‹ Paraboles; ou, Réflexions édifiantes de ThéophileChapitre 50 sur 73 · LA PLUME BRISÉE · texte numérisé non relu

LA PLUME BRISÉE

Une dame ayant quelque chose à écrire , prit une mauvaise plume de fer, et se fatiguait en vain à la faire mouvoir. Enfin elle perdit patience , et frappant la plume avec violence sur la

table , elle la brisa. Cette scène fit sourire Théophile. « On voit souvent dans la vie des choses semblables , dit-il ; les hommes brisent, frap-

pent, jettent et perdent leurs outils lorsqu'ils ne vont pas à leur guise , prouvant par là que le souverain Artisan de toutes choses, qui veut nous employer comme des instruments de sa grâce et de sa volonté , ne serait que juste s'il nous rejetait et nous détruisait dans sa colère , lorsqu'il nous trouve paresseux , découragés ou récalcitrants. Pourquoi, en effet, ce qui nous semble juste de notre part serait-il injuste de la sienne? Mais il est Dieu et non pas homme; et sa miséricorde est si grande , si ardente , qu'il ne veut pas nous retrancher complètement dans son courroux (Esaïe , 1 , 9). Ah ! Père miséricordieux, je ne peux me faire une idée de ta longanimité qu'en parcourant du regard ma courte existence et en considérant les preuves sans nombre que tu m'en as données ! Et quand je me représente la foule des incrédules qui t'offensent, qui t'irritent journellement et à toute heure , et qui cependant jouissent de tes biens , alors mon âme s'enfonce en quelque sorte dans une mer profonde, et je ne me plains plus de rien , sinon que tu sois si peu aimé , toi qui es amour ! j>

l'enfant unique.

Des gens de distinction et jouissant d'une grande fortune, avaient un fils unique , lequel ils aimaient jusqu'à l'idolâtrie. Il était les délices de leurs yeux et la joie de leur cœur; aucune brise trop fraîche ne devait soufiQer sur lui , aucun visage peu amical ne devait l'approcher; bref, on satisfaisait à tous ses caprices. Un jour Théophile leur dit à ce sujet : — c Ne serait-il pas étrange qu'une jeune fille oubliât son fiancé en regardant un beau portrait qu'il lui aurait donné? et pourtant c'est ainsi que vous agissez. Dieu vous avait donné ce fils, afin qu'en le voyant vous pussiez vous rappeler sa bonté et l'en remercier dans une crainte filiale ; mais vous avez si fort attaché vos cœurs à voire enfant que vous n'avez plus le temps de penser à votre Père céleste. Une tendresse si exagérée est semblable au lierre ou au houblon sauvage, qui enserrent un arbre fertile et l'étoufTent de leurs étreintes. Lorsqu'on place un vase en bois au soleil ou à l'air chaud , il se sèche , se retire et ne peut souvent plus tenir l'eau ; de même

la tendresse des parents , lorsqu'elle n'est pas modérée par la piété et le bon sens, occasionne souvent la perte des enfants , ou bien les rend incapables de toutes bonnes dispositions et de toutes vertus. >

Âpres un moment de silence , Théophile continua : — € Je réfléchis que l'homme n'a qu'une âme (Ps. XXII, 21), et qu'il serait à désirer qu'il eût pour elle autant d'affection que vous pour votre enfant unique. 11 est vrai que l'homme pervers agit avec une si déplorable légèreté qu'il perdrait bien des âmes s'il les possédait. Mon Dieu , je dois non-seulement penser à mon âme, mais aussi me rappeler qu'elle est à toi et non à moi, car tu l'as rachetée au prix du précieux sang de ton Fils. Comment pourrais-je donc te dérober un bien si douloureusement acquis? Cependant, ô mon Père, de moi-même je suis incapable de veiller sur un tel joyau ! je pourrais facilement le négliger et le perdre , mais toi , Seigneur, tu sauras bien conserver ce qui t'a coûté si cher ! »

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