‹ Paracelse, le médecin mauditChapitre 13 sur 28 · CHAPITRE YIII La Rose-Croix · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII La Rose-Croix

Le Livre de la Pronostication ou « Les Pronostics des vingt (ou vingt-quatre) années à venir » fut édité en 1536, par Henri Steiner, à Augsbourg. Déjà, en 1527, à Nuremberg, Paracelse avait publié une brochure prophétique du même genre. A. Stoddart dit que c’était la mode, à cette époque, de faire tous les ans des almanachs contenant des informations du passé et des prédictions pour l’année en cours. Je ne sais ce qu’il y a de vrai à ce sujet, mais la Pronostication ne fait pas allusion au passé, et elle concerne, non pas une année en avance, mais plusieurs. En outre, elle est rédigée dans un style sibyllin qui exige manifestement une clef pour être interprété. Dès lors, je n’imagine pas les paysans et les bourgeois achetant un texte qui devait leur être complètement inintelligible. Au contraire, par son caractère hermétique, une telle publication s’apparente aux livres alchimiques, et elle devait ne s’adresser qu’à des initiés. Je me rappelle avoir acheté dans les Abruzzes, plus exactement à Isola-sur-Liri, un almanach de campagne indiquant les levers du soleil, les phases de la lune, ainsi que les différentes foires de la région, et dont le titre. Il Filosofo errante^ suggérait fortement le souvenir de Paracelse à la vie vagabonde et s’associait à son Labyrinthe des Médecins errants, comme si, plutôt, la tradition de pareille publication remontait à lui. Seulement, à l’inverse du modèle, l’almanach moderne était rédigé en langage clair pour tout le monde.

Je n’ai pas vu d’exemplaire de la première édition de la Pronostication. 11 paraît qu’elle était illustrée d’une gravure

montrant un étudiant assis devant une chaire, tenant une sphère dans la main droite, et pointant l’autre vers le ciel. Par une fenêtre ouverte, le soleil et huit astres étaient visibles.

L’édition des Œuvres complètes de Paracelse, en allemand, réalisée en 1932 à léna, grâce au labeur et à l’érudition admirable du Dr Bernard Aschner, reproduisait ce Traité de la Pronostication sans indication de date. C’est d’une édition de 1536 que, dernièrement, Jean Chuzeville a donné une traduction (1). Le titre exact est, dans le texte allemand d’Aschner : Prophezeiung (Prognostikation) für die nachsten oier-und-zwanzig Jahre et, sur la reproduction de la couverture donnée par Chuzeville : Propheteien urid W eissagungen, Ver gangue, Gegen- ^ertige und Künsstige Sachen, Geschicht und Zufall, hoher und niderer Stende..., mais il est indiqué que le travail est le produit d’une collaboration : « Doctoris Paracelsi, Johan Liechtenhergers, M. Josephi Grünpeck, Joan Carionis, Der Sihyllen und anderer... » Déjà, cette collaboration doit être fortement prise en considération à l’appui de notre thèse que Paracelse ne travaillait pas seul, mais qu’il était lié à tout un groupe d’adeptes.

D’autre part, il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas admettre qu’il s’agit de prédictions astrologiques, quand on voit la gravure de la couverture représentant deux personnages assis face à face. L’un d’eux lève l’index droit vers le soleil, la lune et les étoiles, tandis qu’il suit, de l’index gauche, les caractères d’un livre. li’autre tient une sorte d’astrolabe à la main. Ensuite, l’avant-propos commence par ce paragraphe : « Pour qui songe à décrire les actions des astres qui sont au-dessus de nous, une question ne laisse pas de se poser : nous qui vivons sur terre, si déjà nous ne parvenons pas bien à voir ce qui gît à nos pieds, si nous trébuchons et butons souvent, ne nous est-il pas encore plus difficile de nous diriger dans le ciel ? Nous répondrons brièvement que là où les yeux ne sont d’aucun usage, les pieds nous servent moins encore. »

D’ailleurs, si nous voulons d’autres témoignages pour prouver que Paracelse pratiquait l’astrologie, nous pouvons nous reporter au recueil prophétique précédent, paru à Nuremberg, et reproduit notamment dans l’édition Aschner, et lire Tavant-

{!) Paris, 1933 (Éditions d’Hippocrate).

