CHAPITRE VII
L’Apostolat.
Paracelse ne prolongea pas longtemps sa retraite d’Esslingen. Sa nature insatisfaite et inquiète ne pouvait s’attarder dans la même situation. De plus, il est probable qu’il était appelé à échanger ses connaissances avec d’autres chercheurs et à combiner avec eux son activité. Nous le voyons retourner en Suisse, prendre contact avec Zwingli et Léo Judae, qui menait à Zurich un rude combat pour la Réforme, et arriver à Saint-Gall pour travailler avec l’alchimiste Rartholomé Schobinger dans son laboratoire du château de Horn. Les alchimistes, alors, représentaient une élite intellectuelle et morale et ils profitaient de l’appui des personnages influents. Leurs relations internationales constituaient comme une sorte de diplomatie officieuse, par laquelle passaient sans doute bien des renseignements et bien des affaires. Ce Schobinger, qu’on appelait « le riche philosophe », était protégé par l’empereur Ferdinand.
Pendant ce séjour, en 1529, Paracelse posa encore pour un peintre, avec son inséparable épée ; le portrait est actuellement au musée de Saint-Gall et une gravure, faite d’après le tableau, se trouve à la bibliothèque de la ville. Il fréquenta aussi un humaniste, Yadianus.
Après quelques mois, il se dirigea vers Nuremberg, non sans faire de nombreuses étapes en Wurtemberg, en Franconie, desquelles nous ne savons positivement rien, sinon qu’il était toujours accueilli par la jeunesse, et qu’il exposait ses idées. 11 arriva à Nuremberg le 23 novembre 1529, apportant un
Diaiiuscrit sur la maladie italienne qu’il venait de composer, en même temps que des pronostics ou prédictions. Cetle ville avait dû instituer une censure pour tamiser les pamphlets que catholiques et protestants ne cessaient d’échanger. Les écrits en question passèrent très facilement et furent imprimés, mais les invectives habituelles que contenait le Traité de la Maladie italienne, à l’adresse des médecins, n’eurent pas l’heur de plaire à la Faculté de Leipzig, qui obtint du Conseil de Nuremberg d’interdire ultérieurement toutes ses autres publications. On peut se demander si le motif invoqué n’était pas un prétexte, et si l’interdiction ne. visait pas en réalité une certaine tendance politique des pronostics, à coup sûr d’un caractère plus singulier et peut-être plus dangereux que des querelles entre médecins. Une protestation de Paracelse, faisant valoir que ses travaux ne visaient ni le gouvernement, ni les princes, ni les seigneurs, ni les magistrats, resta sans réponse.
Il s’était alors retiré à Beratzhausen, petit village près de Katisbonne, sur un afïluent du Danube. Il séjourna là sept ou huit mois, travaillant à la rédaction de son Pararnirum et de son Paragranum, dont l’introduction, pleine du ressentiment contre les magistrats de Bâle, avait dû être commencée tout de suite après l’exil, à Colmar probablement. C’est pourtant Bâle qui devait imprimer son Pararnirum. Pendant qu’il était à Beratzhausen, Paracelse fut appelé à soigner un certain Bastien Castner, habitant à trente lieues de là. Non seulement on lui refusa les honoraires promis, mais le beau-frère du malade, un médecin nommé Burtzli, vola les médicaments ])our continuer la cure et congédia Paracelse qui se mit de nouveau en route, faisant des stations dont nous avons perdu la trace, et remplissant Dieu sait quel apostolat ou quelle mission.
Vers novembre 1530, il repassa à Esslingen : nous savons qu’il eut encore à se plaindre, là, de l’ingratitude d’un riche malade. Il semble qu’on avait facilement envers lui cette attitude fréquente chez les riches à l’égard des hommes de valeur dont ils espèrent tirer quelque avantage, mais dont ils n’approuvent pas les opinions en général. L’ambivalence se traduit par un compromis : on se confie à eux, mais on les insulte ensuite.
Quelles préoccupations avaient ramené Paracelse vers le
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lieu de sa retraite magique et quelles autres le rameuèreiit, en mars 1531, à Saint-Gall, il est difficile de le savoir. 11 prépara de nouveaux pronostics. D’autre part, il arrivait pour assister au déchaînement d’une guerre religieuse. Un Réformé, du nom de Kayser, venait d’être brûlé comme hérétique, à Schwyz, par les autorités catholiques et le parti réformé en avait conçu une telle rancune que Zwingli en appelait aux armes.
