CHAPITRE V Les Epreuves
L’enseignement de Paracelse était révolutionnaire en ce sens qu’il était inspiré intégralement par l’esprit de la Renaissance et que sa dose de nouveauté se signalait, dans le courant progressif des découvertes de l’époque, comme plus particulièrement perturbatrice pour l’ordre séculaire sur lequel les intelligences sans inquiétude aiment se reposer. La société semble animée d’un instinct collectif de conservation qui la porte à maintenir le plus possible ses anciennes acquisitions, à compter sur ses habitudes, et à lutter contre tout ce qui ébranle trop vivement sa structure actuelle. Les physiciens disent que le milieu aérien, par exemple, oppose à ce qui s’y meut une résistance proportionnelle au carré de la vitesse. Si un élément nouveau pénètre l’atmosphère avec une extrême impétuosité, comme ces météores tombant du ciel, la résistance devient telle qu’ils sont portés à l’incandescence et volatilisés. Ainsi fait la collectivité humaine à l’égard des génies qui la visitent.
Paracelse avait pour lui la jeunesse, éprise de liberté, et enthousiasmée même par le côté scandaleux de ses innovations. Il pouvait rencontrer l’admiration d’hommes supérieurs, d’intelligences égales à la sienne, comme Erasme et Froben, mais la masse des autres devait se liguer contre lui.
Les médiocres, qui étaient venus chercher à ses leçons des trucs faciles et des recettes immédiatement applicables, étaient déçus par l’énorme travail auquel Paracelse les invitait : ne plus compter sur les préceptes millénaires de Galien, faire table rase des livres, observer la nature, regarder attentivement la
vie, expérimenter par eux-mêmes, développer leur sens intuitif, étudier chaque cas laborieusement. Incapables de le suivre, ils préférèrent l’accuser d’excentricité, refusant de confesser leur propre impuissance. Les petits médecins de Bâle, ces doctorculi en quête de clients à exploiter et de combinaisons lucratives avec les barbiers ou les marchands de thériaque, se sentirent humiliés par la vogue de ses cures, par l’espèce de courant de foi qui amenait à lui tous les cas irréductibles à leurs moyens. De nos jours, quand quelqu’un passe pour accomplir des guérisons surprenantes, le corps médical ne voit pas dans cette occasion une possibilité de s’instruire ou d’enrichir ses connaissances, mais seulement un concurrent à éliminer. Il en fut de même pour Paracelse : le milieu médical est toujours semblable à lui-même. Les confrères jaloux se coalisèrent avec les barbiers, les baigneurs et les apothicaires contre celui qui menaçait leur gagne-pain. Primum oioere ! Comme il n’avait pas acquis ses diplômes à l’Université de Bâle, puisqu’il en avait quitté les cours au bout de quelques mois pour se rendre chez Trithème, on l’accusa d’exercer illégalement, et 1’ « imposteur vagabond » dut justifier ses titres. La querelle avait aussi un aspect politique ou plutôt religieux, du fait que Paracelse était l’homme des Réformés. Le clan des Catholiques, sans se préoccuper de la valeur des accusations techniques, fit chorus contre lui. Pour le vouer à l’exécration, on l’appela le « Luther de la Médecine ». 11 fallait trouver des motifs objectifs pour le perdre et, comme il est d’usage, on chercha dans sa vie intime.
Justement, aux vacances de l’été 1527, Paracelse avait été invité à Zurich et avait été reçu par les étudiants de cette ville, avides de le connaître. On avait, comme il était coutume à cette époque où Rabelais s’apprêtait à jeter le froc, et dans ce pays de bonne chère, multiplié les banquets qui constituaient alors — comme maintenant — un moyen de prendre contact. Paracelse, à trente-quatre ans, était assez jeune pour se complaire parmi les étudiants. On avait échangé, aux « toasts », des paroles affectueuses. Les Zurichois l’avaient appelé ; notre Théophraste, et ce dernier leur avait répondu ; « mes aimables compagnons de bouteille » (combibones optimi). Ce fut assez pour qu’on l’accusât d’ivrognerie et d’homosexualité.
