CHAPITRE HT
L’Action.
Pour commencer sa carrière, Paracelse essaya d’abord de s’établir à Tübingen, au début de 1526, mais cette vieille cité universitaire était trop remplie de médecins de la vieille école pour tolérer le nouveau venu et il se rendit à Fribourg-en- Brisgau. Il recherchait les villes de facultés pour y trouver le milieu d’étudiants jeunes, capables de le comprendre. En passant, il guérit l’abbesse de Rottenminster. Mal accueilli à Fribourg, il gagna Strasbourg où il était question de fonder une université. Là, la lutte entre médecins et chirurgiens n’était pas si âpre qu’il ne pût cumuler les deux fonctions.
Quand un médecin s’installe dans une petite ville, de nos jours encore, il voit arriver à lui tous les incurables, tous ceux qui ne sont pas satisfaits des méthodes auxquelles ils ont été soumis et qui espèrent quelque chose de meilleur : pour Paracelse, qui disposait de connaissances et de moyens très différents de ses confrères, c’était une occasion de réussir là où beaucoup avaient échoué, et c’est ce qui arriva en effet. En pareil cas, toutes les forces d’inertie se liguent pour défendre la stabilité de l’état de choses ancien contre l’apport révolutionnaire : ici, cette résistance prit la forme d’un défi lancé par le galénien Venalinius à soutenir une controverse. Dégoûté par le genre d’arguments que déployait son adversaire, Paracelse dédaigna de répondre. Alors on l’appela pour un cas qui semblait désespéré. Philippe, margrave de Baden, se mourait de dysenterie. On voulait tout essayer. A la stupéfaction générale, le margrave fut presque instantanément guéri. A ce
moment, les adversaires ne disposèrent que de deux attitudes : attribuer au thaumaturge des pouvoirs diaboliques (dans les circonstances, ce n’était pas un moyen valable de l’amener au bûcher et il en aurait encore retiré plus de prestige) ; on préféra l’autre solution, selon laquelle le soi-disant malade n’avait rien de sérieux. Elle est encore usitée de nos jours quand les officiels proposent au praticien d’une méthode nouvelle un cas désespéré qui est sauvé ; ils préfèrent toujours déclarer que le cas n’était pas grave, même s’il faut admettre qu’ils firent une erreur de diagnostic. Bref, les médecins attachés à la maison princière, et qui étaient des gens d’église, dirent que si le margrave avait guéri, ce ne pouvait être que par leur action, et on refusa à Paracelse tout honoraire ; on lui refusa surtout le mérite de la cure.
Théophraste avait trop souffert dans sa jeunesse d’un sentiment aigu d’infériorité en raison de sa petite taille, de ses infirmités et de sa mauvaise santé ; il sentait encore trop cruellement le renoncement qu’il s’était imposé aux femmes et à l’amour pour n’être pas extrêmement susceptible. Un autre aurait pu dédaigner, mais il avait trop gardé dans son inconscient, depuis son sevrage prématuré, un sentiment intolérable de privation et d’injustice pour demeurer objectif et attendre sereinement de nouveaux succès. C’était sa faiblesse. C’est pourquoi il n’avait pu résister aux premières escarmouches de ses deux précédentes résidences. Une sorte d’angoisse le poussa de nouveau à fuir.
L’occasion ne devait pas se faire attendre. La réputation de guérisseur qui entourait Paracelse s’était déjà répandue aux environs et, comme Frobenius, de Bâle, souffrait d’une fracture du pied droit et se trouvait mal soigné par les médecins de la ville, Érasme, son hôte, se rappela le Paracelse qu’il avait croisé à Oxford quelques années auparavant et, comme 011 en était venu à proposer l’amputation, il décida de lui envoyer un messager pour le ramener à Bâle. Paracelse ne se fit pas prier.