Il est assez curieux de voir Paracelse qui, dans ses écrits, se montrait toujours aussi indépendant de Luther que du pape et qui les méprisait également tous les deux (n’avait-il pas dit que « Luther et le pape sont deux putains qui se partagent la même chemise »), se trouver au côté de Zwingli aux moments les plus critiques de la carrière de celui-ci. Sans parler de son passage à Bâle quand Zwingli, de Zurich, venait de supprimer la messe et le célibat des prêtres, nous le voyons lui rendre visite une première fois, en 1529, pendant la guerre de Cappel entre les Réformés et les Catholiques, et nous le retrouvons près de lui au printemps 1531, à l’instant où ces hostilités, après une courte trêve, reprenaient de plus belle. Pour un médecin soucieux de combattre Galien, il n’était pas indiqué de tomber, tel un chien dans un jeu de quilles, en pleine guerre de religion. Il semble bien que Paracelse avait un rôle à jouer, au milieu de ces troubles politiques.
A Saint-Gall, il fut l’hôte du bourgmestre Studer qui était précisément le beau-frère de Bartholomé Schobinger, dans le château de qui Paracelse avait été invité à faire des recherches alchimiques deux ans auparavant, entre ses deux visites à Zwingli. En même temps que le pays résonnait du cliquetis des armes, une comète apparaissait dans le ciel. Paracelse écrivit à son sujet une étude, tant astronomique qu’astrologique, qu’il expédia à Léo Judae, à Zurich, pour être éditée sous le titre : Intervrétation de la Comète : il en existe encore deux
exemplaires à la bibliothèque municipale de la ville. Paracelse explique que la comète annonce des calamités, du sang répandu, et partout la mort d’hommes illustres. L’ouvrage porte la mention : « Theophrastus à Maître Léo. Donné le samedi après la Saint-Bartholomé. » Il aA^ait donc été composé le 26 août. Or, le 9 octobre qui suivit, une grande bataille se livra entre
Zug et Cappel, au cours de laquelle Zwingli fut tué. Le mois suivant, Œcolampadius mourut à Bâle.
Cependant, on sait que Paracelse s’était jeté dans la lutte religieuse, parlant « non d’un point de vue politique, mais purement évangélique », dit A. Stoddart. Voilà encore qui demanderait à être prouvé. Il semble que, si Paracelse n’était pas entré dans l’un des deux partis en guerre, il avait cependant choisi sa voie. Il n’était en tout cas pas auprès des catholiques dans les moments de tension.
Après la mort de Zwingli et la défaite de son parti, Théophraste quitta Saint-Gall et reprit sa vie errante. Ses déplacements deviennent de plus en plus difficiles à suivre. Il a fallu au Dr Hartmann un labeur et une érudition incomparables pour en reconstituer l’itinéraire.
Paracelse mentionne lui-même, dans le troisième livre de son Paramirum, qu’après le départ de Saint-Gall il s’adonna à l’enseignement de la Bible et qu’il renonça à la médecine « pour exercer d’autres professions ».
Pour bien comprendre cette prédication biblique, et l’insérer vraisemblablement dans la personnalité de Paracelse, — par ailleurs manifestement initié à une tbéosophie d’origine surtout néo-platonicienne et alexandrine, en même temps que kabbalistique, — il faut considérer que, pour lui, les textes bibliques se prêtant à une interprétation ésotérique constituaient un véhicule commode pour la propagation de ses enseignements hermétiques. Puisque les alchimistes, pour parler de leurs expériences mystérieuses, se servaient du symbolisme de l’athanor, de l’œuf philosophal et des couleurs ou des phases de la réaction, à plus forte raison pouvait-on envelopper des vérités éternelles et universelles dans ces textes, avec l’avantage d’employer un support noble, vénéré de tous, particulièrement des Réformés, et déjà riche par lui-même d’une signification profonde. La Bible est un recueil si vaste, d’inspiration tellement variée et si plein d’images poétiques aux sens multiples, qu’il n’est pas d’idée incapable d’être drapée dans ses textes. D’ailleurs, c’est aussi dans la tradition alchimiste, conservée depuis ses origines kabbalistiques, de mêler les citations bibliques aux idées philosophiques les plus subversives, eu égard à l’orthodoxie romaine. En somme, Paracelse pouvait se servir de la Bible comme d’un
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support de la tradition ésotérique, comme d’une arme camouflée contre Rome, comme d’un moyen de combattre l’Église et ses dogmes rétrécis.