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propos écrit par Paracelse : « Les figures et dessins qui suivent sont inspirés de la magie (hahen ihren Ursprung in der Magie) en accord avec les constellations des astres ( und stimmen mit der Konstellation der Gestirne üherein)... Elles ne sont ni fausses, ni trompeuses. Il est donc possible, au moyen des corps et images magiques, de montrer ce qui doit nous arriver dans notre imprévoyance. Il s’ensuit une triple prédiction : l’une procède par l’Astronomie, car l’homme est lié aux astres et uni à eux. C’est pourquoi il est donné à l’astronome de prédire le destin et la conduite des hommes f und darùm es ist auch den Astronomen gegehen, der Menschen Schiksal und Wesen zu offenharen). »

On reste confondu quand on voit des biographes de Paracelse affirmer que : « Comme homme de science, il avait abandonné les superstitions astrologiques (1) », et ceci pour donner une idée de la façon dont sa personnalité ou son œuvre ont été déformées dans le but de servir telle ou telle thèse de l’historien. La seule réserve que faisait Paracelse (et nous l’avons vu à propos de son œuvre médicale), c’est que les astres agissent seulement dans la mesure où quelque chose en nous appelle et permet cette influence. Dans une citation rapportée par Fr. Hartmann, il s’explique fort clairement : « L’homme peut attirer de mauvaises influences des astres, mais les astres peuvent aussi attirer de mauvaises influences de l’homme et les diffuser ensuite dans leur rayonnement, parce que la nature est un tout indivis, dont les parties sont en étroites relations (2).»

Donc, nous dirons qu’il s’agit de prédictions en grande partie astrologiques. Si nous nous reportons maintenant au dernier paragraphe de l’avant-propos de la Pronostication, nous lisons ceci : « L’homme a oublié le Seigneur son Dieu ; il ne vit plus selon les principes de celui-ci : tel est le motif qui nous oblige à scruter le mystère attaché aux signes du soleil, de la lune, des étoiles, à considérer aussi la misère des peuples sur la terre, où personne ne tolère plus qu’un autre ait sa place au soleil. »

Ces dernières paroles semblent indiquer que ce sont des prophéties politiques ou sociales et qu’elles ont trait aux divi-

(1) A. Stoddart, p. 289, loc. cit.

(2) The Life of Paracelsus, p. 180. London, 1887

sions entre les hommes, car il est ajouté que nous devrions vivre dans l’unité. Il semble aussi qu’elles visent à la réalisation d’un état de choses compensant les injustices du temps : « Car la justice ne peut être détournée de son but ; elle demande à être satisfaite et le sera. » On devine le pamphlet derrière les prédictions.

Certaines images se rapportent manifestement à la Réforme et au préjudice moral que celle-ci fit encourir à l’Église romaine. Sur une figure, on voit un évêque enfoncé dans l’eau d’un lac montagneux, menacé de lances de toutes parts et faisant un geste de supplication. Le texte dit : « Tu n’as cessé d’obéir à ta volonté propre, et c’est ce qui t’a prédestiné à être entouré de nombreux malheurs... » Dans ce sens, on peut assez bien comprendre le délai de vingt-quatre ans assigné à la prophétie, car vingt-quatre ans après sa parution, c’est-à-dire en 1560, la Réforme devait être bien avancée en Europe.

Mais il est des images plus curieuses, telle que la première de la série, qui est ainsi décrite par Eliphas Levi : « Elle représente deux meules de moulin : les deux forces de l’État, la populaire et l’aristocratique ; mais la meule populaire est traversée par un serpent qui a un faisceau de verges à la gueule ; une main, armée d’une épée, sort d’un nuage et semble diriger ce serpent qui renverse la meule et la fait tomber sur l’autre. » La deuxième bgure représente un arbre mort, dont les fruits sont des fleurs de lis. Le texte qui les accompagne semble indiquer, d’un côté, la Révolution : « Tu as été marquée pour être la dévoratrice de quiconque lie commerce avec toi, » de l’autre, la chute de la Royauté : « Ainsi que tu as surgi, tu seras réduit à néant... Par la sagesse et la crainte de Dieu, tu te serais maintenu, mais tu n’as pas su voir ; ta propre sagesse a causé ta perte. »

Ici, vingt-quatre ans ne signifient plus grand’chose, mais, si nous multiplions ce délai par dix, selon une clef dans le genre de celles qui étaient courantes pour de tels ouvrages, et si, à la date de la première édition (1536), nous ajoutons deux cent quarante ans, nous arrivons à une date bien rapprochée de la Révolution (1776). Le calcul devient plus frappant si nous opérons sur la date de la deuxième édition (1549), car alors nous tombons exactement sur 1789.

