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CHAPITRE VI

L’Occultisme de Paracelse.

Le domaine primordial de l’Alchimie étant non les substances matérielles, mais plutôt les énergies latentes qu’elle renferme et, surtout, leur double occulte ou sidéral, l’Adepte devait tout naturellement développer sa conscience sur ce plan et cette aptitude à la connaissance spirituelle, dirigée à l’opposé de l’investigation concrète, nécessitait un entraînement laborieux.

Il fallait que cette synergie effective entre le microcosme et le macrocosme cessât d’être une simple conception intellectuelle pour devenir un objet de perception directe. Il fallait vivre véritablement dans ce monde occulte au point de sentir que « la mélisse n’est pas seulement dans le jardin, mais aussi dans l’air et le ciel ; que Saturne n’est pas seulement dans le ciel, mais aussi dans les profondeurs de la terre et de l’océan ; que Vénus n’est autre que l’Artémise poussant dans les platesbandes. Enfin, pour être un vrai alchimiste, il fallait saisir les éléments invisibles, les attirer par leurs correspondances matérielles, les purifier, les transformer par le pouvoir de l’esprit (1) ». L’initié savait bien que toute chose manifestée n’est que la concrétion, en quelque sorte, d’un noumène antérieur, que les idées préexistent au cerveau des hommes et que, si tous les musiciens périssaient en un jour, la musique continuerait à vivre dans le ciel, capable d’inspirer d’autres hommes.

(1) Paragranum, I.

Les trois principes : Soufre, Mercure et Sel, se trouvent réunis par la puissance de la vie et forment un cadre où tout est contenu en puissance. De même que le cultivateur sait quel fruit est virtuellement dans la plante, l’alchimiste sait manier les possibilités qui se cachent derrière les réalités actuelles.

Il sait en particulier quelles puissances renferment les métaux et connaît quelles grandes choses leur combinaison peut produire dans le domaine surnaturel. C’est ainsi que l’Électrum, formé du mélange de tous les métaux, peut, porté en bague, protéger de la paralysie, des crampes, de l’épilepsie ; il peut, façonné en miroir, permettre des visions de clairvoyance (1).

La pratique de l’alchimie s’exerce sur divers plans. Dans le domaine matériel, elle consiste tout d’abord à purifier les substances matérielles, à les combiner, mais aussi à changer leur caractère, à exalter leurs qualités et à les amener à un stade plus avancé d’évolution. C’est ainsi que l’artiste arrive à créer des produits que la nature seule n’aurait pas engendrés. La vie opère de même ses synthèses : la croissance des corps vivants, l’anabolisme, sont autant de processus alchimiques. La Séparation tire les choses du Mysterium Magnum et les amène à l’existence. Elle n’est possible qu’à ceux qui sont spirituellement développés.

L’alchimiste active les processus de la nature et suit ses voies. Il peut arriver à fabriquer de l’argent ou de l’or. Paracelse le reconnaît, mais ne conseille pas de se livrer à de telles opérations, bien qu’on ait prétendu qu’il y avait réussi et qu’il portait, cachée dans la garde de son épée, en un étui d’ivoire, un peu de la Pierre des Sages (2). « Arrière donc tous les faux disciples, qui prétendent que cette science divine n’a qu’un but : faire de l’or ou de l’argent ! L’Alchimie, qu’ils déshonorent et prostituent, n’a qu’un but : extraire la quintessence des choses, préparer les arcanes, les teintures, les élixirs capables de rendre à l’homme la santé qu’il a perdue (3). »

(1) Les sept Livres des Archidoxes Magiques^ livre VI.

(2} Fr. Spunda, loc. cit., pp. 89-93, et cet auteur cite, comme possibilité d’une pareille opération, les expériences du Professeur Miethe, en 1924, produisant de l’or par destruction d’atomes de mercure.

(3) Cité par L. Cuveilhier, loc. cit., p. 270.

L’OCCULTISME DE PARACELSE

Il n’empêche qu’on attribue à Paracelse de nombreux écrits sur le Grand-Œuvre minéral — ■ lesquels ont été réunis par Arthur Edward Waite, notamment le Cælum Philosophorum ou livre des vexations, le livre sur la Teinture des Philosophes, le livre sur la Graduation des Métaux, le Trésor des Trésors des Alchimistes, le Liore des Céments, VAurore des Philosophes, VEsprit des Planètes, V Economie des Métaux (ou la Génération des Métaux), le Manuel de la Pierre Philosophale, etc., sans compter le Catéchisme alchimique dont le manuscrit est au Vatican sous le nom de Paracelse, mais rejeté par tous les critiques (1).

Au plan le plus élevé, l’alchimie réalise la transmutation spirituelle de l’être, de l’illusoire au réel, du mortel à l’immortel, portant le noyau de la conscience au plus haut degré de l’élévation. C’est le Grand-Œuvre mystique, l’union en Dieu, la libération des vicissitudes du destin et des renaissances. « C’est la maîtrise du principe divin sur la psyché animale (2). » ^

Sur un plan intermédiaire, l’alchimie agit sur le corps sidéral des choses. Par la mise en action des puissances spirituelles, des éléments matériels peuvent être sublimés en éléments invisibles ou, inversement, des substances invisibles peuvent être matérialisées et devenir visibles. Un corps peut en pénétrer un autre sans laisser de traces (3). On peut encore opérer des palingénésies : si un objet perd sa substance matérielle, la forme invisible en demeure dans la lumière de la nature et, si on arrive à re-habiller cette forme de matière visible, on lui permet de réapparaître. Les moyens alchimiques peuvent créer une attraction magnétique dans la forme sidérale lui permettant d’attirer les principes qu’elle possédait avant sa mortification, de les incorporer, et de redevenir visible (4).

Un des prodiges les plus remarquables de l’Art Alchimique consiste à provoquer la création d’un être humain fluidique et minuscule par la putréfaction du sperme. « Il y a, dans ce fait, un fond de vérité, dit Paracelse, quoiqu’il soit longtemps

(1) A. E. Waite, The Hermetic and Alchemical writings of Paracelsus. London, 1894.