Quand on parle des idées religieuses de Paracelse, les uns s’efforcent de le ranger dans le clan catholiques, les autres dans le clan protestant ; on perd de vue le fait qu’il était trop profondément initié à la philosophie secrète, trop nourri de la tradition ésotérique et trop croyant en l’illumination directe, pour prendre parti entre des dogmes qu’il devait considérer comme également futiles. Il avait parfaitement compris que la Bible doit être interprétée dans un sens ésotérique ou symbolique, notamment quand il écrit : « Un savant naturaliste aurait bien peu de lumières, qui accorderait créance sans partage au livre de Moïse sur la Genèse. Ce ne serait que partialité risible (1). » Quant à l’enseignement ecclésiastique, il en disait ceci : « La connaissance que nos prêtres possèdent ne leur vient pas de Dieu, mais ils l’apprennent Tun de l’autre. Ils ne sont pas certains de la vérité qu’ils enseignent ; c’est pourquoi ils argumentent, circonviennent et prévariquent ; ils tombent dans l’erreur et l’illusion, prenant leurs propres opinions pour la sagesse divine. Hypocrisie n’est pas sainteté, prétention n’est pas pouvoir, artifice n’est pas sagesse. L’art de discuter, sophistiquer, pervertir et déformer des vérités, peut s’apprendre dans les écoles, mais le pouvoir de reconnaître et de suivre la vérité ne saurait être conféré par des titres académiques ne venant que de Dieu (2). »
Paracelse avait pu voir, dans son pays natal d’Einsiedeln, le trafic des reliques, des indulgences et les effets ridicules des superstitions populaires, toutes choses qui avaient révolté Zwingli. Il a exposé tout au long son opinion sur la stupidité I de ces pratiques dans son Liber de Sanctorum auctoritate, i heneficiis, signis et blasphemis : « Un saint vivant peut faire des cures, en vertu du pouvoir spirituel qui l’habite, mais un saint mort ne peut guérir personne. » Il lui fallut même un certain courage pour affirmer, en son temps, que les reliques n’avaient aucune vertu, ou que les indulgences étaient du char-
(1) Azolh, cf. Édit. Aschner, t. IV, p. 894.
(2) De Fundamento Sapientiæ.
latanisme : « Porter une robe noire ou posséder un papier signé de quelque autorité humaine ne saurait rendre un homme saint (1). »
Il n’avait aucune confiance dans le ministère des prêtres : « Un prêtre devrait être un guide spirituel pour les autres, mais comment un homme serait-il un guide spirituel s’il ne peut que parler des choses spirituelles sans en rien connaître lui-même ? On peut dire que la conduite d’un prêtre n’a rien à voir avec la vérité de ses enseignements, mais un prêtre qui n’agit pas correctement ne possède pas la vérité et ne peut l’enseigner. Il ne peut que répéter, comme un perroquet, des mots et des phrases dont le sens demeurera incompréhensible à ses ouailles parce que lui-même ignore tout de leur portée (2). »
Paracelse ne croyait pas plus à la valeur en soi des cérémonies religieuses qu’à celle du rituel magique sans l’imagination ou la foi. Parlant des exorcismes, il dit : « Si nous aimons la source de tout bien avec tout notre cœur, toute notre intelligence, tout notre désir, nous ne tomberons sûrement jamais au pouvoir du mal ; mais les cérémonies des prêtres, l’aspersion d’eau bénite, les fumigations d’encens, les chants liturgiques sont des inventions illusoires du clergé et prennent leur origine dans la source de tout mal. Les cérémonies ont été instituées à l’origine pour donner une forme extérieure à un acte intérieur, mais là où le pouvoir intérieur d’accomplir de tels actes n’existe pas, la cérémonie ne peut servir qu’à attirer les mauvais esprits qui aiment à se moquer de notre sottise (3). » Ailleurs il dit : « Un pater noster ne sert à rien si les lèvres le prononcent pendant que le cœur désire le mal. L’homme qui est habillé en prêtre n’est pas nécessairement une personnalité spirituelle bien qu’il ait été ordonné par l’Église... Ceux qui n’ont pas été ordonnés par Dieu sont des farceurs et des malfaiteurs en dépit de leurs croyances superstitieuses, de leur science illusoire et de leur autorité humaine (4). )>
11 n’y avait pour Paracelse qu’une religion, celle d’unir
(1) Cité par Fr. Hartmann, loc. cit., p. 195.