Jean Froben, ou Frobenius, était un Allemand de Franconie ayant déjà largement dépassé la soixantaine et qui, depuis plus de trente ans, s’était installé à Bâle comme imprimeur. L’imprimerie était devenue tout l’espoir de la vie intellectuelle et
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autour des presses se réunissait l’élite de la pensée. De sa boutique étaient déjà sorties des éditions remarquables des Pères de l’Église ; saint Jérôme, saint Augustin, saint Cyprien, saint Hilaire, saint Ambroise, Tertullien. Il est certain que l’orthodoxie étroite de l’Église romaine qui s’était établie à coups de conciles, pour ainsi dire, chaque fois que se faisait jour une idée qui pouvait la gêner dans ses intérêts temporels, n’avait rien à gagner de la divulgation de ces œuvres encore empreintes de l’esprit révolutionnaire des premiers siècles. On y trouvait certains problèmes métaphysiques, comme la signification symbolique des nombres, comme l’existence d’une âme inconsciente, qui établissaient autant de liens avec les initiations étrangères, en particulier avec la Kabbale.
Froben était un homme remarquable et Érasme s’était fixé dans son intimité, non seulement pour surveiller l’impression des ouvrages qu’il lui avait confiés, mais en vertu d’une sincère amitié. Érasme était alors en pleine gloire. Il était la lumière des humanistes : Henri VIII lui avait offert une chaire à Oxford ; François la direction du Collège de France. Il avait la vogue d’un Voltaire au xviii^ siècle. Son Éloge de la Folie et ses Adages, déjà vieux de quinze ans, avaient connu une trentaine d’éditions. Il est vrai qu’il avait subi des persécutions équivalentes : il avait osé prétendre que le dernier mot de toute philosophie est liberté et le dernier mot de toute religion, charité. Au milieu des controverses haineuses qu’il avait traversées, il était resté l’incarnation de la sérénité, de la modération et du bon sens.
Lorsqu’un homme apporte dans sa partie des idées fécondes et nouvelles, ce n’est pas par ses confrères qu’il est d’abord apprécié, parce qu’il leur pose des problèmes troublants, mais par les intellectuels d’autres clans, assez ouverts pour s’intéresser aux idées générales, pas assez engagés dans le problème pour avoir pris une position définitive. C’est pourquoi Érasme avait fait confiance à Paracelse.
Ce dernier s’installa dans la maison de Froben et le soigna si bien, qu’après quelques semaines le malade put, non seulement marcher, mais reprendre les longs voyages que nécessitaient ses affaires. Érasme en garda à Paracelse une reconnaissance fidèle et lui demanda, par la suite, des conseils pour sa
santé. Mais il fit mieux encore et usa de son influence, qui était grande, pour le faire nommer médecin municipal de Bâle, le poste venant d’être vacant.
Depuis que Théophraste avait quitté Bâle, de grands changements s’y étaient opérés. On était en pleine crise religieuse et Zwingli combattait ardemment pour la Réforme. Ce Zwingli, d’une dizaine d’années plus âgé que Paracelse, était né dans le canton de Saint-Gall. Il avait été, durant les années 1516 et 1517, prédicateur à Einsiedeln, le lieu de naissance de Paracelse. Il avait déjà pensé, en étudiant la Bible, qu’un grand nombre des enseignements ecclésiastiques ne dataient pas des temps apostoliques. A Einsiedeln, il fut révolté par les grossières superstitions des pèlerins. Devenu prédicateur à la cathédrale de Zurich, en 1518, il prit violemment parti contre le trafic des indulgences que le moine Samson était venu mener en Suisse, avec impudence. Déjà, en 1522, à un rappel à l’ordre de l’évêque de Constance, il avait répondu avec fermeté. Le voilà prêchant pour l’autorité des Écritures contre celle de l’Église, rejetant la suprématie du pape, la messe, l’invocation des saints, le jeûne, les pèlerinages, le célibat et le purgatoire. Ses Conclusions, en 1523, avaient reçu, en dispute publique, l’approbation de la magistrature. Le jour de Pâques 1525, il avait fait célébrer la communion réformée. Son action était fortement soutenue par Hausschein, dit Œcolampadius, professeur de théologie à l’Université et prêtre de l’église Saint- Martin. Froben et Érasme étaient de ce côté.