(2) Fr. Hartmann, loc. cit., p. 162.

(3) Philosophia sagax, I, 4.

(4) De Ressuscitationibus et De Natura Rerum, VL

(lein(3uré secret, qu’on l’ait fortement mis en doute, et que l’on ait beaucoup discuté chez quelques anciens philosophes la question de savoir si la nature et l’art nous donnent le moyen de produire l’homme en dehors du corps de la femme. Pour moi, j’affirme que ce moyen n’est point au-dessus de l’art spagyrique, qu’il ne répugne point à la nature et qu’il est même parfaitement possible. Voici comment il faut procéder pour y parvenir ; Renfermez pendant quarante jours, dans un alambic, de la liqueur spermatique d’homme ; qu’elle s’y putréfie jusqu’à ce qu’elle commence à vivre et à se mouvoir, ce qu’il est facile de reconnaître. Après ce temps, il apparaîtra une forme semblable à celle d’un homme, mais transparente et presque sans substance. Si, après cela, on nourrit tous les jours ce jeune produit, prudemment et soigneusement, avec du sang humain et qu’on le conserve pendant quarante semaines à une chaleur constamment égale à celle du ventre d’un cheval, ce produit devient un vrai et vivant enfant, avec tous ses membres, comme celui qui est né de la femme, et seulement beaucoup plus petit. Il faut l’élever avec beaucoup de diligence et de soins jusqu’à ce qu’il grandisse et commence à manifester de l’intelligence. C’est là un des plus grands secrets que Dieu ait révélé à l’homme mortel et pécheur. C’est là un miracle, un des plus grands résultats de la puissance de Dieu, un secret au-dessus de tous les secrets et qui mérite de se conserver jusqu’à l’époque suprême ou rien ne sera plus caché pour nous, etc. Quoique ce secret ait toujours été ignoré des hommes, il a été connu de toute antiquité des Faunes, des Nymphes et des Géants, et c’est même de là que ces êtres tirent leur origine. Car si quelques-uns de ces homunculi arrivent à l’âge viril, ils deviennent ces géants, ces pygmées et ces hommes ])rodigieux qui sont les instruments des grandes actions, qui remportent sur leurs ennemis des victoires signalées et qui pénètrent les secrets des choses les plus cachées. C’est que l’art leur ayant donné la vie, l’art leur donne aussi le corps, la chair, le sang et les os. Étant nés par l’art, ils sont l’art infus et incorporé à eux-mêmes, aussi n’a-t-on rien à leur ap[)rendre ; bien plus, c’est à eux d’enseigner aux autres, car ils procèdent de l’art et subsistent par l’art, comme une rose ou une Heur dans un jardin. On les appelle fds des satyres et

L’OCCULTISME DE PARACELSE

(les iiyiïiplies, parce que leur génie les élève au-dessus des hommes et les rapproche des esprits (1). »

Ici, on peut sourire de la crédulité de Paracelse. Elle s’explique assez bien par son caractère et ses tendances affectives. C’était bien une faiblesse d’homme impuissant que de vouloir supprimer la femme dans l’acte de procréation et la remplacer par l’art mystérieux qui avait absorbé tout son amour. Cette crédulité était peut-être aussi l’effet inconscient du lourd mystère qui avait plané sur son enfance sans mère.

Elle n’était d’ailleurs pas tellement déplacée en son temps et la Bible, pour laquelle on se battait, était remplie de récits plus incroyables encore. Cet homunculus, que Goethe a si curieusement mis en scène dans son second Faust en s’inspirant fortement de Paracelse pour composer son héros, a trouvé créance chez d’autres qui avaient peut-être de moins bonnes raisons, dans leurs complexes inconscients, pour l’admettre, tel ce disciple de R. Fludd, William Maxwell, dans sa Medicina Magnetica (1679) ; tel encore Lusitanius avec son histoire d’homunculus fabriqué par Julius Camillus ; telle cette légende autour de saint Thomas d’Aquin détruisant l’homunculus d’Albert le Grand (2). D’ailleurs, on a cru longtemps après Paracelse à la génération spontanée d’organismes très différenciés, comme la souris de Van Helmont, ou cette mite produite artificiellement par Andrew Crosse, si nous en croyons IL P. Blavatzky (3). Pour être tout à fait juste à l’égard des alchimistes, il faut encore noter que la géologie nous montre, au cours de l’histoire de la terre, l’apparition soudaine de formes vivantes que l’évolutionnisme n’arrive pas encore à expliquer (4), de sorte que la question de la génération spontanée, qui préoccupait tant les hermétistes, n’est peut-être pas aussi définitivement enterrée que le pensait Pasteur. CJaude Bernard lui-même crovait à l’existence virtuelle dans la nature d’un nombre infini de formes vivantes qui resteraient dor-

(1) De Natura Rerum, vol. II, liv. I, p. 86 (Édit, de Genève). Trad. par Louis Figuier, in V Alchimie et les Alchimistes, Paris (Hachette), 1860.

(2) Cf. Eliphas Levi, Histoire de la Magie. Paris, 1860.

(3) Isis Dévoilée, I.

(4) Professeur Lemoine, Conférence au Groupe d’Études Philosophiques et Scientifiques, 1936.

niantes et expectantes jusqu’à ce que leurs conditions d’existence viennent à se réaliser ; il ne jugeait pas impossible la création synthétique, par l’homme, d’une matière vivante (1).