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Il est probable que la Pronostication, comme les Centuries de Nostradamus, doit être interprétée par le jeu combiné de plusieurs clefs. Quoi qu’il en soit, il ne paraît pas douteux qu’elle ait une signification révolutionnaire à l’égard de l’Église et des gouvernements aristocratiques : dans une figure, on voit une grosse meule écraser une couronne royale, avec ces mots : « Tu n’as pas eu la sagesse que requérait ta couronne... Une pierre tombera sur toi qui t’écrasera sans merci... Celui que tu as méprisé te poursuivra soir et matin, avant que tu aies compté jusqu’à trois. »

Dans une autre, on voit une sorte de chaise curule aux pieds inégaux ; il est dit que « tout siège doit un jour s’effondrer. Tu seras donc chassé puisque tu es une gêne, un fardeau intolérable, et c’est pourquoi aussi S. P. tombera ». On peut se demander si S. P. ne désigne pas Saint Pierre : sur l’image sont inscrites les lettres S. P. R. (Saint-Pierre-Rome). On pense encore aux enseignes romaines : Senatus Populusque Romanus.

Quelques figures après, on voit encore une meule écraser une triple couronne (la couronne pontificale ?) et on lit ; « Une tête s’imposera donc à toi pour que tu lui serves de membre, et te laisse dominer tout en la portant, et avec elle d’autres membres. »

La plus curieuse est la figure XXVI. Il y a une rose épanouie au milieu d’une couronne, et surtout de la lettre F majuscule, ce qu’Eliphas Levi appelle « le mystique digamma, emblème de la double croix greffée sur la rose ». La légende en est : « La Sibylle songeait à toi quand elle a dit : Toi, F. (Die Sibylle hat dein gedacht, da sie sagt « Du F. »), tu vis maintenant dans les roses, car ‘tu es temporel et c’est le temps qui t’a fait naître. » On ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit ici de la Rose-Croix et de sa Fraternité mystérieuse (Fraternitas Rosse Crucis), ou encore des Frères des sociétés secrètes, lesquelles ont joué un rôle capital dans la Révolution française et dans d’autres révolutions européennes postérieures, selon un sens républicain et laïc.

Les origines de la Rose-Croix sont très problématiques. Dans un document concernant l’admission, à la fin du xviii® siècle, d’un Dr Sigismond Racstrom à la Rose-Croix, sous le parainnage du comte de Chazol, — un des premiers colons de l’Ile-de-

France (Mauritius), — il est dit que la Société existe depuis au moins 1540. On sait d’autre part que, vers 1598, se forma à Nuremberg une Militia crucifera e^angelica, mais la Rose- Croix se fit positivement connaître au monde, non pas vingtquatre ans après la prédiction de Paracelse, mais environ trois fois vingt-quatre ans (ce qui ferait exactement 1608). En réalité, c’est entre 1613 et 1615 que le public eut connaissance de son premier manifeste, la Fama, attribuée à Valentin Andrae — mais ce manifeste racontait que la Rose-Croix avait existé secrètement depuis deux siècles, qu’elle avait été fondée par l’alchimiste chrétien Rosenkreutz, lequel, au début du XV® siècle, avait rapporté d’Orient de merveilleux secrets.

Bien qu’on ait prétendu avoir retrouvé le tombeau de Chrétien Rosenkreutz en 1604, son histoire est traitée de fable ou de légende, parce qu’elle lui attribue une vie longue de plus de cent ans. Rosenkreutz serait né en 1378 et mort en 1484. En vérité, on a vu assez d’étres humains atteindre ou approcher un si grand âge pour que la chose ne soit pas tellement incroyable en soi. Il aurait écrit un traité alchimique intitulé Noces Chymiques, dans lequel le Grand-Œuvre est représenté sous le symbole de l’union sexuelle entre le Roi (Soufre) et la Reine (Mercure), ce qui n’est pas très particulier, tant s’en faut. On dit que Descartes, intrigué par la publication de cette Fama, fit toutes sortes de recherches pour trouver l’origine des Rose- Croix, mais que ces recherches restèrent sans résultat. Faut-il conclure que la société secrète n’existait pas du fait qu’elle ait échappé aux investigations de Descartes ? C’est ce qu’on fait généralement et on donne Valentin Andrae comme l’auteur des Noces Chymiques. Au contraire, il est assez possible qu’une pareille société ait pu se former au début du xv® siècle, un siècle après le supplice des Templiers en France, mais à une époque où les mêmes Templiers vivaient, entourés de beaucoup d’égards, dans d’autres pays d’Europe. C’était la pleine période de la Kabbale.

