésus ! je suis une brebis égarée , cherche ton serviteur, car je n'ai pas oublié tes commandements (Ps. GXIX, 176). »
l'araignée.
Une grosse araignée avait tissé sa toile dans une maison et s'était placée au centre de son filet, pour attendre les mouches et les moucherons imprudents dont elle voulait faire ses victimes. Théophile l'examina et dit : < Cet insecte me .rappelle l'homme cupide et trompeur, duquel toutes les pensées sont autant de pièges , où ceux qui marchant en simplicité viennent se prendre , s'enchevêtrer , de telle sorte qu'ils y
laissent le plus souvent leur fortune si ce n'est leur vie. »
c Oui y observa un des amis de Théophile , il y a beaucoup de ces hommes qui ne songent qu'à opprimer leur prochain. Je m'étonne souvent que Dieu supporte leurs méfaits avec autant de longanimité, et qu'il ne châtie pas l'injuste et l'impie qui tourmente les âmes droites et pieuses. »
Théophile reprit en souriant : < Il parait, mon ami, que si vous occupiez le trône du Très- Haut, et que vous pussiez disposer à votre gré du tonnerre et des éclairs, vous ne trouveriez pas assez de foudres pour frapper les méchants et les précipiter en enfer. Mais les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées, et ses voies ne sont pas nos voies (Esaïe, LV, 8). Cette araignée que vous avez sous les yeux vous semble tout d'abord, n'est-il pas vrai , un insecte inutile et nuisible. C'était aussi là l'idée que s'en faisait le roi David (à ce que nous racontent les Rabbins); mais plus tard , tandis qu'il fuyait devant le roi Saûl, il reconnut que l'insecte qu'il avait méprisé jadis pouvait rendre de grands services, car une araignée lendit ses fils à l'entrée de la caverne où il s'était réfugié, en sorte que Saiil ne soupçonna pas qu'il y fût caché. D'ailleurs, que d'oiseaux qui font leur régal de cet insecte et
qui manqueraient peut-être de nourriture s'il n'existait pas. — Ainsi Dieu supporte les impies pour des motifs que nous ne pouvons reconnaître à première vue , et que même nous ne reconnaîtrons jamais que partiellement icibas. Quant à ce qui nous semble inexplicable, nous devons nous en remettre à son impénétrable sagesse. De plus , si nous sommes vraiment chrétiens , il nous sera agréable que Dieu manifeste sa miséricorde à l'homme pervers et qu'il attende pour lui faire grâce. Le dommage que l'impie porte à son prochain ne peut être que temporel , et ce dommage est souvent un bienfait pour l'âme, qu'elle exerce à la patience et à la sainteté. Mais , ne l'oublions point : le temps de la justice divine arrivera enfin, et si le pécheur n'a pas voulu se convertir , il sera retranché avec toutes ses iniquités , ainsi qu'une araignée est arrachée et foulée aux pieds avec sa toile. — Mon Dieu , rien n'est plus difficile que d'acquiescer, avec docilité , à tes décrets et de ne pas critiquer tes voies ; cependant rien ne serait plus favorable à la paix de l'âme. Agis, Seigneur, comme tu l'entends : je me tairai, je regarderai et j'attendrai avec patience. »
l'agneau.
Un berger marchait derrière son troupeau de brebis et portait dans ses bras un agneau qui venait de naître aux champs. Théophile en le voyant se rappela son bon berger Jésus-Christ et pensa à ce qu'Esaïe avait prédit de lui (XI , 11): Il paîtra son troupeau comme un berger, il raS' semblera ses agneaux entre ses bras et les portera dans son sein , il conduira celles qui aUaHent. Puis il ajouta : c Comment pourrais-je supposer que ce berger entoure ses brebis de plus de soins et d'amour que toi , Seigneur Jésus , ceux que tu as rachetés au prix de ton sang ! Quoi ! tu ne voudrais pas porter les agneaux tendres et faibles, chercher celui qui est perdu, ramener celui qui s'égare et bander celui qui est blessé ? Oh t loin de moi cette pensée ! mon Rédempteur est un berçer fidèle, qui voit, connaît et peut toutes choses , et nous sommes des agneaux et des brebis timides , simples, faibles, incapables de nous diriger, en sorte que, s'il n'avait pitié de nous, notre perle serait certaine. Ah ! mon berger soulève et porte mon
âme languissante ; aie compassion de moi , afin que je ne reste pas en arrière. Je t'en louerai et t'en glorifierai pendant toute Téternité. »
LE MENDUNT.
Chaque fois qu'un vieillard , qui avait joui jadis d'une grande fortune , venait chercher une aumône à la porte d'un homme riche, celui-ci soupirait et disait : a Voilà un exemple des tristes conséquences de la guerre. Autrefois cet homme vivait dans l'opulence; maintenant il doit mendier son pain. Hélas ! peut-être un sort semblable nous est-il réservé. »
Théophile l'ayant entendu un jour, lui dit :
« L'Ecriture nous assure que la postérité du juste ne mendiera pas son pain (Ps. XXXVII, 25). Cependant un homme pieux dont l'âme fut portée par les anges dans le sein d'Abraham , Lazare, était un mendiant (Luc, XVII, 20). On doit conclure de là que la mendicité est une punition pour l'impie, mais, pour l'homme pieux, une épreuve qui ne nuit en rien à sa félicité. Tel homme se trouverait au dernier jour exclu du ciel s'il n'avait été réduit à porter
la besace ici-bas. Et qui peut douter qu'il ne lui soit infiniment meilleur de traverser la vie appuyé sur le bâton du mendiant, dans la faiblesse et le mépris , que de posséder de grands biens et d'être jeté au feu éternel? Lazare mendiait ici-bas et ne pouvait se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche; mais le riche en enfer mendie à son tour et ne peut obtenir une goutte d'eau pour rafraîchir sa langue. Mon Dieu, pourvu que je parvienne au ciel, peu m'importe le reste. Conduis-moi seulement dans la voie du salut, et j'accepte par avance le sort qu'il te plaira de m'imposer. i>