‹ Paracelse, le médecin mauditChapitre 14 sur 28 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Dernières étapes.

Étant parti de Vienne à la fin de 1537, Théophraste se rendit à Villach qu’il avait quitté en 1526. Son père y était mort depuis quatre ans, exactement en 1534, le jour de « Notre- Madone », et il était attendu pour les formalités de succession.

II est probable qu’au cours de sa vie errante, Théophraste n’avait pas souvent pensé à son père. Ceux qui se tendent dans les efforts de l’œuvre à accomplir et de l’action à soutenir n’aiment pas, en général, s’attarder dans la contemplation du passé. On peut supposer que ses nombreux déplacements ne lui avaient guère laissé la possibilité de recevoir des nouvelles de Villach et qu’il avait longtemps ignoré son deuil.

Au demeurant, tous les liens affectifs avec le passé étaient rompus dans son cœur. Il avait donné toute sa fougue à combattre ce que le souvenir paternel avait symbolisé pour lui : l’esprit médiéval, la médecine galénique ; il était devenu étranger à l’esprit de famille et au culte du nom. Dans ses méditations, Paracelse considéra que le vaste monde l’avait connu sous le nom de Théophraste et que bien peu, parmi ses amis ou ses ennemis, avaient vu en lui un descendant des Hohenheim. Cette noblesse lui avait été odieuse, comme le poids de toutes les traditions, et il l’avait cachée comme une tare : Alterius non sit qui suus esse potest. Il avait voulu être lui-même, sans rien devoir aux ancêtres. Cette rupture avec les souvenirs d’une enfance douloureuse, consommée par le deuil, lui était plutôt un allégement.

III ui revint à l’esprit, à ce propos, les Pronostics qu’il avait écrits à Esslingen, en 1529, pour les années 1530 à 1534 et la

couverture symbolique qu’il avait fait dessiner, représentant un personnage couronné dans un cercueil surmonté de l’astrologue triomphant. Il réalisa combien cette allégorie, qu’il avait destinée à la fin d’une ère et à la décadence de principes périmés, se rapportait également à la mort de son père, porteur du blason familial, survenue précisément en 1534. Alors, mesurant le ])oids de l’œuvre accomplie depuis le départ de Yillacli, l’amertume des renoncements et des persécutions, il se sentit encore plus seul et plus grand.

Cependant, le grave mystère de la mort, qu’il avait jusque-là scruté en occultiste, prit, dans son sentiment intime, une saveur différente. Il devint en quelque sorte conscient de sa mortalité. C’était assurément le résultat de tous les détachements qu’il avait dû subir, depuis sa privation des caresses maternelles jusqu’aux insultes et à la misère matérielle qu’il avait connues en Appenzell, mais c’était quelque chose de plus, comme une identification à son vieux père défunt. Cette impression se fit encore plus intense quand il eut accepté l’offre qui lui était faite, tandis que se prolongeaient les formalités de succession, d’entrer au service des Fugger pour l’étude des métaux. En cela, il prenait le remplacement de son père, mort à la tâche après trente-deux ans de labeur et dont l’existence avait été stable, autant que celle du fils avait été vagabonde. Il s’agissait de savoir si l’on trouverait de l’or dans les mines, en plus du plomb et de l’argent. Le résultat des recherches de Paracelse fut consigné dans la Chronique de Karinlkie, et le manuscrit confié à la Municipalité pour être édité. Il reçut une réponse de remerciements et d’assurances, datée de septembre 1538.

Pendant ce séjour à Villach, ou plutôt à Saint-Veit, à quelque distance, Paracelse fit quelques cures importantes, notamment celle d’un confrère éminent, Albert Basa, médecin du roi de Pologne, qui était venu pour le consulter. Là encore, il eut ce destin contradictoire d’être l’objet d’une considération extrême des uns et d’un extrême mépris des autres. Il raconte lui-même, dans sa Chronique de Karinthie, une avanie concertée qui lui fut faite dans la cour de l’église de Villach, un jour qu’il se rendait au service. On peut se demander si le lieu de cette manifestation hostile avait été choisi fortuitement, comme

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