Cependant, les catholiques orthodoxes étaient menés par Ludwig Baer, également professeur de théologie et prédicateur à la cathédrale. Entre les deux partis, les magistrats flottaient. Pendant le Carême 1526, leur majorité se prononça pour les catholiques romains, mais, quatre ou cinq mois plus tard, elle inclina vers la Réforme. Pour la première fois, les fidèles chantèrent leurs cantiques en allemand et l’enseignement libre de l’Évangile fut autorisé. Le grand maître de l’Ordre Teutonique, Albert de Brandebourg, ainsi que le roi de Danemark, venaient d’adopter la Réforme. Luther était marié depuis quelques mois.
C’est à ce moment qu’Érasme, Froben et Œcolampadius proposèrent leur ami Paracelse aux suffrages des magistrats
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chargés d’élire le médecin municipal ; le poste était important, car il comportait une chaire de médecine à l’Université et la surintendance des apothicaires. C’est d’eux que dépendait le poste, sous réserve d’une approbation ultérieure de la Faculté. La nomination parvint à Paracelse vers novembre 1526, émanant de la majorité protestante du conseil. Quelle occasion magnifique de quitter Strasbourg et son ingrat margrave ! Quelle revanche sur ses adversaires ! Paracelse accepta, renonça à son droit de citoyen et à sa maison de Strasbourg pour s’installer à Bâle.
Du même coup, il se trouvait engagé dans le camp des Réformés.
Il semble que cet enrôlement n’ait pas coûté à Paracelse beaucoup de luttes. Il avait trop contemplé les turpitudes de l’Église romaine au cours de ses voyages pour ne pas l’avoir définitivement condamnée ; il avait trop scruté la philosophie, il avait trop été initié par Trithème aux connaissances réservées, pour ne pas dissocier le problème métaphysique des contingences de chapelles, même de religions. S’il tenait encore par quelque chose au christianisme, c’était par le respect que les kabbalistes lui avaient inspiré pour les textes de l’Ancien Testament et, tout au fond de lui-même, dans la partie la plus inavouée de son âme, pour l’image de la Vierge d’Einsiedeln dont il se sentait le petit enfant. Par ailleurs, il savait trop ce que valent les dignités humaines et les puissances sociales ou politiques pour n’être pas toujours avec les faibles contre les forts, c’està-dire définitivement du parti révolutionnaire.
Il n’aborda pas sa nouvelle fonction comme un arriviste désireux de se faire bien accueillir, mais comme le champion provocant d’une thèse incendiaire.
Depuis des siècles, les professeurs faisaient leurs cours en latin. Depuis des siècles, ils portaient la robe, le bâton rouge, la chaîne et les anneaux d’or. Depuis des siècles, ils commentaient Galien. Paracelse se présenta aux élèves dans son vêtement de damas gris, coiffé du béret noir, le tout maculé par les teintures et les drogues qu’il avait lui-même préparées. C’est en allemand qu’il leur adressa la parole, dans la langue usitée maintenant pour la lecture de la Bible, dans la langue qui exprimait une affirmation de la race et de la vie contre
l’emprise de Rome et ses formules mortes. A lui revient l’honneur d’avoir été le premier professeur allemand à avoir parlé allemand dans une université allemande. Il n’ambitionnait pas d’être Latin : « Je remercie Dieu, écrira-t-il plus tard, d’être né un homme de ma race, un Allemand ! » Nous étions à l’époque où les nations élaboraient leurs langues : l’Angleterre avait eu Spencer, l’Italie Boccace, l’Aretin, la France Villon. Une violente réaction se dessinait contre la mode nouvelle de ne parler que latin, avec les ridicules purismes des cicéroniens. Le Dr Wilhelm de Hohenheim avait dû faire ses cours en latin. Paracelse parla sa langue maternelle. Il y eut naturellement quelques imbéciles pour penser qu’il ne devait pas savoir celle de Virgile et du pape. Les autres comprirent bien le sens de cette manifestation contre le passé et le dogme.
