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LA FORMATION
qui compte. Il jugeait que ceux-là vendaient leur âme au diable et, dans sa liberté, dans sa simplicité, il se sentait l’enfant du ciel.
On était arrivé à 1 année 1521. Venise se battait contre Charles-Quint en meme temps qu’elle aidait les Chevaliers de Saint-Jean à défendre Rhodes eontre le sultan Soliman II, le Législateur, déjà victorieux des Hongrois. Paracelse s’engagea comme chirurgien militaire au service des Vénitiens. Il semble rnême qu il alla à Rhodes, à en juger par la mention de « Rhodiss » dans la liste des endroits qu’il visita. A ce moment, le grand maître de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, Villiers de l’Isle-Adam, défendait courageusement l’île. Non seulement Paracelse put étudier ces blessures par les flèches dont il parlera dans ses ouvrages (et nulle part en Europe on n’avait conservé ce moyen de guerre suranné), mais surtout il fit la connaissance des chevaliers de Rhodes, ces religieux-militaires qui soignaient les pèlerins et luttaient contre les infidèles et, là eneore, il dut trouver dans leur organisation, dans leur rituel et dans leur tradition, un écho de la pensée orientale que les Croisades avaient eu pour principal effet d’introduire parmi les Européens.
A ce moment, on attribue à Théophraste d’autres voyages. Il aurait été chez les Tartares, dans les steppes qui entourent la mer Noire. Il aurait été à Moscou, puis il aurait voyagé de Moscou à Constantinople avec un prince tartare. Là, il aurait séjourné plusieurs mois dans la maison d’un célèbre nécromancien. Ses ennemis devaient plaisanter plus tard sur le rôle d’eunuque que le Grand Turc lui aurait fait tenir. Cette période de sa vie est assez obscure. Lui-même écrivit : « Je n’ai visité ni 1 Asie ni 1 Afrique, quoiqu’on ait dit. » Van Helmont raconte qu à Constantinople Paracelse reçut la pierre philosophale. L’adepte qui la lui aurait remise, si nous en croyons un certain Aureum Vélum publié à Rorschach en 1598, aurait été un nommé Salomon Pfeiffer ou Trismosinus. Dans sa Vie de Paracelse, Franz Hartmann croit ce séjour chez les Tartares et en Orient nécessaire pour expliquer que Paracelse ait acquis la connaissance des sept principes de l’homme, du corps astral, des élémentals, notions qui, selon lui, « étaient complètement inconnues en Occident ». Il est regrettable que Franz Hartmann,
qui connaissait si bien la théosophie, ait ignoré à ce point la Kabbale, sans quoi il aurait pu supposer que Paracelse savait déjà ces choses en quittant l’abbé Trithèine.
D’ailleurs, Paracelse avait beau être habitué aux voyages rapides, on imagine mal comment il aurait pu faire tant de choses en si peu de temps. Toujours est-il qu’en 1522 on le voit à Venise, remplissant le rôle de chirurgien militaire dans la Guerre entre Charles-Quint et François pour la possession de Naples. Il existe même un portrait de Paracelse fait à Venise à cette époque. Il avait alors trente ans, mais le portrait le montre maigre, presque chauve et les traits ravagés, paraissant plutôt cinquante ans. On avait attribué ce portrait d’abord au Tintoret, mais ce dernier n’ayant que onze ans en 1523, il faut admettre ou que le tableau n’est pas de lui, ou qu’il fut peint par lui à une date très ultérieure.
Il semble bien que Paracelse — dans ses fonctions de ehirurgien militaire aux armées vénitiennes — ne se soit pas prodigué sur les champs de bataille, mais qu’il soit demeuré dans les villes et qu’il ait eu l’occasion d’accomplir, en clientèle, des guérisons remarquables. On pense aussi que, se trouvant dans le Royaume de Naples, il fréquenta la vénérable école de médecine de Salerne et obtint là le diplôme de docteur qu’il avait négligé, à Bâle, pour suivre les leçons de Trithème. L’école de Salerne avait été fondée à la fin du xi® siècle, par Robert Guiscard et, avec le Mont-Cassin, avait formé les premiers centres médicaux dont l’influence devait, par l’intermédiaire des moines, se répandre sur l’Europe.