C’est encore à l’alchimie, telle que la comprenait Paracelse, (ju’il faut rattacher tout ce qui concerne les liens occultes entre la puissance sidérale invisible et l’objet matériel, en particulier la pratique des talismans qu’on aurait plutôt tendance, de nos jours, à faire dépendre de la magie. Paracelse admettait que les métaux, par exemple, sont capables de rayonner une certaine influence invisible dont la médecine peut faire son proht. Les talismans sont surtout décrits dans les sept livres de V Archidoxe Magique dont on a contesté l’authenticité, mais qui s’harmonisent parfaitement avec les idées que Paracelse a exprimées ailleurs. Il explique, au début du premier livre, que les métaux possèdent une vie et peuvent agir par application : c’est presque le principe de la Métallothérapie que Burcq essaya de créer au xix® siècle (2) avec, en plus, la recommandation de ne les employer qu’au moment où les astres sont convenablement disposés et aussi, de graver sur ces métaux des caractères, car « eux aussi, les signes, les caractères et les lettres ont leur force et leur efficacité » (3). On ne saurait chicaner Paracelse sur cette opinion sans prendre à parti, du môme coup, tous les kabbalistes qui ont représenté l’élite intellectuelle de l’Europe à cette époque. Il faut parcourir notamment la Philosophie Occulte du condisciple de Paracelse chez Trithème, H. Cornélius Agrippa (lequel n’a jamais suscité de railleries ni de haine, bien qu’il ait dit des choses semblables), ou le De Signatura Rerum de Jacob Bœhme ; on constate que cette foi en l’efficacité des signes était générale en ce temps. Aujourd’hui, la croyance aux talismans a été abandonnée par les médecins, mais rapporte de gros bénéfices aux marchands de médailles et de scapulaires. Et il n’est pas impossible que leurs clients soient les plus acharnés à crier au charlatanisme devant les

(1) Claude Bernard, Phénomènes de la oie communs aux animaux et aux végétaux, p. 344. Paris, 1878.

(2) Burcq, Traité de Métallothérapie. Paris, 1871.

(3) Cf. Archidoxes Magiques, lib. I ; voir aussi un fragment du livre sur Les Figures (Édit. Aschner, t. IV), et la Philosophia sagax, üb. III et IV.

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recettes de Paracelse. D’ailleurs, parmi ces formules de VArchidoxe Magique, on trouve des indications de thérapeutique ordinaire, principalement les bons effets de l’acide sulfurique sur la goutte et la gravelle.

La Magie proprement dite, pour Paracelse, se rapproche de son étymologie de science sacrée, développement de l’intuition spirituelle. En réalité, elle comprend toutes les connaissances concernant les effets des éléments invisibles de l’homme, de son fluide vital, de son inconscient affectif, de sa volonté consciente ou de sa puissance spirituelle. On peut pratiquer la magie d’une façon passive, en développant la clairvoyance, en s’ouvrant à la « Lumière de la Nature ». Les animaux possèdent cette sensibilité à la lumière de la nature, c’est pourquoi le cri particulier d’un oiseau peut annoncer un changement de temps, ou le hurlement d’un chien une mort prochaine. L’homme peut la dégager dans le sommeil en laissant la parole à « l’homme intérieur qui en sait plus long que l’homme de chair ». Le rêve permet à l’imagination de se libérer et de faire des merveilles. Pour se rappeler un rêve important qui fuit au réveil, Paracelse conseille de ne pas quitter la chambre où on a dormi, de ne parler à personne, de rester au calme et de ne rien manger jusqu’à ce que le souvenir en soit revenu. Ailleurs, il parle de la médiumnité et de l’écriture automatique : « Ce qu’un homme écrit ne provient en vérité pas de lui, mais existe avant lui et subsistera après lui. Il ne fait que donner une forme, il n’est que l’instrument par lequel la vérité ou Terreur s’exprime. Il en est qui écrivent automatiquement, et cette écriture peut venir de trois causes... Celui qui écrit devrait connaître la source d’où lui viennent les idées, car celui-là seul qui connaît la sagesse peut écrire sagement (1). »

Mais il existe aussi une magie active dont les effets sur le monde extérieur procèdent soit de l’imagination (inconsciente), soit de la volonté (consciente), soit de la foi (inconscient spirituel). « L’homme a un atelier visible qui est son corps et un invisible qui est son imagination. Le soleil émet une lumière qui, bien qu’impalpable et insaisissable, peut chauffer au point d’allumer le feu, par concentration ; de même l’imagination

(1) De Fundamento Sapientiæ.

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exerce ses efTets sur la s})}ière (|ui lui est propre et fait germer, puis se développer, des formes tirées des éléments invisibles. De même que le monde n’est qu’un produit de l’imagination de l’âme universelle, l’imagination de l’homme (qui est un petit univers) peut créer ses formes invisibles et celles-ci se matérialiser. Quand une femme enceinte imagine fortement, l’enfant ])eut en manifester la trace. L’imagination tire toute sa force du désir (Ij. »

Pensant aux j)rocès de sorcellerie ('t aux bistoiivs du Sabl)at, Paracelse, toujours soucieux de rainener les faits à des causes naturelles, ajoute : « L’imagination des femmes est plus forte que celle des hommes et peut, pendant leur sommeil, les transporter en des endroits où d’autres, qui sont dans le même état, les aperçoivent. Pilles peuvent ensuite se rappeler ce qu’elles ont vu, bien que leur corps n’ait pas bougé de leur lit. »

Si une personne meurt en désirant que d’autres périssent, son imagination crée un véhicule (menstruum) qui part de son cadavre et se jette sur les autres personnes : il peut en résulter une épidémie.

Paracelse précise erilin que ce sont les sentiments qui dirigent cette sorte de Libido imaginative : la peur, la terreur, la passion, le désir, la joie, l’envie (2).

11 explique ailleurs que l’imagination de l’iiomme, fécondée par le désir, jiroduit des actes. Ainsi alïirment également les Védas ; « Ce que l’homme pense, il le devient. » Mais, à coté des effets visibles, peuvent se réaliser des actions occultes étonnantes. Pendant le sommeil, le corps sidéral d’un homme })eut être projeté hors du corps physique par le [louvoir de l’imagination et agir à distance dans un but déterminé. Aucun endroit n’est trop éloigné et l’imagination d’un homme peut agir sur celle d’un autre partout où elle l’atteint (3). »

« La pensée peut être transmise d’un bord à l’autre de l’océan, et le travail d’un mois peut être accompli en un jour (4). »

Un des nombreux effets de cette magie que décrit la Philo-

(1) De Viril Xe imaginaiwa.