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Il serait bien téméraire d’affirmer que Paracelse, habité depuis son plus jeune âge par une sorte d’avidité insatisfaite, n’ait pas pris plaisir au bon vin alsacien de Turckheim ou de Wintzenheim qu’on faisait venir de Colmar, ou à la bière bavaroise qu’on fabriquait non loin. Il était assez privé de plaisirs sensuels pour ne pas être sensible à la table. On ne peut rien dire non plus de ses inclinaisons homosexuelles. En fait, un homme dans la vie duquel les femmes ne jouent aucun rôle, un homme fixé à un amour maternel tout idéal, n’est pas à l’abri de pareille disposition. On sait que les prêtres chastes aiment souvent la bonne chère et les jeunes gens. Mais, d’une attirance qui peut être très pure, dans la conscience de l’intéressé, à des pratiques répréhensibles, il y a tout un abîme à franchir — et l’accusation devait être d’autant plus intolérable que le penchant aurait été plus inconscient et plus refoulé. Paracelse devait réagir avec violence : « Ces médecins, dit-il en parlant de ses confrères de Bâle, sont une bande mal venue d’ânes confirmés ! les apothicaires sont des laveurs de vaisselle, leurs potions des bouillons pourris », et, plus tard, il devait écrire, en prédisant à ces médecins désuets la ruine de leurs systèmes et de leur clientèle : « Qui alors rougira les lèvres minces de vos femmes et essuiera leurs petits nez pointus ? Le diable, avec la serviette de la faim et de la misère (1). »
Cependant les affaires de Paracelse devaient se gâter. Bientôt, il apprit que Frobenius, son protecteur, qu’il avait guéri si merveilleusement l’année précédente d’une fracture compliquée du pied, venait de mourir d’apoplexie en se rendant à cheval à Francfort, pour assister à la Foire des Livres. Non seulement il perdait un appui solide, mais le prestige qu’il avait retiré de cette guérison devait s’effriter. Ses adversaires ne manquèrent pas de renverser la vérité selon leurs désirs et de prétendre que Froben était mort empoisonné par les drogues de Paracelse. Des lettres anonymes vulgaires portèrent au Conseil Municipal des accusations contre cette médecine infernale ; des menaces arrivèrent chez lui.
Les ennemis gagnèrent du terrain ; ils s’enhardirent jusqu’à faire placarder, un dimanche matin, à la porte des différentes
(1) Préface du Paragranum.
-églises, un pamphlet intitulé : « L’ombre de Galien contre Theophraslus, ou plutôt Cacophrastus (1) », qui eut une grosse portée parce qu’il était rédigé en un latin impeccable, par quelqu’un de très renseigné sur les théories médicales de Paracelse et qui s’en moquait avec esprit.
Le ridicule est toujours une arme terrible et l’humour devait atteindre d’une façon d’autant plus grave Paracelse qu’il était un personnage plus profond, plus convaincu et, pour tout dire, plus allemand. A ce point de vue, les Suisses sont très différents selon les régions : A Genève, on a l’esprit caustique et on excelle dans la moquerie par une analyse fine et une observation acérée des apparences. Ce n’est pas l’humour des Anglais, traitant le sujet par l’absurde et la bouffonnerie, ni la plaisanterie française, toujours plus comique, sceptique, bon enfant ; c’est une sorte de pointage précis et de grossissement du défaut découvert — mais c’est incontestablement de l’esprit. Au contraire, le Suisse allemand est, de tous les Germains, celui qui comprend le moins « la blague ». Il a le défaut (ou la qualité) de tout prendre au sérieux, et il réagit aux pointes avec cette rage qu’on appelle juror teutonicus.
Paracelse entra dans une violente colère. Il adressa au Conseil Municipal une requête fougueuse, exigeant qu’une enquête sévère fût faite et que le coupable fût puni, ajoutant que sa patience était à bout et qu’il ne répondrait plus de lui en face de nouvelles insolences. Les membres du Conseil, ennuyés de tous ces scandales, commencèrent à se repentir d’avoir appelé un homme si tumultueux, estimant qu’on avait bien assez de peine à naviguer entre Luther et le pape, pour ne pas s’embarrasser de Galien.