Le passé de l’école de Salerne était tout galénique et ne comportait d’ailleurs aucune philosophie médicale, mais à ce moment, en Italie, on commençait à bien connaître Hippocrate (la grande édition intégrale du texte grec devait paraître, à Venise, une trentaine d’années plus tard et était déjà en préparation). Il est probable que cette étude fut particulièrement féconde pour Théophraste, car elle devait, pour lui, rétablir le pont avec les vérités traditionnelles qu’il avait glanées jusque-là, et principalement avec la Kabbale.
En effet, l’idée fondamentale de la Kabbale, l’analogie entre l’univers et l’homme, leur interaction réciproque sont clairement exprimées dans Hippocrate :
LA FORMATION
« Le principe de tout est le même ; il n’y a aussi qu’une fin, et la fin et le principe sont un (1). » (103. 1.)
« Dans l’univers, rien ne périt entièrement et rien ne se crée de nouveau. Il ne se fait que des mélanges distincts et variés. Les êtres meurent, mais pour avoir le moyen de se renouveler. Naître et mourir ne sont que des modes différents de la même chose. Toutes choses sont en mouvement en toute heure. Tout s’opère par une nécessaire division — ■ qu’on le veuille ou non. Chaque chose tend vers le Tout. » (25-26. IL)
« L’homme est formé de particules de parties prises dans le tout. En un mot, le Feu (énergie suprême) a tout arrangé dans le corps, à l’imitation de ce qui se passe dans l’univers, s’il est permis de comparer les grandes choses aux petites — les petites aux grandes. » (31. IL)
« Les corps des hommes et de tous les animaux se nourrissent de trois sortes de choses : d’aliments, de boissons et de force vitale {pneuma : énergie vitale invisible). La force vitale se nomme souffle vital (fluide nerveux) dans tous les corps, et air hors du corps. Elle est la plus puissante force de cohésion et d’action de tout ce qui existe. Cependant elle est invisible à l’œil ; seul le raisonnement peut la concevoir. En effet, sans elle rien ne prendrait naissance. Elle n’est absente de rien ; on la retrouve dans tout. L’intervalle immense qui sépare la terre du ciel est rempli d’énergie vitale éthérée. C’est elle qui anime et fait se mouvoir le soleil, la lune et les astres. Elle est l’aliment du feu. L’eau de la mer aussi en contient, car sans elle les animaux aquatiques ne pourraient pas vivre. J’ajoute qu’elle donne la vie aux hommes et qu’elle établit les défenses naturelles dans les maladies. » (641. I.)
« Les aliments et les boissons que nous prenons sont les correctifs des humeurs et les uns des autres. (192. IL) Il faut connaître leurs effets. Cette connaissance ne s’acquiert pas par la force du génie : c’est le fruit de l’expérience. Si vous examinez bien quel est l’état du corps et celui de l’âme, à la suite des aliments et des boissons qu’on aura pris, c’est le meilleur
(1) Gardeil, Œuvres d’Hippocrate. Paris, 1855, 2 volumes (pour les références) et Paul Carton, L’essentiel de la doctrine d’Hippocrate extrait de ses œuvres. Paris (Maloine), 1923.
moyen de découvrir ce qu’ils ont de bon et quelles sont les diverses propriétés des aliments. Ils ont tous de quoi nuire ou de quoi faire du bien ; dans les uns, c’est seulement plus à découvert que dans les autres. » (235. IL)
« ...Il reste à individualiser pour chaque cas particulier, suivant la nature du sujet, le juste choix dans la quantité et la qualité des aliments et de la boisson, afin qu’il n’y ait ni excès dans la dose, ni erreur dans l’espèce. C’est l’harmonie du tout qui constitue la parfaite santé... Un homme ne tombe donc point malade brusquement et tout de suite. Les causes s’accumulent avant de se manifester par un effet morbide. » (24. IL)
« ...Ce qui est important, ce n’est pas tant de les dénombrer, et de séparer chacune des maladies pour peu qu’on juge qu’elle diffère un peu des autres, mais de se représenter que les maladies restent essentiellement les mêmes ; même si elles portent un nom différent. » (109. 1.)