(2) Idem.

(3) Philosc phia Sagax.

(4) Idem., I, 60.

j;occuj;risME de paracelse

sophia Sagax, est la Transfiguration : « 11 y a une sorte de magie par laquelle des corps vivants peuvent être formés, et un corps transformé en un autre, comme il fut fait par Moïse. » Ainsi s’explique la lycanthropie.

Paracelse a consacré un traité aux opérations de sorcellerie (De Sagis et earum operationihus ) , s’efforçant de montrer que celles-ci ne sont pas miraculeuses, mais procèdent de forces naturelles. Dans le Paramirum (IV, VIII), il décrit le procédé de l’envoûtement avec l’image de cire. Il est indispensable que le médecin connaisse les effets des envoûtements pour pouvoir opposer un traitement convenable (par exemple, dériver sur un arbre les effets nocifs du sorcier) « car, ni Galien ni Avicenne n’ont connu la cure de ces maladies et on ne les trouve pas dans leurs livres... Ne soyez pas étonné qu’il soit si facile de soigner un ensorcelé. Ne faites pas comme les sophistes des écoles, qui vont se moquant par la parole et par l’écrit, disant que c’est impossible, que c’est contre Dieu et la nature puisque ce n’est pas enseigné dans les écoles. Il en suit plutôt que le médecin n’apprend pas dans les écoles tout ce qu’il devrait savoir et pouvoir, et qu’il doit pour le moment encore aller trouver de vieilles femmes, des bohémiens, des magiciens et vagabonds, de vieux paysans, et apprendre d’eux plus que des hommes négligents de l’école. Car de tels gens ont sur ces choses plus de lumières que toutes les écoles.

Sans doute, la magie utilise le lien de sympathie entre l’image et l’homme, entre l’énergie cachée et ce qui la contient ou l’appelle — et Paracelse a consacré à ce sujet un chapitre de sa Philosophia Sagax : Altéra in altéra, mais il dit aussi ({uc toutes les cérémonies, conjurations, mots et signes sont de peu d’effet si l’opérateur n’apporte pas la tension psychique voulue. Le vrai pouvoir magique, c’est la foi. La foi n’est pas une simple opinion, une adhésion intellectuelle, c’est une force qui stimule et élève le pouvoir de l’esprit et qui permet d’accomplir des miracles. « Le pouvoir qui rend les saints capables de miracles est encore vivant. C’est le pouvoir de l’esprit saint, et si vous vivez en Dieu, il vous donnera ce pouvoir (1). » Ainsi, la foi est une participation directe aux pouvoirs spiri-

(1) De Sanctorum Beneficiis...

tuels les plus élevés du macrocosme. Son pouvoir surpasse tous les esprits de la nature et domine tout ce qui appartient à la nature. La foi peut guérir les maladies (1).

Si l’homme subit les courants astraux créés par l’imagination macrocosmique, de même peut-il par la foi, la volonté et l’imagination, créer à son tour des courants qui influenceront la nature. Ainsi s’explique le fait que l’homme produise des changements dans l’âme universelle, tels qu’il en résulte des pluies, des orages, de la foudre. « Le Ciel est un champ dans lequel l’imagination de l’homme jette les semences ; la Nature est un artiste qui développe les semences, et ce qui est causé par la Nature peut être imité par l’Art (2). »

Le véhicule des opérations magiques est la Mumie vivante (le corps astral). Du corps de personnes mortes accidentellement en bonne santé peut être tirée une mumie très efficace. Les sorciers peuvent faire beaucoup de mal avec la mumie qu’ils tirent des tombes fraîches. Le sperme en est très riche, surtout venant d’endroits où l’imagination est spécialement lascive et mauvaise, comme les couvents, les monastères et les maisons de prostitution. Des épidémies peuvent en résulter. Il en est de même du sang menstruel, avec lequel on peut faire un miroir magique tout à fait nocif (3). Certaines substances permettent de confectionner des philtres d’amour (4), surtout quand, par un contact prolongé avec le corps de l’opérateur, elles se sont imprégnées fortement de sa vitalité. Enfin, les femmes inoccupées et malveillantes peuvent causer, par la force de leur imagination, beaucoup de mal, notamment aux enfants qui leur sont confiés. Enfin, c’est par la volonté et la foi qu’on se défend le mieux contre les influences occultes mauvaises (5).

Du moment qu’on admettait l’existence des maléfices — et il n’y avait personne pour les nier du temps de Paracelse — on pensait toujours à les imputer à quelque sorcier. En vrai

(1) Philosophia sagax.

(2) De Sagis et earum operationihus,

(3) De Pestilitate.

(4) De Morhis Amantium,

(5) De Peste, lib. I.

L’OCCULTISME DE PARACELSE

kabbaliste qu’il était, le disciple de Trithème entreprit de décrire les influences occultes provenant des morts et des esprits de la nature. C’est ce que Franz Hartmann appelle sa Pneumatologie et que nous allons résumer ici.

Lorsque la mort survient normalement, le principe sidéral ou vital, après avoir quitté le corps physique, se sépare du principe spirituel. Mais, dans le cas de mort prématurée ou accidentelle, la séparation ne se fait pas immédiatement et, pendant un temps qui peut être long, ces entités désincarnées, toujours capables de sensations, perceptions, c’est-à-dire de vie affective, continuent à vivre comme des humains, seulement dépourvus de corps physique et invisibles. Paracelse les appelle aussi Caballi, Lemures, etc. Ces êtres, toujours enclins aux passions de l’instinct, privés même des restrictions imposées au corps physique, hantent les lieux que fréquentent les hommes et s’efforcent d’entrer en rapports avec eux, moyennant une affinité de corps sidéral. Ce sont les vulgaires « revenants », qui peuvent devenir vampires quand ils essaient d’absorber la force vitale des vivants. Ils produisent tous les phénomènes observés dans les maisons hantées : apparitions, effets lumineux, bruits, déplacement d’objets (1).