Non seulement la chose est possible, mais elle paraît probable si nous rapprochons certains indices. Sans parler des multiples sociétés secrètes de caractère philosophique, alchimique, kabbalistique, occultisant, que nous avons déjà mentionnées, on retrouve ce symbole de la rose de différents côtés :

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nous l’avons vu exprimant le Grand-Œiuvre dans le Lwre des Figures, de Nicolas Flamel. Nous avons eu, en France, le Roman de la Rose ; Paracelse, enfin, y avait fait allusion dans sa Pronostication, et Luther l’avait dans son sceau.

On peut imaginer que le titre de Rose-Croix n’est pas dérivé d’un nom de famille que portait fortuitement Christian Rosenkreutz, mais plutôt que Rosenkreutz n’était qu’un pseudonyme pour désigner la Société et son symbole. Il faut donc en chercher la signification. Ce serait l’union du christianisme avec ce savoir initiatique que, déjà, la Kabbale représentait par des fleurs suaves, avec la rose de l’Inde ou de la Perse, et on ne pourrait mieux figurer l’ésotérisme chrétien. D’un autre côté, l’églantine avec ses cinq pétales, ou la rose qui en dérivait, représentaient le nombre quinaire, la vie, l’amour, l’union du pair [2], avec l’impair [3], car l’unité est en dehors de la notion de parité : l’union de l’homme et de la femme. On ne peut qu’indiquer ici les rapports avec le Rebis alchimique, l’être hermaphrodite, et noter que le Rebis bien connu des Douze Clefs de Basile Valentin tient d’une main le compas, et de l’autre l’équerre, symboles typiques qui sont passés à la Franc-Maçonnerie. C’est encore le pentagramme, figurant l’homme debout, la santé, la force, dont les Francs-Maçons ont gardé le souvenir dans l’Étoile Flamboyante de la vie, au centre de laquelle s’écrit le mystère de la lettre G (Génération). La croix, c’est le renoncement et l’épreuve. Or, il est conforme à l’esprit alchimique de chercher l’initiation non hors la vie, dans la solitude des cloîtres, mais dans la vie, ou plutôt après la plénitude de la vie, parce que la perfection s’obtient seulement par la transmutation des choses ordinaires et que l’illumination mystique dérive de l’amour terrestre, sans s’y opposer, mais en le prolongeant. Il existe dans l’Inde une secte qui prétend atteindre le Yoga, l’union mystique, par une pratique méthodique des relations sexuelles. A un degré plus modeste, Luther voulait le mariage des prêtres et les Mormons font, de la polygamie, un titre de sainteté. Il est probable qu’à travers le masochisme religieux du moyen âge, les mortifications de la chair et les supplices, il existait des hommes pour rêver à l’épanouissement de l’âme dans un corps bien soigné, selon l’idéal hellénique. Le Mens sana in corpore sano fut en son temps

une formule révolutionnaire. Ce fut peut-être eelle de la Rose-Croix.

La Réforme, non eelle du sond)re ('.alvin, déjà desséchée, mais la Réforme vivante de Luther ou de Zwingli, fut, d’une certaine façon, une afhrmation des droits de la vie. Paree que la Réforme groupait tous ceux qui — conservant une représentation théiste de l’univers et cultivant un idéal évangélique — condamnaient la pourriture et l’intolérance ecclésiastiques, elle dut, à ses débuts du moins, inspirer de la sympathie aux esprits philosophiques, aux alchimistes, aux néo-platoniciens, bref à toutes ces sociétés initiatiques qui risquaient perpétuellement le bûcher romain pour leur existence intellectuelle et spirituelle. On a vraiment quelques raisons de supposer que Luther était Rose-Croix quand on examine son emblème : un cœur percé d’une croix et entouré d’une rose (avec ces deux vers : Der Christen Hertz Rosen geht — Wann mitten unterm Creuze sieht).