Les choses en étaient là quand le chanoine Lichtenfels tomba gravement malade. On offrit cent florins à qui le guérirait. Plusieurs médecins avaient déjà échoué, mais le clan catholique repoussait l’idée de s’adresser au Luther de la Médecine. Il fallait que la mort fût bien proche pour qu’on y consentît : on pensait bien, d’ailleurs, qu’il ne réussirait pas, et
(1) Étymologiquement, Cacophrastus signifie : « Qu’on peut qualifier de mauvais », par opposition à Theophrastus : « Qu’on peut qualifier de divin. »
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que cet échec lui ferait du tort. Grâce à son Labdanurn, Paracelse fit disparaître en trois jours les douleurs et l’insomnie, et on jugea le malade sauvé — mais, au moment d’acquitter les honoraires, le chanoine estima que, pour avoir été guéri si vite, il ne devait pas avoir été si gravement malade qu’on avait cru, qu’au demeurant, quelques gouttes de remède ne valaient pas plus de six florins. Il les offrit poliment à Paracelse en y joignant ses compliments, et en ajoutant qu’il savait mieux que personne la valeur de la vie.
C’était là, nous l’avons vu, le genre d’offense que Paracelse ne pouvait pas supporter. 1/idée d’être privé de son dû le mettait littéralement hors de lui. Il jura que les choses ne se passeraient pas ainsi et en appela aux juges. Cela faisait bien des histoires en peu de temps. Le chanoine était, de plus, un personnage très important ; il convenait de ne pas exaspérer les catholiques. Paracelse se trouva débouté de sa demande, par des attendus qui le rendirent enragé. Ne sachant comment exhaler sa colère et encore hanté par les affiches de ses ennemis, il écrivit à son tour sa fureur et son mépris sur une feuille volante qu’il fit circuler.
Cette fois, la mesure était comble. Les juges de Bâle décidèrent que Paracelse serait mis hors la loi et exilé sur une île du lac de Lucerne. On prépara le mandat d’arrestation.
Des amis, avertis, purent, le soir-même, prévenir Paracelse, Il n’y avait pas un instant à perdre. Dans la nuit, il s’enfuit secrètement vers l’Alsace, n’emportant que son épée et de menus objets. Il n’y avait pas vingt mois qu’il était entré à Bâle, au chevet de Frobenius.
Au fur et à mesure qu’il s’éloignait, Paracelse éprouvait un curieux sentiment. Il lui semblait retrouver la fraîcheur de sa jeunesse, la liberté de ses voyages, comme s’il venait de terminer un mauvais rêve. Il se dit que son rôle n’était pas de faire des cours, comme faisait son père, même d’une façon plus glorieuse ou sur un mode plus révolutionnaire. Il comprit qu’une sorte d’obscure vocation l’avait amené à brusquer les choses, à manquer de diplomatie, à rendre cette fuite inévitable, parce que sa destinée n’était pas de tenir une place officielle. Il se rappelait cette phrase de l’Évangile : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » Il se sentait, dans son malheureux
exil, comme investi d’une mission divine. Il eut conscience qu’il était plus grand et ses ennemis plus haïssables. Il était presque content d’être leur victime, comme si cette qualité lui donnait plus de droits pour les mépriser et sanctifiait sa colère. C’était comme si, dans l’instant critique où il se trouvait, il avait l’intuition du rôle qu’il jouerait dans l’histoire et du prestige qui s’attacherait à son nom. Il se voyait écrasant ses adversaires. « Ils me reprochent, se disait-il, que mes écrits difTèrent des leurs ; c’est leur compréhension qui est en défaut et non moi, car mes écrits ont leurs racines dans l’expérience et l’évidence. Ils grandiront, portant leurs jeunes bourgeons, lorsque viendra le réel printemps (1). »
De nouveau il lui venait l’idée de se comparer à Jésus. Il avait l’âge de la Passion, et il portait sa croix : « Le Christ^ écrira-t-il, fut la source de béatitude pour laquelle il fut raillé, mais le vrai mépris atteignit les railleurs lorsque Jérusalem et eux-mêmes périrent. Et je puis certes comparer les docteurs barbiers et baigneurs aux Pharisiens tenant les premières places dans l’assemblée des railleurs (2). » A. Stoddart note combien ces imprécations ressemblent, dans le style, à celles que lançait Jésus contre ses contradicteurs : Hypocrites, menteurs, vipères, génération malfaisante et adultère, sépulcres blanchis, etc.