En ceci, l’enseignement de Paracelse ne diffère en rien de ce qu’on trouve dans les livres métapsychiques des modernes. Mais il ajoute qu’il existe d’autres entités. Tels sont les Phantasmata, esprits nocturnes capables de raisonner comme des hommes, bons ou mauvais, mais toujours inutiles, recherchant la proximité des hommes auprès desquels ils demeurent en parasites. Le corail rouge a le pouvoir de les éloigner (2).

Les exorcismes sont inutiles : d’abord, l’eau bénite n’a jamais été bénie par un homme assez saint pour lui donner du pouvoir. Quant aux fumigations d’encens, elles attirent plutôt ces entités : il serait plus efficace de répandre de mauvaises odeurs. La meilleure protection, c’est la volonté et le cœur pur.

Il y a encore les Incubes et les Succubes, entités respectivement mâles et femelles, nées du sperme des masturbateurs,

(1) Cf. un fragment intitulé : Sur les âmes des morts apparaissant après la mort.

(2) Cf. Herbarius Theophrasti, De Corallis.

lorsfiue ronanisnie a été accompli iji amore hereos, c’cst-à-dire en imaginant fortement un partenaire sexuel (1). Les pollutions nocturnes, n’étant pas soutenues par la même puissance imaginative, ne peuvent avoir le même ell'et. Paracelse attachait une grande importance au sperme répandu hors de l’organe féminin. Nous pouvons deviner, à travers ces théories que peu d’auteurs auraient osé aborder à son époque, un reflet des conflits sexuels du pauvre Théophraste et de ses terribles refoulements. Aujourd’hui, on ne croit plus à l’existence de ces larves occultes, mais on continue à traiter l’onanisme — qui est pourtant une manifestation normale de la présexualité chez l’enfant et le jeune adolescent — comme un acte terrible. Seulement, on ne sait plus pourquoi et, en cela, tout en subissant la même illusion névrotique, on est beaucoup plus sot que n’était Paracelse, car ce dernier avait au moins des théories pour guider son opinion.

Il disait que ces larves peuvent, à l’occasion, apparaître sous forme d’ombre ou de brouillard. Leur existence, très précaire, est liée à celle des hommes qui les ont engendrées et à qui elles sont attachées comme des parasites, plus ou moins fatigants à entretenir. Le feu, le vent, les objets pointus peuvent dissocier leur fragile structure et il peut arriver que leurs lésions se transmettent magiquement à leur progéniteur. En revanche, elles peuvent l’assister dans ses mauvaises intentions, en suscitant dans l’âme d’autres personnes des désirs et des passions, pourvu que ces dernières aient une nature fortement animale. Elles peuvent créer des obsessions (2). C’est ainsi que Paracelse expliquait cette constatation clinique familière aux psychanalystes, que les névroses sont souvent liées à un sentiment plus ou moins obscur de culpabilité masturbatoire. Malgré tout son génie, et peut-être en raison des difficultés de sa vie sexuelle, il n’avait pas osé voir que cette culpabilité est illusoire.

Toutes ces entités occultes sont généralement invisibles, dit Paracelse, parce qu’elles sont transparentes comme l’air. Certaines drogues peuvent nous rendre clairvoyants et nous péril) De origine morhoram inoisih ilium, III.

(2) Cf. De Ente Spiritiiali et Philosophia occulta.

L’OCCULTISME DE PARACELSE

mettre de les apercevoir, mais elles sont d’un usage mauvais pour la santé. La fièvre, le délire peuvent nous donner la môme faculté : nous apercevons alors nos propres créations psychiques ou celles des autres. Quelquefois, ce sont des formes occultes monstrueuses, animales, produites par des mauvais sentiments.

En outre, Théophraste avait adopté l’enseignement kabbalistique selon lequel l’Esprit macroeosmique, en imprégnant les différents plans de matière ou d’existence, avait suscité sur chacun la formation d’entités appelées : esprits des planètes, esprits des éléments, esprits angéliques.

Parmi ces derniers sont les anges gardiens ou « génies » (eomme le eélèbre génie de Socrate), ainsi nommés parce qu’ils s’attachent à l’être humain dès sa naissance ; ils sont capables de lui enseigner toutes sortes de secrets tirés de l’âme du monde ( Mysterium Magnum), soit qu’ils se montrent visiblement ou qu’ils influencent son esprit, notamment par les rêves. C’est ainsi que les Flagæ servent à l’homme dans l’art de la Nectromancie (qu’il ne faut pas confondre avec la Nécromancie ni la Nigromancie), cette divination aux multiples moyens dont la Philosophia Sagax décrit les quatorze branches. Ce sont, en somme, les instructeurs occultes des hommes, dans le genre de ceux que les théosophes placent au début de chaque « ronde » évolutive. Ils guident le devin dans ses procédés divers — et ces forces n’ont rien de diabolique. (En cela, l’occultisme de Paracelse se trouve, une fois de plus, en contradiction avec l’Église.) Ces esprits-guides (dont se réclament aussi de nos jours des millions de spirites) sont d’ailleurs plus ou moins véridiques, selon la classe à laquelle ils appartiennent.

Il y a encore, sur un autre plan, les esprits des Éléments ou Saganæ. Ceux-là ont un corps éthérique, invisible pour nous, capable de traverser la matière physique, un corps organisé avec ses viscères et ses fonctions, intermédiaire entre les corps visibles et l’esprit pur. Leur organisation ressemble à celle des hommes, leur rapidité est de l’ordre de vitesse de la lumière ; mais ils ne possèdent pas de principe plus élevé, pas d’esprit immortel : quand ils périssent, il ne reste plus rien d’eux et ils peuvent nous envier des possibilités immortelles. I.es occultistes les décrivent sous le nom d’Élémentals. Ce sont les A suras des enseignements brahmaniques.