Est-ce donc par hasard, selon une comparaison toute extérieure, que les Râlois appelaient Paracelse « le Luther de la Médecine », ou est-ce parce qu’il se sentait superficiellement pareil à lui que Paracelse répondait : « Les ennemis de Luther se composent, dans une large mesure, de fanatiques, de fripons, de bigots et de fourbes. Pourquoi m’appellez-vous le Luther de la Médecine ? Ce n’est certes pas pour m’honorer, car vous méprisez Luther, ^lais moi, je ne connais d’ennemis à Luther que ceux dont les bas instincts sont en conflit avec sa réforme... »

Sans doute, Paracelse se réservait ensuite de critiquer vivement Luther, mais devant l’ennemi commun, devant le catholique militant, ne se sentait-il pas vraiment frère ? Ne peut-on pas supposer que les deux hommes étaient liés autrement que par une compréhension réciproque — mais par une initiation à des mots de passe, par une solidarité régulière. Et n’expliquerait-on pas ainsi, mieux que par la seule considération d’un Érasme et d’un Frobenius, son élection par le Conseil Municipal de Bâle à une situation des plus en vue et des plus briguées, lui, le lauréat d’une faculté étrangère, le docteur de trentetrois ans, le scandaleux guérisseur? Qu’on demande donc aux praticiens consciencieux de la médecine combien il faut de guérisons éclatantes avant d’en imposer tant soit ]>eu, je ne dis pas au malade, mais au public ?

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On doit donc supposer que la Rose-Croix existait, ou quelque chose de très semblable, et que Paracelse en faisait partie, comme Luther et un grand nombre de ses protecteurs de qualité, sans quoi, comment expliquer l’image de la Pronostication qui y fait allusion ?

Et surtout, comment expliquer d’autres allusions dont nous n’avons pas encore parlé ?

Sans s’attarder à la prédiction du traité de Mineralihus (1), annonçant qu’après Paracelse viendrait un être prodigieux pour révéler bien des choses et parler de l’avènement futur d’ « Élie Ariste », nous avons une allusion beaucoup plus claire. Le Dr Aberlé, un des biographes de Paracelse, nous parle d’une feuille volante, éditée en 1606, qu’on peut regarder à la Bibliothèque de Vienne et au Musée Carolina Augusteum, à Salzbourg ; c’est comme un prospectus pour l’œuvre prophétique de Paracelse. « Elle présente le portrait d’un docteur scolastique, orné de l’anneau d’or et autres splendeurs, disant son chapelet, mais borgne, et lié par les entraves de l’autorité, au point de ne pouvoir regarder en arrière, devenant rigide de frayeur à la vue de l’Azoth, l’épée de Hohenheim, terrifié par la poignée surtout, au point de briser sa tête contre elle et de répandre le peu de cervelle qu’elle eontenait.

» L’illustration représente le misérable être, entouré de cordes entrelacées, tenant son Pater et écarquillant son unique œil. Sur l’autre bord de la feuille volante est le pendant de sa prophétie. Une tête d’enfant se lève du sol dans l’angle gauche et regarde avec un vif intérêt un amas de livres, certains inscrits d’un R. capital et l’un avec le mot Posa, des manuscrits roulés parmi les volumes. L’enfant demande : « Que sont-ils ? »

)> Et la prophétie explique :

» Quelque vingt ans après ma mort, vous tous, jeunes et vieux, saurez la valeur de la science, qui à présent est méconnue. La vérité mettra son œuvre à jour ; toute la fausse médecine sera détruite, et avec elle toutes les autres sottises, et les hommes découvriront dans mes écrits toutes les forces bienfaisantes de la terre et des cieux (2). »

(1) Genève, 1658, t. II, chap. viii, pp. 341-350.

(2) A. Stoddart, loc. cit., p. 291.

Il serait difficile de prétendre que Paracelse ne voulait pas faire allusion à la Rose-Croix — mais si maintenant nous regardons les traces de son enseignement dans cette société, l’idée s’éclaire d’une confirmation singulière.