(2) Idem.
(3) Philosophia occulta.
(4) De Sanclorum Beneficiis.
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Tesprit de l’homme à l’esprit divin : « La croyance n’est pas la foi... Dieu ne nous désire pas crédules ni sots... Nous devons apprendre à connaître Dieu et seulement en acquérant la sagesse. Pour cela il nous faut l’amour de Dieu, mais ce dernier ne naîtra en nos cœurs qu’avec un ardent amour pour l’humanité. Le Dieu du Macrocosme et le Dieu du Microcosme agissent l’un sur l’autre ; to ,.3 deux ne sont qu’un en essence, car il n’y a qu’un Dieu, une loi, et une nature par lesquels la sagesse peut se manifester (1). »
Cette religion-là, Paracelse l’avait comprise dans ses longues méditations et expérimentée dans les épreuves de sa vie ascétique. Il avait pu mesurer toute la vanité des enseignements officiels et des titres en cours. Il avait senti intensément le côté éphémère de la vie, et il avait trouvé la paix à porter sa libido vers les grands horizons de l’univers et de l’éternité. Il pensa qu’il devait faire connaître aux autres ce qu’il avait découvert et il entreprit, en véritable initié, sa carrière d’apostolat. Il avait d’ailleurs atteint trente-huit ans : c’est avant la quarantaine que se dessine, chez les prédestinés, la mission apostolique. C’est la période du renoncement au monde et du sacrifice aux valeurs spirituelles.
En vérité, il ne s’agissait pas de prendre parti dans les guerres de religion. Le problème était plus grand. On comprend qu’entre calvinistes et catholiques, également sectaires, Paracelse ait voulu s’abstenir de toute adhésion politique. Sans doute avait-il eu, avant 1531, des sympathies pour la Réforme qui dénonçait les scandales de l’Église romaine. C’est ce que confirment les Paracelsus Forschungen de Schubert et Sudhofî (2). Mais après cette date, il se montra très dur pour les dissidents, les « sectes », comme il disait (3). C’est cette attitude qu’on a exploitée en faveur de sa prétendue conversion à l’Église romaine, bien qu’il ait continué à la juger sévèrement et à la condamner sans appel.
D’ailleurs, des biographes de Paracelse ont pu aujourd’hui
(1) De Fundamento sapientiæ.
(2) Frankfurt a. M., 1887-1889, 2 vol.
(3) Cf. Ravmund Netzhammer, Theophrastus Paracelsus (Einsiedeln, 1901).
vanter ses qualités de bon chrétien et de fils soumis de l’Église, il est des gens qui ne s’y laissèrent pas prendre : les catholiques qui l’entouraient. Si la prédication de Paracelse avait été une douce paraphrase de l’Évangile, peut-être n’en auraient-ils pas tellement pris ombrage. Toujours est-il que les prêtres s’acharnèrent contre lui : « Leur animosité, dit A. Stoddart, réduisit le grand savant à la pire misère ; tout lui manqua : le gîte, la nourriture, les vêtements, car lorsque les prêtres persécutent un être, c’est avec Tarme lâche du terrorisme. » A la fin, Paracelse se trouva abandonné de tous, et dénué de ressources. Il est vrai que ses amis réformés venaient d’être mis en mauvaise posture par la défaite des cantons forestiers.