Il y en a de quatre sortes, selon l’élément dans lequel ils vivent : les Nymphes dans l’eau, les Sylphes dans l’air, les Pygmées dans la terre, et les Salamandres dans le feu. On les appelle encore Ondines, Sylvestres, Gnomes, Vulcains. Il faut bien comprendre qu’ils vivent dans les éléments intérieurs (!omme l’homme dans les éléments extérieurs.

Paracelse a consacré un traité à ces élément als. Du moins a-t-on publié, en 1566, par les soins de Marcus Ambrosius Nissensis, et dédié à Constantin Faber de Dantzic, un traité intitulé Ex libro de Nymphis, SyEanis, Pygmalis, Salomandris et Gigantibus..., dont quelques-uns veulent contester l’authenticité. Il en existe une traduction française par Schwaeblé. Paracelse y explique que ces êtres ne sont pas de la descendance d’Adam; ils suivent une autre ligne d’évolution. Cependant, ils peuvent s’accoupler à l’homme pour procréer des individus de race humaine. En vérité, ils nous apparaissent rarement, mais « pour que la preuve de leur existence paraisse plus éclatante, Dieu permet que les Nymphes soient vues, non seulement par certains hommes, mais encore qu’elles entretiennent un commerce charnel avec eux et en aient des enfants... Ces enfants sont de race humaine et possèdent une ame. La femelle qui reçoit cette âme avec la semence est, comme la femme, rachetée par le Christ. C’est pour s’élever que ces êtres recherchent notre amour. Si la Nymphe disparaît ensuite, l’union ne peut être dissoute, car elle tient une âme de l’homme et, s’il veut prendre une autre épouse, elle réapparaît et le tue. D’autre part, les Sylphes peuvent engendrer des Géants, et les Pygmées des Nains. Les Géants et les Nains n’ont pas d’âme et, s’ils s’unissent aux femmes, ils ne peuvent engendrer.

Les critiques qui contestent l’originalité du Traité des Nymphes sont ceux qui, bien intentionnés pour Paracelse, veulent lui éviter la honte d’avoir versé dans ces superstitions. C’est vraiment ignorer l’occultisme et méconnaître la science qu’il en avait. Là encore, on peut comparer ses opinions avec celles de Cornélius Agrippa qui écrivait sur ces sujets exactement les mêmes choses. C’est par la Kabbale que ces notions étaient apportées ; aussi Agrippa, qui consacre ])resque tout le troisième livre de sa Philosophie Occulte aux anges et aux démons, termine le chapiire xxiv de ce livre par ces indi-

L’OCCULTISME DE PARACELSE

cations : « Qui voudra avoir une connaissance exacte des noms de chacun des anges et mauvais daïmons, de leurs offices, lieux et temps, qu’il les cherche dans le Livre des Temples du rabi Simon, et dans son Livre des Lumières, ainsi que dans tous les commentaires du Livre de la Formation : il v trouvera ces choses amplement décrites. »

Pour ma part, je verrais volontiers une raison personnelle et inconsciente pour laquelle Paracelse aurait écrit le Traité des Nymphes, c’est encore le mystère de sa propre naissance qui avait hanté son enfance et la disparition de cette mère idéale à laquelle le père devait rester fidèle sous peine de mort. Les enfants des Nymphes et des hommes devaient être prédestinés à de grandes choses, comme il se sentait lui-même. Bref, ces spéculations sur les nymphes mystérieuses, leur étrange commerce avec les hommes, leur disparition qui n’est pas un anéantissement, pourraient bien n’être que la projection d’un phantasme inconscient dans une matière d’enseignement occulte, pour ainsi dire classique à son époque. Il est plaisant de voir Anna Stoddart parler de ce livre « plein des folles reliques du paganisme » (1). Qu’on compare les idées de Paracelse, non tellement sur les Elémentals, mais en général sur les Esprits de la Nature, aux livres kabbalistiques et ceux-ci au Liçre de la Hiérarchie Céleste, de saint Denis l’Aréopagite, dont la traduction française par Mgr Darboy, archevêque de Paris, a été publiée en 1845 (2), et il ne sera pas difficile de discerner la parenté de toutes ces productions dérivées de la même Bible. L’argument du livre par le traducteur (page 1) vaut la peine d’être partiellement cité : « C’est une loi du monde que ce qui est supérieur se reflète en ce “qui est inférieur... Entre l’Unité, principe et fin ultérieure de tout, et les créatures qui n’ont entre elles ni leur raison ni leur terme, il y a un milieu qui est à la fois science et action, connaissance et énergie... C’est la hiérarchie... en particulier la hiérarchie des anges. » Ceux qui respectent un auteur seraient mal venus de se moquer de l’autre.

Les théosophes, de leur côté, peuvent avec satisfaction

(1) La Vie de Paracelse, p. 334. Paris, 1914,

(2) Publié à Paris, 1845 (Maison de la Bonne Presse).

trouver dans Paracelse la description de leur nialiatmas. « Il y a des personnes, dit-il, qui ont été exaltées en Dieu, se sont maintenues dans cet état et ne sont pas mortes. Leurs corps physiques ont perdu leurs vies, mais sans en être conscients et leurs corps transformés disparurent de telle sorte que personne ne sut ce qu’ils étaient devenus alors que, pourtant, ils demeuraient sur la terre (1). » Il y a même une citation se rapportant à leurs fameuses Lettres des Maîtres : « Si le corps élémentaire peut écrire une lettre et l’envoyer à quelqu’un par un messager en un mois, pourquoi le corps éthérique d’un adepte ne serait-il pas capable d’écrire une lettre et de l’envoyer à destination en une heure (2) ? »

Enfin nous sommes entourés, non seulement par ces Caballi, Lemures ou Vampires, qui proviennent d’hommes mal désincarnés, mais par l’esprit normalement dégagé de ceux qui sont morts. Nous pouvons communiquer avec eux pendant le sommeil, et moyennant un appel, par une foi très forte. Il est question de cette Magie infernale dans la Philosophia Sagax, et de la Nigromancie qui apprend à distinguer le véhicule élémentaire du véhicule sidérique de l’homme, puis à donner des ordres aux esprits des morts ou « aux esprits flottants nés des astres ».