Et d’abord, le manifeste par lequel la Rose-Croix se fit connaître au public, la Fama Fraternitatis Rosæ Crucis, qui parut entre 1613 et 1615, indique qu’il s’agissait d’un groupement initiatique, se proposant « de conduire à la science de tous les secrets, avec simplicité et sans phrases mystérieuses ». La règle montre un caractère mystique, puisqu’elle enjoint, à la manière des Cathares, « de ne pas se préoccuper de la pauvreté, de la faim, de la maladie, de la vieillesse », et un but philanthropique, ses membres ne devant déclarer d’autre profession que « celle de soigner gratuitement les malades ». Quant à l’attitude religieuse de la société, elle apparaît dans le précepte de « se tenir en Christ, condamner le pape et vivre chrétiennement ». Dans son ouvrage intitulé Instruction à la France sur la oérité de VHistoire des Frères Rose-Croix^ paru en 1623, G. Naudé affirme que les Rose-Croix se vantaient que « par leur moyen, le triple diadème du pape serait réduit en poudre » — « qu’ils confessaient que le pape était l’Antéchrist » — « qu’ils condamnaient les blasphèmes de l’Orient et de l’Occident, c’est-à-dire de Mahomet et du pape, et ne reconnaissaient que deux sacrements, avec les cérémonies de la première Église, renouvelées par leur congrégation ».

La société exprimait certainement le sentiment d’un puissant mouvement d’opinion car, en même temps que la Rose- Croix se montrait en France, la secte toute semblable des Alombrados se faisait connaître en Espagne. En France, vers 1622-1625, trois jésuites prirent la peine d’écrire contre la Rose- Croix : le P. Gaultier, le P. Robert et le P. Garasse, tous trois la considérant comme doctrine religieuse et morale. En 1620, Valentin Andrae fonda une autre soeiété, qu’il voulut différente de la Rose-Croix, et qu’il appela la Fraternité Chrétienne, avec le but « de séparer la théologie chrétienne de toutes les controverses que le temps y avait introduites, et d’arriver ainsi à un système religieux plus simple et mieux épuré ». Peut-être cette société de doublure n’est-elle qu’un maquillage pour des fins sociales ou politiques. Tout le

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monde fut d’accord pour la confondre avec son aînée rosicrucienne.

Cette attitude chrétienne-évangélique et antipapale, ce souci de guérir et cette connaissance des moyens psychiques rappellent de bien près l’apostolat de Paracelse. En fait, nous voyons figurer, parmi les protagonistes rosicruciens, des disciples notoires de Paracelse : Léonard Thurneysser, Adam de Bodenstein, Michel Toxitès, Valentin, Antrapasus, Donzellini, Siloranus, Pierre Séverin, Gontier d’Andernach, André Ellinger, etc. Figuier est de cette opinion : « Les Rose-Croix ne furent, selon nous, dit-il, qu’une réunion de Paracelsistes enthousiastes, constitués en société (1). » D’ailleurs, Valentin Andrae avait lui-même déclaré que sa société était la réalisation de l’Élie Ariste prédit par Paracelse.

La Rose-Croix compta des hommes fort éminents qui, tous, se réclamèrent de Paracelse. En outre de ceux que nous venons de citer, il y eut Henri Khunrath, l’auteur de V Amphithéâtre de V Eternelle Sapience (1598) ; Michel Maïer, qui fut médecin de l’empereur Rodolphe II et aurait étendu la Rose-Croix en Angleterre, avec son successeur Robert Fludd, auteur de V Utriusque Cosmi Historia (1677), qui polémiqua pour la Rose- Croix contre Naudé ; enfin, Thomas Vaugham dit Philalèthe, né en 1612, qui fit encore allusion à Élie Ariste. Dans son întroitus Apertus (XIII. 33), il écrit : « Soyez, mon livre, le précurseur d’Élie ; préparez la voie du Seigneur », et plus loin : « Déjà Élie est né, et on dit des choses admirables de la Cité de Dieu. » Introitus est un traité d’alehimie.

Figuier note que son christianisme s’allie à un intérêt très tendre pour les Israélites, eomme chez Nicolas Flamel et tant d’autres, ce qui semble caractériser tous les kabbalistes. Mais les prédictions de V Introitus sur la cité future méritent d’être notées : « Quelques années encore, y est-il écrit (XIII. 31-32), et j’espère que l’argent sera aussi méprisé que les scories, et qu’on verra tomber en ruines cette bête contraire à l’esprit de Jésus-Christ. Le peuple en est fou, et les nations insensées adorent comme une divinité cet inutile et lourd métal. Est-ce là ce qui doit servir à notre prochaine rédemption et à nos espé-

(!) Louis Figuier, L’Alchimie et les Alchimistes, p. 295.