« La nature de toutes les maladies est la même. Elles ne diffèrent seulement que par leur siège. Je pense qu’elles ne se montrent sous tant de formes diverses qu’à cause de la grande diversité des parties où le mal est placé. En effet, leur essence est une ; la cause qui les produit est également une. » (641. L)
« Toutes les maladies se guérissent au moyen de quelque évacuation, ou par la bouche, ou par l’anus, ou par la vessie, ou par quelque émonctoire. L’organe de la sueur en est un, qui est commun pour tous les maux. » (143. I.)
« Combien de choses n’y a-t-il pas qui semblent de leur nature être des symptômes de maladies et qui cependant en sont des remèdes, suivant leur intensité plus ou moins grande. » (540. IL)
« Des maladies, les unes sont contractées à la naissance ; d’autres sont endémiques et attaquent beaucoup de gens ; d’autres proviennent de la constitution du corps, du régime, de la nature des lieux et de celle des saisons. » (32. L)
« La nature est une en tout, mais infiniment variée. » (104. L)
« La nature dans l’homme est constituée à l’image de la nature dans le monde, où, de la grande origine, la vie s’achemine jusqu’à la dernière partie, puis revient en cercle de la dernière
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partie à la grande origine, car la nature : être ou n’être pas est une. » (Littré, 107. IX.)
« Il n’y a dans l’économie qu’un but, qu’un effort, tout le corps y participe ; c’est une sympathie universelle. Tout est subordonné à tout le corps, tout l’est aussi à chaque partie. » (104. I.)
« Il y a un principe simple et multiplié dans ses effets, qui préside à toute l’économie du corps et qui y produit les contraires ; il fait la vie du tout et des parties. » (106. I.)
« Dans l’intérieur du corps, existe un agent inconnu qui travaille pour le tout et pour les parties, qui est à la fois un et multiple. » (104. I.)
« C’est la nature qui guérit les maladies. Elle trouve par elle-même les voies convenables, sans avoir besoin d’être dirigée par notre intelligence. C’est elle qui nous apprend à ouvrir et à fermer les yeux, à remuer la langue, et autres choses pareilles, sans le secours d’un maître. Elle se suffit pour une foule de choses nécessaires. » (603. IL)
« La nature suffit en tout, pour tous. » (Littré, 103. IX.)
« Un médecin qui ne néglige rien de ce qui peut contribuer au rétablissement des malades doit observer ce qui se passe tous les jours impairs, et aussi le quatorzième, le vingt-huitième et le quarante-deuxième qui sont les plus importants parmi les jours pairs. » (595. I.)
« Quelques-uns font dériver cette propriété de l’harmonie et de la perfection de ces nombres, d’après la manière dont ils sont composés d’autres nombres entiers. Il serait trop long d’exposer ici leurs raisons. Qu’il suffise de dire qu’ils se rapportent au ternaire et au quaternaire et que ces nombres en sont tous composés, soit par addition, soit par multiplication. » (595. I.)
« Les septénaires influent beaucoup sur le corps. Sept mois suffisent pour commencer à donner la perfection au fœtus dans le sein de sa mère. Outre que les enfants venus à sept mois vivent, on remarquera d’autres événements de sept mois ; c’est ainsi que les dents commencent à pousser le septième mois. A sept ans, les dents des enfants tombent et il en vient de nouvelles. On trouvera la même influence du septénaire dans
les défervescences fébriles, si l’on y fait attention. » (595 et 596. I.)