Une sorte d’ivresse prophétique et de sentiment de grandeur s’emparait de Théophraste au fur et à mesure qu’il s’éloignait de Bâle : « Suivez-moi donc, disait-il, Avicenne, Galien, Rhases, Montagnana, Mesus. Suivez-moi tous, vous de Paris, de Montpellier, de Wittemberg, de Meissen, de Cologne, de Vienne, du Danube, du Rhin, des îles de la mer, de l’Italie, de la Dalmatie, de la Sarmathie et d’Athènes. Arabes, Israélites, suivez-moi ; ce n’est pas à moi de vous suivre. De vous tous, aucun ne survivra, pas même dans le coin le plus reculé de la terre. Moi, je serai le monarque, et mienne sera la monarchie qui réunira tous vos pays...
» Que ferez-vous, tas de braillards, lorsque votre Cacophrastus deviendra un prince de la monarchie, et vous des ramoneurs ? Que vous semblera-t-il lorsque la secte de Théo-
(1) Préface du Paragranum.
(2) Idem.
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phrastus triomphera et que vous serez entraînés dans ma philosophie ? »
En atteignant l’Alsace, Paracelse s’arrêta à Einsisheim pour y voir un météorite fameux qui était tombé du ciel au moment où lui-même naissait, à quelques mois près, et qui avait été porté dans l’église en procession solennelle, au chant des psaumes. Il avait le grand désir de voir ce phénomène contemporain de sa naissance et avec lequel il se sentait des affinités. N’était-il pas lui-même un bolide errant à travers le monde, venu des espaces mystérieux, et n’était-il pas tombé, à ce moment de sa vie où il se trouvait sans toit, mais après une trajectoire incandescente, et pour être adoré des hommes comme une émanation céleste ? Paracelse voulut étudier longuement cet aérolithe : plus tard, il devait écrire un ouvrage sur les météores et donner la description de celui-là. On peut toujours le voir à la mairie d’Einsisheim.
Puis il passa à Rufîach, y rencontra l’humaniste Valentin Boltz, amateur de Térence, avec qui il devait rester en relations, et s’arrêta à Colmar. Là, il trouva asile chez le physicien Lorenz Fries, qui avait déjà été son correspondant. Tous deux avaient combattu pour introduire l’allemand dans l’enseignement des universités ; tous deux réprouvaient la corruption de l’Église catholique, sans s’inféoder aveuglément à Luther ; ils étaient, comme Érasme, des esprits libres qui entendaient ne pas tomber d’une bigoterie dans une autre.
Une fois à l’abri, Paracelse éprouva le besoin de revenir sur les événements de Bâle. C’était comme s’il ressentait des scrupules à l’égard des magistrats. Il écrivit à l’un de ses anciens élèves, Boniface Amerbach, ami d’Érasme et de Hans Holbein, et professeur de droit à l’Université. C’était un homme très considéré, appartenant à une excellente famille bâloise. Son père, Jean Amerbach, avait publié une bonne édition de Saint Augustin et s’était fait connaître comme graveur de talent. Paracelse demanda à Boniface Amerbach (dans une lettre du 4 mars 1528 conservée aux Archives ecclésiastiques de Bâle) de le défendre contre les accusations de ses ennemis, laissant percer quelque sentiment de culpabilité : « Peut-être ai-je parlé trop librement contre les magistrats et autres, mais
c{u’im})urte, puisque je peux répondre aux aecusations portées eoiilre moi. »
En même temps, il se préoccupait de rentrer en })ossession de ses instruments de travail abandonnés à Bâle : livres, drogues, cornues, flacons. Par lettre, il chargea un certain Oporinus de lui apporter ces bagages.