Paracelse parle de l’évocation des morts qui fait apparaître le corps sidéral. Il fait allusion à un Petit Livre des Morts servant à cet usage, et conclut que « personne ne doit s’étonner qu’on puisse voir la figure d’un homme après sa mort » (3).

En cela, Paracelse ne s’écarte guère des affirmations contemporaines des métapsychistes, qui sont souvent des personnalités éminentes dont on n’ose pas se railler. On lui a reproché davantage de croire aux Élémentals parce que, à l’exception des théosophes, cette idée a été complètement abandonnée de nos jours.

Paracelse vivait au temps des procès de sorcellerie ; les figures, exploits et mœurs des démons étaient gravement étudiés par les spécialistes ecclésiastiques. Or, il fut assez peu superstitieux pour comprendre, comme un bien petit nombre

(1) Philosophia occulta.

(2) Philosophia sagax, I, 6 (voir Hartmann, loc. rit., p, 205).

(3) Cf. Édit. Aschner, t. IV, p. 518.

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à cette époque, que le diable — sur l’existence duquel l’Église avait assis son autorité d’une manière assurément plus ferme que sur celle de Dieu — était une entité imaginaire. « Le vulgaire, dit-il, estime trop les pouvoirs des mauvais esprits, en particulier ceux du diable. Le diable n’est pas assez fort pour réparer les vieux pots cassés, non plus que pour enrichir un homme. Il est la plus misérable chose qu’on puisse supposer, plus misérable qu’aucun des êtres qui vivent dans les quatre Éléments (les Élémentals). Il y a beaucoup d’inventions, de sciences et d’arts qu’on attribue à l’action du diable, mais, avant que le monde n’ait beaucoup vieilli, on découvrira que le diable n’a rien à faire avec ces choses, que le diable n’est rien et ne sait rien et que de telles choses sont le résultat de causes naturelles... Des choses qu’on considère maintenant comme impossibles seront réalisées. Ce qui paraît impossible deviendra vrai dans l’avenir, et ce qui est regardé comme superstition, dans un siècle, servira de base à la science officielle du suivant. »

Paracelse avait sur ce point l’opinion d’un véritable occultiste : il savait que l’Adversaire, l’Obstacle (Satan), n’est que l’idée négative de la vie, par conséquent un non-être, ce qui n’empêche pas les influences mauvaises subalternes de jouer sur des plans occultes. Pour cette seule affirmation, faite en son siècle, il aurait mérité le respect des générations suivantes.

Ayant ainsi étudié les forces occultes de l’univers, Paracelse s’est occupé de la technique nécessaire pour pénétrer les mystères naturels, en particulier pour parvenir à la connaissance des choses cachées. Il distingue les procédés divinatoires, qu’il comprend sous le nom de Nectromantie et la prophétie par vision intérieure.

Il existe quatre moyens nectromantiques principaux : d’abord l’usage du miroir, ensuite des verres, puis les baguettes, les rêves, les lumières et le plomb coulé, enfin l’exploration de l’âme humaine.

Paracelse pense que ces procédés permettent aux esprits de la Nature, Flagæ, de se manifester à l’homme. « Car l’esprit apparaît dans les miroirs et les verres, c’est lui qui influence la baguette. » Parlant de l’astrologie, il dit que « nous devons chercher à apprendre plus que ne nous donnent les écoles et

la tradition des écoles et, par l’art de l’astrologie, les choses nous sont révélées avant qu’elles n’arrivent ». Il déclare incertains quatre procédés : l’hydromantie, la pyromantie, l’aéromantie et la géomantie. Dans^cette dernière rentre l’art de la baguette. Par ailleurs, dans son Lwre sur la Découi^erte des Trésors Cachés, il accuse la baguette d’être un moyen trompeur. Pour que de telles méthodes soient valables, il faut que les opérateurs puissent pénétrer la nature intime des éléments et connaître leurs signes.

Toute la difficulté des arts divinatoires consiste à connaître les signes et savoir les interpréter. Chaque chose porte dans son apparence visible le signe de sa nature profonde, mais on ne peut le lire que moyennant une science véritable. Non seulement les médicaments révèlent leurs vertus (signatures), mais le corps humain ses qualités. « Celui qui ne base pas son traitement sur les signes n’est pas un médecin. » Paracelse passe en revue la Chiromancie (1), la Physiognomonie, l’interprétation générale de tout le corps (Morphologie), puis celle des actes et des mœurs. On sait la fortune que la morphologie le behaviorisme et la psychanalyse des comportements ont connue de nos jours. Paracelse se plaint que ces connaissances soient perverties de son temps : <( Parce que, grâce à elles, on découvre beaucoup d’hommes et on pénètre dans maint cœur sournois, les maîtres de l’école ont détruit, falsifié et obscurci ces arts. »

D’ailleurs, la divination ne demande pas seulement une science des signes, mais une intuition personnelle et, dans un fragment sur Le Don de Divination, Paracelse explique que, par suite de l’influence des astres sur l’homme, cette capacité peut se développer « chez ceux qui y inclinent, qui appartiennent à la constellation appropriée, qui sont purgés et qui en sont capables, c’est-à-dire ceux qui observent la mesure dans la nourriture et la boisson, car l’intempérance ne permet aucune divination ». Pourtant, il mentionne que l’ivresse ou l’intoxication par certaines plantes provoquent des visions utiles à la divination (2). En cela, il montre qu’il connaissait

(ly De Natura Rerum, IX ; — cf. Waite, loc. ciL, t. I, p. 179.