rances futures ?... Je prévois que mes écrits seront aussi estimés que l’or et l’argent le plus pur et que, grâce à mes ouvrages, ces métaux seront aussi méprisés que le fumier. » Par là, on peut voir que la Rose-Croix paracelsienne avait aussi un programme de réalisations sociales et économiques. Peut-être contenait-elle en germe Karl Marx ? En tout cas, le monisme dialectique de Paracelse se continue tout naturellement dans la philosophie de Marx et Engels. D’ailleurs, toute l’idée du transformisme alchimique et l’idéal de transmutation conduisent automatiquement, sur le plan social, à une attitude réformatrice qui prend un earactère révolutionnaire lorsqu’elle affronte des institutions à prétentions immuables et définitives. Ceci suffirait à situer Paracelse, qui brisa tant de cadres et tant de convenances, dans la lignée des grands révolutionnaires.

Faire de l’alchimie sociale, c’était combattre l’asservissement et la coercition, c’était affirmer le monisme humain, renier le droit divin et l’inégalité essentielle' des castes, proclamer l’homogénéité de la nation « une et indivisible » en sa coopération fraternelle ; c’était admettre l’évolution nécessaire des formes sociales et soumettre les institutions à la loi du progrès ; poursuivre, sur le plan matériel comme sur les autres, un bonheur toujours plus grand pour tous. C’était enfin enlever à Tor sa puissance maléfique et lorsque les adeptes soufflaient sur leurs fourneaux en vue de la transmutation, ce n’était pas seulement pour établir leur doctrine du monisme évolutionniste sur des bases expérimentales, mais encore pour annuler les effets sociaux de l’or, pour lequel tant de crimes avaient été commis. Comment les alchimistes entendaient-ils réaliser leur idéal sur le plan politique’, nous ne le savons pas positivement, mais nous sommes en droit de penser que Paracelse avait consacré à cette tâche une bonne partie de sa vie lorsque, en véritable adepte, il avait accepté la voie vagabonde et misérable de l’apostolat. Peut-être existait-il aussi de son temps des naïfs bien pensants pour croire que les alchimistes cherchaient à s’enrichir.

Cependant, l’époque était favorable aux actions politiques souterraines. C’est en 1534, deux ans avant la première édition de la Pronostication de Paracelse, mais au moment probable où celle-ci était entreprise, qu’ Ignace de Loyola avait fondé

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rOrdre des Jésuites, sorte d’internationale Noire destinée à défendre Rome par tous les moyens, véritable société secrète de réaction opposée aux autres et dont l’histoire nous a conservé des agissements typiques.

Si, au XVIII® siècle, nous perdons de vue la Rose-Croix, nous en voyons reparaître l’esprit, les symboles et l’ésotérisme dans la Franc-Maçonnerie (surtout sous la forme primitive du Rite Ecossais). Encore de nos jours, le grand vulgarisateur français des enseignements maçonniques, Oswald Wirth, décrit toutes les allégories en usage dans les Loges. Dans son Symbolisme Hermétique (1), il consacre un chapitre aux rapports de l’Hermétisme et de la Franc-Maçonnerie. Il se réfère à un ouvrage allemand de Wilhelm Hôhler, Hermetische Philosophie und Freimaurerei, paru à Ludwigshafen en 1905, et il conclut ainsi (2) : « La Franc-Maçonnerie semble n’être qu’une transfiguration moderne de l’ancien Hermétisme. Le symbolisme maçonnique constitue, en effet, un étrange assemblage de traditions empruntées aux anciennes sciences initiatiques. Il tient compte de la valeur kabbalistique des nombres sacrés et règle le cérémonial d’après le principe même de la magie. Il dispose, d’autre part, le soleil, la lune et les étoiles comme le veut l’astrologie. Mais c’est l’alchimie philosophique, telle que la conçurent les Rose-Croix du xvii® siècle, qui présente avec la Maçonnerie les analogies les plus frappantes. Il y a, de part et d’autre, identité d’ésotérismes, les mêmes données initiatiques se traduisant par des allégories empruntées, les unes à la métallurgie, et les autres à l’art de bâtir. La Franc-Maçonnerie n’est, à ce point de vue, qu’une transposition de l’alchimie.»

Comme on voit, les idées que défendait Paracelse ne sont pas oubliées, et si l’on tient compte des influences sociales et politiques des sociétés secrètes à notre époque, il faut reconnaître que Théophraste est toujours vivant.

(1) 1931 (16, rue Ernest-Renan, Paris).

(2) Page 85.

(Graoures d’après les tableaux à l'huile).

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