Il est dans les habitudes de l’Église romaine, non seulement de détruire sauvagement tout ce qui la gêne, mais de savoir en^récupérer les restes, pour peu que ses victimes aient acquis, avec le temps, quelque valeur spirituelle. Ainsi fut-il fait avec Jeanne d’Arc, d’abord brîilée comme condamnable, puis béatifiée pour que sa renommée persistante serve à la grandeur de Rome. Chaque fois qu’un homme de valeur a souffert par l’Église et l’a maudite jusqu’à la mort, il se trouve d’habiles zélateurs pour l’incorporer, après coup, parmi les fils de l’Église. Tous les moyens sont bons qui doivent servir à la plus grande gloire de Dieu, notamment les faux témoignages. Que penser de l’authenticité de ces documents qu’on déballa en 1760 comme des écrits de Paracelse retrouvés fortuitement plus de deux siècles après sa mort, et traitant de la Présence Réelle et de la Communion ? On montra un manuscrit intitulé Quod Sanguis et Caro Christi sit in Pane et Vino, et qui aurait été abandonné par l’auteur à Urnâsch, recueilli par un homme qui les aurait transmis secrètement à la série de ses héritiers (soit environ six générations), jusqu’au moment où une querelle de succession l’aurait fait sortir de l’oubli.
Paracelse semble avoir vagabondé plusieurs années en Appenzell. Il est impossible de savoir ce qu’il y fit au juste. Le Dr Julius Hartmann croit qu’il s’y réconforta avec ses compagnons par l’Évangile en conversant des choses éternelles, ou qu’il soigna les pauvres et les malades. Était-ce une phase de mysticisme en action, ou cette attitude cachait-elle une activité plus précise ayant des buts plus objectifs et plus ter-
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restres que de se préparer au paradis ? N’oublions pas que Paracelse était un esprit très positif, un tempérament malgré tout combattif — comme il le prouva plus tard en discutant âprement pour l’édition de ses ouvrages — et que, s’il s’était déjà montré capable de sacrifier sa science et sa vie, c’était toujours pour une lutte.
Le fait est qu’il quitta l’Appenzell dans une si grande misère que ses vêtements tombaient en haillons. Il avait séjourné trois ans dans ces montagnes, spécialement à Urnàsch et à Huntvil, et il suivit la vallée de Tlnn, en direction d’Innsbruck. Arrivé là, il demanda au bourgmestre l’autorisation de pratiquer la médecine, mais ce dernier la refusa. <( Parce que je me présentai, raconte-t-il dans son livre sur la peste, sans les falbalas habituels de mes confrères, on me renvoya avec mépris et on me força à partir. Le bourgmestre était habitué aux docteurs habillés de soie noire ou pourpre, et non vêtus de loques grillées au soleil. » Théophraste passait par une mauvaise période. Justement, à cette époque, son père mourait à Villach, mais les rapports entre eux étaient si lâches, qu’il ne devait l’apprendre que quatre ans plus tard, par hasard. Il se remit en route, franchit le col du Brenner et arriva, en juin 1534, à Stertzingen, où la peste venait de se déclarer et ne devait pas tarder à devenir un vrai fléau. Là, Paracelse gagna assez d’argent pour s’équiper. Il écrivit son Traité de la Peste et, surtout, fit la connaissance de Toxitès, qui devait être appelé à éditer ses œuvres plus tard.
En compagnie d’un des deux frères Poschinger, il se rendit à Meran, où il semble avoir été bien reçu, mais pour repartir immédiatement dans la montagne, en direction de Salzburg, puis obliquer vers le Tyrol et la Haute-Engadine, recueillant sur son passage des observations intéressantes sur toutes les maladies des régions d’altitude. Après un arrêt à Veltlin, il fit halte à Saint-Moritz pour en étudier les eaux, puis il fut mandé au monastère de Pfâfîers pour y soigner l’abbé Jehan Jacob Russinger. Ce dernier prit soin de le faire imprimer l’année suivante. De là, il se dirigea vers le Wirtenberg et séjourna à Mindelheim, le temps de faire une guérison remarquable sur la personne du conseiller municipal Adam Reysner.