« La médecine est depuis longtemps en possession d’un principe et d’une méthode qu’elle a trouvés et grâce auxquels de nombreuses et excellentes découvertes ont été faites dans le long cours des siècles. Le reste se découvrira, si des hommes capables, instruits des découvertes anciennes, les prennent pour point de départ de leurs recherches. Mais celui qui, rejetant et dédaignant tout le passé, tente d’autres méthodes et d’autres voies et prétend avoir trouvé quelque chose, celui-là se trompe et trompe les autres. » (Littré, 573. I.)
« Si, après avoir établi les maladies par les symptômes, la nature ne suffit pas à les guérir seule, et que son action se montre vraiment suspendue et inopérante, un art expérimenté sait découvrir clairement les moyens à employer à l’avenir, parce qu’il connaît et peut copier les voies et les procédés que la nature emploie d’ordinaire pour chasser le mal. » (420. I et Littré, 25. VI.)
« Il faut régler son régime et le varier, d’après son âge et ses habitudes, d’après le pays que l’on habite. » (18. IL)
« Je vous recommande de ne pas être âpre au gain, de mépriser le superflu et la fortune, de voir quelquefois des malades gratuitement, préférant le plaisir de la reconnaissance à celui d’un vain luxe. Si l’occasion se présente de secourir un étranger ou un pauvre, ce sont les premiers auxquels vous devez aller. On ne peut point aimer la médecine sans aimer les hommes. » (455. 1.)
« Il faut allier la sagesse à la médecine. Le médecin, vrai philosophe, est un demi-dieu. L’art de la sagesse et celui de la médecine se tiennent de près. Tout ce que donne le premier, le second le met en usage : mépris de l’argent, modération, décence, modestie, honneur, jugement, bonté, fermeté, propreté, gravité, connaissance de tout ce qui est utile et nécessaire à la pureté de la vie, affranchissement de la superstition, soumission et abandon de Dieu. » (449. T.)
J^a lecture d’Hippocrate fut une révélation pour Théophraste. Il put y trouver des éléments pour accomplir la synthèse de tout ce qu’il avait appris au cours de ses études et de ses voyages.
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Il demeura en Italie jusqu’en 1525, puis il alla passer quelques mois à Villach, près de son père. Il y avait quinze ans qu’il avait quitté le foyer paternel. Il revenait riche d’une ample moisson de connaissances.
Il est toujours émouvant de retrouver, à l’âge d’homme, les lieux qu’on a connus dans son enfance. Tout y paraît petit, figé, usé et terminé. Le vieux Dr Wilhelm de Hohenheim atteignait la soixantaine. Il avait vécu solitaire, absorbé dans ses besognes quotidiennes et toujours semblables. Son cercle de vie intellectuelle n’avait cessé de se restreindre et de se mécaniser en quelque sorte. Théophraste, lui, sentait bouillonner en lui une ardeur extrême. Il se sentait tellement différent du petit garçon timide qu’il avait été, que son père lui semblait pour ainsi dire étranger. Même sur le terrain médical, où il se rencontrait maintenant à égalité avec lui, il ne trouvait pas d’écho à ses problèmes les plus brûlants. On était à une époque où les idées marchaient si vite que les enfants se trouvaient en général fort différents de leurs pères. Le Dr Wilhelm de Hohenheim, en vieillissant, était devenu de plus en plus l’homme du moyen âge, tandis que son fils sentait souffler en lui le vent révolutionnaire de la Renaissance. Quel que soit le sujet abordé : médecine, religion, philosophie, il devenait difficile d’échanger des idées ; les mots ne prenaient plus le même sens. Le père et le fils le sentirent tous deux avec une grande tristesse et en furent réduits à rappeler des souvenir d’autrefois.
Paracelse, au cours de ses vacances familiales, élaborait la synthèse de ses connaissances. Il allait avoir trente-trois ans, l’âge prédestiné pour l’action virile. Après quelques mois de repos, au début de 1526, il dit adieu à son père qu’il ne devait jamais revoir.