(2) Comme le Peyotl, ou Anhalonium Lewinii, employé par les indigènes du Mexique.

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la signification des cultes bachiques et des boissons fermentées (vins, soma hindou, etc.).

Ici, nous touchons à la prophétie proprement dite, qui diffère de la divination en ce qu’elle procède d’une illumination intérieure et directe, sans l’emploi de moyens physiques de détection. En réalité, ces deux domaines ont beaucoup de frontières communes. Dans un livre consacré aux prophéties, Paracelse énonce cinq manières de connaître l’avenir : dans la première catégorie figurent les prophètes, les sybilles et les apôtres ; le deuxième moyen est inspiré par la nature elle-même ; le troisième provient de la clairvoyance qui est en l’homme ; le quatrième est le résultat d’un sortilège et vient des esprits ; le cinquième est T « augure » qui vient des animaux et autres créatures.

En véritable occultiste, Paracelse professait que l’homme peut trouver en lui-même tout ce qui appartient h l’univers dont il fait partie et dont il est l’image, aussi bien dans le présent que dans le passé ou l’avenir, à condition de savoir amener sa perception consciente dans les profondeurs cachées de son âme (inconscient collectif). Pour cela, un certain élan psychique est indispensable, cet élan que Paracelse appelle la foi et qui est allumé par le désir. C’est en quoi consiste le développement spirituel. Il n’est possible qu’après un travail de purification, de catharsis, qui n’est en somme que la maîtrise du conscient sur l’inconscient au moyen de la connaissance, cette connaissance (ou extension consciente) qui, dans l’enseignement du Bouddha, délivre de la fatalité aveugle de l’instinct et libère de la souffrance. Il s’agit ici d’un savoir très supérieur aux données scientifiques, d’un caractère temporel et relatif, c’est une sorte de participation directe à l’Esprit de l’Univers. « Celui qui désire la vérité doit être capable de l’apercevoir par lui-même, sans se contenter des descriptions qu’il reçoit d’autrui. S’il n’est pas illuminé par l’amour, le plus haut pouvoir de l’intelligence n’est qu’un degré plus avancé de l’intelligence animale et périra avec celle-ci, mais l’intelligence animée par l’Amour suprême devient celle des anges, et demeurera dans l’éternité (1). »

(1) De Fundamento Sapientiæ.

Par la foi, l’homme participe non seulement à la connaissance, mais aux pouvoirs divins : il en féconde ses activités journalières. « Un médecin qui ne croit qu’en sa science accomplira peu de choses, mais celui qui a la foi dans le pouvoir divin agissant en lui et qui emploie intelligemment ce pouvoir, fera de grandes choses (1). »

Dans ses traités philosophiques [Philosophia ad Athenienses, Philosophia Occulta et Philosophia Sagax surtout), Paracelse fait une profession de foi exactement conforme à la traditionnelle théosophie, faisant passer l’intuition avant la connaissance, et l’illumination avant la science. C’est pour cela que les siècles suivants l’ont traité de charlatan, mais il conviendrait de condamner avec lui les néo-platoniciens et presque toute la philosophie de l’Inde. Ce n’est pas une raison pour supposer, comme Fr. Hartmann, que Paracelse ait reçu directement cette ])hilosophie de l’Inde : il est plus naturel qu’il l’ait trouvée dans la Kabbale. D’ailleurs, il le dit lui-même à propos de la médecine intuitive : « Qui veut contredire la Kabbale ? L’homme sans lumière. De même que les animaux, particulièrement le serpent, trouvent par leur instinct de guérison le remède convenable, l’âme animale de l’homme doit l’aider à découvrir les remèdes. Ne t’étonne pas que le serpent possède l’art de la médecine ; il l’a depuis plus longtemps que toi (2). » Il ne faut pas oublier que le serpent, le Naga, représentait dans la tradition hindoue l’initié, mais que le serpent ouroboros figurait également sur les manuscrits alchimiques grecs des premiers siècles de notre ère (3).

Paracelse juge l’illumination ou la foi comme un don qui ne vient pas de l’homme, mais de l’Esprit Universel et que l’homme ne saurait créer. C’est la même idée que le mystique et théosophe Eckartshausen devait développer dans sa Nuée sur le Sanctuaire. On lit, dans la Philosophia Sagax : « Les anciens ont consacré leur temps à l’imagination et à la foi et c’est ainsi qu’ils ont fait de grandes choses, mais maintenant il ne se trouve plus parmi les hommes une telle imagination

(1) Cité par F. Hartmann, The life of Paracelsus, lor. cit., p, 192.

(2) Livre sur le Fondement des Sciences.

(3) Cf. la collection de Bertiiellot et Ruelle.

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ni une telle foi... Un homme incertain ne peut rien faire de certain, un douteux ne peut rien faire de durable, et un serviteur du corps ne peut rien faire de solide dans l’esprit. »

Paracelse croyait donc au phénomène psychique supérieur de l’initiation, qu’il appelait baptisme, Fr. Hartmann cite des phrases typiques à ce sujet (1). D’ailleurs, le symbole du Labyrinthe qu’il a pris comme titre d’un de ses ouvrages, était une allusion notoire à cette initiation intérieure. Il l’attribuait aussi au résultat d’influences prénatales, disant que le corps reçu de nos parents (né d’Adam) n’a pas de pouvoirs spirituels, ceux-ci venant de l’Esprit Suprême, moyennant ce qu’il nommait « la renaissance en Christ ». Il estimait que l’initiation coïncide avec le détachement des choses de ce monde : « Seulement celui qui s’est détaché de toutes les attractions terrestres pourra atteindre les régions où la gloire de l’esprit peut être sentie. » Et toute sa vie n’a été que l’exemple de cette sagesse.

(1) Loc. cit., p. 203.

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