Pendant ses dix-huit mois de professorat, Paracelse avait accueilli chez lui des étudiants qui l’aidaient dans ses manipulations et partageaient son toit. C’était l’usage de l’époque. Parmi ceux-ci, nous connaissons celui qu’on appelait Franz le Studieux, un Saxon qui garda toute sa vie une grande reconnaissance à son maître pour l’avoir tiré d’affaire à un moment où il était sans argent et pour lui avoir donné un enseignement de valeur. Quant à Oporinus, de son vrai nom Johannes Herbst, il s’était mis au service de Paracelse avec un grand dévouement apparent. Il ne tarda pas à apporter le matériel à Colmar, et Paracelse commença à exercer la médecine, en même temps qu’il se mettait à écrire fiévreusement. Oporinus préparait les remèdes, rangeait les notes pendant que son maître visitait les malades et dictait. C’est là que furent composés la Grande Chirurgie et divers traités.
Paracelse avait beaucoup de malades, car sa réputation de guérisseur n’avait pas eu grand espace à franchir pour venir de Bâle. Il vivait dans une grande détente et travaillait avec acharnement. Il s’était lié avee le prévôt de la ville, Jérôme Boner, un humaniste, traducteur de Thucydide, Démosthène et Hérodote, et avec Conrad Wickram, magistrat. A chacun d’eux il dédia un ouvrage : l’un sur la Variole et la Paralysie, l’autre sur les Ulcères.
Malgré cela, il ne resta pas plus d’un an dans la capitale de la Haute-Alsace. Dès 1529, il se rendit à Esslingen, où les Bomhast de Hohenheim possédaient encore quelques terres. On ne sait pas au juste à la suite de quelles circonstances, mais il crut bon de se séparer d’Oporinus. Peut-être ce dernier voulut-il rejoindre son foyer, ou Paracelse désira-t-il être seul, toujours est-il qu’il lui remit une certaine provision de son laudanum qui devait, d’ailleurs, lui servir peu après. Oporinus alla retrouver sa femme, une veuve beaucoup plus âgée que lui, qu’il avait épousée. Là, il devint un excellent imprimeur,
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vécut encore quarante ans, se maria quatre fois et passa sa vie dans les dettes. Mais il eut le malheur, dans un moment de rancune qu’il avoua avec regret sur son lit de mort à Michel Toxites, d’écrire une lettre accusant Paracelse d’ivrognerie. Cette lettre servit plus tard à un scoliaste suisse, un certain Lieber, qui écrivit sous le nom à'’ Lraste, pour propager toutes sortes de calomnies sur Paracelse qu’il n’avait jamais connu, étant né à Baden en 1524 ; elle en constitua un des ])rincipaux documents. Eraste ne consacra pas moins de quatre volumes à écrire Contre la médecine nouvelle de Philippe Theophrastus, l’accusant de sorcellerie et de diableries diverses. On a violemment condamné la trahison d’Oporinus. On a dit qu’il avait feint un grand attachement dans l’espoir d’obtenir des formules magiques pour guérir, parce qu’il avait pris la science de son maître pour des trucs. II semblerait plutôt qu’il ait eu, pour Paracelse, une ahection un peu jalouse et qu’il ait été dépité de ne pouvoir le suivre plus longtemps. Son mariage, un peu particulier, avec une femme beaucoup plus âgée, suggère à la psychanalyse l’hypothèse d’une tendance homosexuelle, peutêtre refoulée et inconsciente. On sait que de tels attachements, en conflit avec le cpnscient, sont susceptibles de se I renverser en haines violentes. Sa fameuse lettre aurait été l’ex- I y)ression d’un pareil sentiment chez une nature sans noblesse, i Ainsi s’expliqueraient des remords tardifs.