Il arriva enfin à Ulm, au début de Tannée 1536, pour y faire
imprimer sa Grande Chirurgie. Mécontent de l’éditeur Hans Varnier, il reprit son manuscrit et alla le porter à Augsburg, où il le confia à l’imprimeur Heinrich Steiner. Le résultat fut que deux éditions parurent simultanément la même année, celle d’Augsburg beaucoup plus correcte. Neuf éditions devaient suivre dans les quarante années à venir. Quelques semaines après le lancement de ce livre, le môme Heinrich Steiner fit sortir, de Paracelse, un autre ouvrage, prophétique celui-là, intitulé Pronostics des vingt années à venir, dédié à l’empereur Ferdinand, et presque immédiatement traduit en latin par Marcus Tatius, professeur de poésie à l’École Supérieure d’Ingolstadt. Nous reviendrons sur l’importance de ce travail. Mais à peine l’édition ou plutôt les éditions en étaient-elles terminées que Paracelse passa à Efterdingen, près Lintz, pour prendre un rapide contact avec le juriste docteur Johan von Brandt et, de là, s’installer à Kroman, au chevet du maréchal en chef de la Bohême, Johan von der Leipnich, très gravement malade. La cure se prolongea assez pour qu’il eût le temps d’écrire, au cours de l’été 1537, sa Philosophia Sagax, son Labyrinthus Medicoriim Errantium, et peut-être ses Defensiones j puis il passa à Presbourg, où le greffier municipal lui réserva une réception magnifique. A la fin de l’été, il arriva à Vienne où le roi Ferdinand, à qui la Grande Chirurgie avait été dédiée, l’envoya chercher deux fois, et où les grandes réceptions continuèrent.
Comme on voit, Paracelse était maintenant à l’honneur, partout reçu par des autorités constituées et des personnages officiels. Cette particularité soulève beaucoup de questions pour peu qu’on y réfléchisse.'
On peut naturellement penser que Paracelse avait acquis une réputation mondiale, que ses ouvrages et ses cures faisaient sensation et se trouvaient connus partout à la ronde, que beaucoup d’années avaient passé depuis les scandales de Bâle, et que la jeunesse qui l’avait suivi, parvenant à maturité, pouvait maintenant orienter l’opinion en sa faveur. Mais il faut considérer que cette célébrité était loin d’avoir pénétré tous les pays de langue allemande : huit ans auparavant, la censure de Nuremberg s’était opposée à ses publications ; la Faculté de Leipzig l’avait condamné pour ses insultes au corps médical.
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Il trouvait, à cette époque, tant de difficulté à se faire imprimer, qu’il avait été amené à confier son Paramirum à Bâle. L’année suivante, Castner, d’Amberg, s’était permis de le traiter sans la déférence qu’on doit à un personnage de valeur. En Appenzell, environ quatre ans plus tôt, il avait vécu une existence absolument misérable. A Innsbruck, il s’était fait renvoyer comme loqueteux. A Stertzingen, les autorités civiles n’avaient pas fait grand cas de son livre sur la peste. Enfin, à Vienne, où il venait d’être reçu par le roi Ferdinand, personne ne voulait accepter ses manuscrits pour les faire éditer. Il y a, dans ces faits, des contradictions qui montrent que la valeur de Paracelse était pour le moins contestée. Or, il est étrange que certaines autorités civiles aient pris sur elles de faire des réceptions grandioses en son honneur, voire de l’appeler à leur chevet, alors que le corps médical continuait à le traiter comme un charlatan et un imposteur. Est-ce que, de nos jours, le Conseil Municipal recevrait officiellement un docteur que la Faculté de Médecine poursuivrait pour exercice illégal ? Il faudrait assurément que ces autorités constituées se trouvent bien divisées (ce qui n’était pas toujours le cas), ou que le personnage ait une célébrité incontestée (et alors, les éditeurs n’auraient pas refusé ses œuvres), ou que quelque influence occulte soit en action, telle qu’une recommandation politique puissante, telle que la main des Jésuites, des Francs-Maçons, ou du Deuxième Bureau ! Encore, en pareil cas, la Faculté suivrait-elle le mouvement.