Mais, tout en abandonnant la pompe traditionnelle dans son vêtement, Paracelse ne voulut jamais quitter l’épée qu’il avait rapportée de ses campagnes de chirurgien militaire et ce devait être assez drôle de voir ce petit homme se cramponner à cette longue arme comme à un symbole de combattivité, comme à un emblème de virilité.
Si encore Paracelse avait enseigné la médecine telle qu’on était habitué à l’entendre exposer ! Mais chacun de ses propos paraissait un défi à la tradition. Et lorsqu’il prescrivait des remèdes, c’étaient ses solutions minérales d’antimoine, de mercure, de zinc, de fer, de soufre, ou cette teinture d’opium dont il avait rapporté le secret de ses voyages lointains (ce lahdanum, comme il l’appelait, avec lequel il guérissait tant de souffrances). Et les apothicaires, habitués à vendre à des prix exorbitants des substances désuètes, frelatées ou falsifiées, n’y trouvaient point leur compte.
Le scandale fut complet. La jeunesse étudiante s’enthousiasma pour une attitude qui correspondait si bien aux tendances révolutionnaires de son temps : les collègues de la traditionnelle Faculté s’indignèrent et réclamèrent la destitution du nouveau professeur. Bien plus, ils s’avisèrent qu’un médecin étranger n’avait pas le droit de pratiquer à Bâle s’il n’avait reçu l’approbation du corps médical entier, faute de quoi il était passible de trente florins d’amende. Ils soulevèrent contre lui toute la jurisprudence professionnelle. Seulement, leur indi-
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gnation galénique venait se perdre dans le conflit entre catholiques et réformés.
Paracelse en appela aux magistrats. Il fit valoir sa nomination faite sans mention de l’approbation nécessaire de la Faculté, l’abandon de sa situation à Strasbourg, dénonça l’incurie des apothicaires, leur complicité avec les médecins, réclama l’inspection et le contrôle de leur profession, préconisa, pour les honoraires médicaux, un tarif fixe et raisonnable.
Cette contre-offensive, portant sur des points névralgiques, eut pour effet d’interrompre momentanément la persécution. Il fut maintenu dans ses fonctions.
Le 5 juin 1527, il afficha le programme de ses cours à l’Université, annonçant qu’il rejetterait l’enseignement rétrograde des anciens, pour étudier les maladies sur les malades, les remèdes dans la nature véritable, et pour exposer la pratique telle que son expérience la lui avait fait apprendre.
Quinze jours plus tard, à la Saint-Jean, les étudiants ayant allumé un feu de joie devant l’Université, Paracelse s’approcha et y jeta le Canon de Médecine d’Avicenne qu’il tenait à la main. « C’était, dit A. Stoddart, son déb au parti de la vieille école. Luther avait ainsi défié la papauté lorsque, six ans auparavant, il avait brûlé la bulle et les statuts de Rome à la porte de Wittenberg. Il avait voulu, par un geste propre à frapper l’imagination des jeunes gens, proclamer sa haine pour la tyrannie et le poids du passé. « Ce qui a péri doit aller au bûcher, étant devenu inutile, dit-il dans le Paragranum. Ce qui est vrai, vivant, le feu ne peut le consumer. » Peut-être aussi faisait-il allusion au sac de Rome par le connétable de Bourbon et ses « partisans », dont on parlait beaucoup en cette année 1527.
Non seulement la force de Paracelse était liée à la Réforme, dans laquelle il se trouvait englobé, mais elle s’appuyait surtout sur deux bases ; d’une part, ses guérisons qui étonnaient tellement qu’on venait à lui de partout ; d’autre part, le dynamisme de ses idées offrant aux étudiants une synthèse séduisante des clartés nouvelles à cette époque de la Renaissance.
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