Ce départ à Esslingen fut assez mystérieux, de même que son séjour là-bas. Il semble vraiment que Paracelse voulait travailler dans la solitude. Il s’installa dans une maison d’angle inoccupée, dont on nous a gardé la description. La maison fut visitée en 1882 : le toit était couvert de signes astrologiques et cabalistiques. On continuait à raconter dans le pays que Paracelse avait pratiqué là des rites mystérieux et nocturnes. Il n’était plus question d’exercer la médecine, mais d’accomplir des travaux secrets. Paracelse recevait quantité de visiteurs inconnus.
I C’est probablement là qu’il composa la première de ses ! œuvres prophétiques, ses Pronostics pour V Europe pendant les j années 1530 à 1534, qui furent publiés à Nuremberg à la fin ( de 1529, par les soins de Frédéric Peypus, et qui connurent î une grande vogue. A examiner la couverture de la première
édition, on a pu se demander, avec le Dr Siidhoiî et A . Stoddart, s’il ne s’agissait pas de révélations spirites ou nécromantiques, parce qu’on y représente un homme dans un cercueil. Mais si l’on considère que le cadavre est couronné, on doit plutôt penser que c’est un personnage historique ou rex})ression d’un principe, par exemple l’autorité du pape dans les pays de langue allemande. (La Diète de Nuremberg devait avoir lieu en 1532 et le pape Clément VII devait mourir en 1534.) D’autre part, au-dessus est représenté une sorte d’archange armé d’une épée irradiant sur les sept planètes, ce qui serait plutôt l’Astrologie vivante et glorifiée ou, peut-être, l’astrologue lui-même.
Toujours est-il qu’à ce moment nous voyons Paracelse verser dans l’occultisme pur. L’échec cuisant qu’il avait du subir à Bâle, les vexations auxquelles son sentiment inconscient d’infériorité ne pouvait pas consentir, avaient déterminé en lui une crise aiguë. Cet te fois, il ne pouvait plus douter de sa vocation, qui était d’errer à travers le monde pour répandre ses connaissances et s’élever lui-même, sans trouver jamais cette sécurité et le repos, qui avaient pour effet d’augmenter son inquiétude et de le pousser à fuir. Il avait compris que son insatisfaction était trop enfoncée jusqu’aux racines de son être, son avidité trop agrandie à des dimensions surhumaines, pour se contenter jamais des mesquines joies ordinaires. Décidément, son domaine n’était pas de ce monde, et il devait le chercher dans des régions exceptionnelles, par des voies réservées et privilégiées. Il voulait, sur ses ennemis, un triomphe absolu, comme le Christ. Il lui fallait des pouvoirs inaccessililes aux autres, des connaissances inégalables ; mais il savait que, pour mériter un pareil empire, il lui fallait souffrir, comme pour expier son orgueil et sa haine. Il résolut, flans la méditation solitaire, d’atteindre une sorte d’illumination et (fest ainsi sans doute qu’il faut comprendre sa retraite à Esslingen. Au demeurant, il est infiniment probable qu’il n’était pas sans avoir choisi sa méthode de développement au cours de sa formation et de ses voyages et, qu’en cela encore, il n’était pas isolé.
On raconte que beaucoup de visiteurs inconnus se présentaient à sa retraite. Il ne s’agissait plus de médecine. Ici commence à apparaître un aspect mystérieux dans la vie de Théophraste. Il est possible qu’il ait alors contracté des liens
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nouveaux avec les sociétés secrètes qui unissaient tous les alchimistes de l’époque. Les voyages d’études n’étaient plus en cause. læ but était-il seulement de poursuivre le grandœuvre personnel selon une ascèse définie, d’obtenir une initiation intellectuelle ou spirituelle, ou bien d’agir elYectivement sur le plan social selon les principes alchimiques, c’est-à-dire d’effectuer contre les institutions romaines, dualistes et statiques, institutions de guerre, de lucre et d’asservissement, un vrai travail révolutionnaire ?