D’autre part, à cette époque comme de tout temps, les devins et les prophètes étaient tenus dans une atmosphère de défiance, qui n’est pas une question de mode ou d’opinion, mais qui tient aux sentiments ambivalents que le don de prévision inspire à la masse des hommes. Les Pronostications de Paracelse, qu’elles fussent basées, comme c’est probable, sur l’astrologie ou qu’elles dérivassent d’une intuition prophétique directe, pouvaient bien inspirer de la curiosité et s’acheter à de nombreux exemplaires, mais elles ne pouvaient être en odeur de sainteté ni aux catholiques, ni aux protestants, également disposés à y voir l’œil du Malin. Dans ces conditions, il est bien étrange que Paracelse ait cru opportun de dédier ses Pronostications plutôt que sa Grande Chirurgie, par exemple.
au roi Ferdinand. Ce dernier, ayant hérité des provinces autrichiennes à la mort de son grand-père Maximilien, puis étant devenu roi de Bohême et de Hongrie après son beau-frère Louis, enfin venant d’être élu Roi des Romains six ans auparavant, devait se trouver dans une situation à ménager beaucoup de gens et d’opinions, sans compter qu’il prévoyait peut-être qu’il aurait à succéder plus tard à Charles-Quint. Il est encore plus étrange qu’il ait accueilli cette dédicace avec assez d’empressement pour faire appeler l’auteur deux fois de suite et pour essayer de lui ménager une entrevue avec ses propres médecins, lesquels n’y tenaient pas d’ailleurs.
N’est-il pas surprenant également que Paracelse ait toujours trouvé, dans ses vagabondages incessants (car il ne restait pas plus de trois ou quatre mois en moyenne dans chaque ville), un accueil empressé, non pas tant de la part d’humbles admirateurs, que de personnages appartenant tous à une incontestable aristocratie intellectuelle et occupant des situations éminentes. Autre chose aurait été, pour ces hommes arrivés, d’éprouver une curiosité de l’esprit pour un homme aussi singulier et aussi génial que Paracelse, autre chose de lui ouvrir leur maison.
Les voyages étonnants qu’étudiant il avait accomplis à travers toute l’Europe, nous avaient fait penser qu’il appartenait à une corporation inconnue plus ou moins secrète. La même hypothèse ne pourrait-elle expliquer toutes les particularités contradictoires de son extraordinaire destinée ?
Nous avons dit que les alchimistes, ou disciples d’Hermès, constituaient une sorte de compagnie internationale, possédant ses signes, ses symboles, ses notations conventionnelles, et son credo fondamental — ce credo établi par la Table d’Émeraude qui devait, plus tard, être imprimé sur tous les traités d’alchimie. Ce qu’ils avaient de commun, c’était une croyance néo-platonicienne ou kabbaliste. Il est bien certain que l’aristocratie intellectuelle, depuis le moyen âge, ne pouvait se contenter complètement des dogmes étroits de l’Église, ni de ses interprétations littérales qui devaient faire brûler tant de penseurs éminents, ou torturer tant d’inventeurs comme Galilée. Ce besoin d’ésotérisme avait inspiré, nous l’avons vu, la Chevalerie, les Templiers, les Cathares et beaucoup d’autres.
Quel([ues figures extraites (ie la Proaiioslicatiou.
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Dans l’alchimie, il avait pris une forme particulièrement apte à déjouer l’Inquisition et à intéresser, en même temps, tout le monde ; le désir d’avoir de l’or était généralement plus accessible que la poursuite d’une union mystique et capable d’arrêter les médiocres comme un écran. C’est pourquoi, au moment de la Renaissance, l’alchimie s’était infiltrée partout dans l’élite — de même que la Franc-Maçonnerie devait, ultérieurement, réunir dans ses loges les têtes couronnées et les intelligences les plus brillantes.
Semler, dans son Recueil pour ser^fir à V Histoire des Rose- Croix, raconte qu’en 1591 un alchimiste, du nom de Nicolas Barnod, travaillait à fonder une société hermétique internationale, et qu’il parcourait dans ce but l’Allemagne et la France. Et dans V Écho respectable des Rose-Croix, il est écrit qu’en 1597 on avait jeté les bases d’une société secrète de théosophes qui devait se livrer à une étude approfondie des sciences kabbalistiques (1). Les mêmes circonstances pouvaient également se réaliser cinquante ans plus tôt. Il n’est donc pas absurde de penser que Paracelse appartenait à une secte secrète de ce genre.
Si maintenant nous voulons savoir ce qu’une telle secte était alors, et ce qu’elle pouvait devenir, il nous faut retourner aux publications prophétiques de Paracelse.
(1) L. Figuier, L'Alchimie et les Alchimistes, p, 295
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