SCENE III
PRENS-TOUT, LAISSE-RIEN, GILLE
[LA TARENTULE
GlLLE.
Pardienne, voilà de drosles de corps. Ils sont fous, je pense.
Laisse- Rien.
Hélas! Monsieur, mon frère est fort sage. J'aimerois mieux qu'il fût fol; on le guériroit plus aisément. Mais je crains bien qu'il n'en réchappe pas. Gille.
Quelle maladie a-t'il donc? Parbleu! elle est des plus gayes.
Laisse-Rien.
Ah ! Monsieur, c'est qu'il a esté piqué de la tarentule.
GiLle.
Qu'est-ce que c'est que cette turenture?
Laisse-Rien.
Je dis tarentule, Monsieur! C'est une espèce d'à-
LA TARENTULE
raignée qui jette dans l'assoupissement où vous le trouvez. On ne peut guérir de cette humeur noire qu'en chantant et dansant comme vous venez de le voir.
GlLLE.
Bon! voilà de beaux contes.
Laisse-Rien.
Ce ne sont point des contes. La guérison ne se fait que par la transpiration, et deux heures de repos vous envoyent dans l'autre monde.
Gille.
Voilà qui est bien singulier. Et n'avez-vous pas tué cette araignée?
Laisse-Rien.
Non, Monsieur, c'est un animal très subtil. A peine a-t'il fait son coup qu'il se sauve... Ah ! Monsieur, je meurs de frayeur !
Gille.
Qu'avez-vous donc?
Laisse- Rien.
Je crois voir la tarentule sur vostre chapeau. Vous estes un homme mort, Monsieur, si elle vous pique à la teste... x\ttendez, ne remuez pas... Je vais la tuer.
(// luy donne un coup de batte sur la teste.)
Gille.
Doucement donc!... L'avez-vous tuée?
Laisse-Rien.
Non ! Je l'ay manquée.
La peste soit du maladroit !
(It jette son chapeau par terre. )
Laisse- Rien.
La voilà sur vostre perruque.
Gjlle.
Sur ma perruque ?
(Il jette sa perruque à terre.
Laisse- Rien.
Ah ! Monsieur, vous vous y estes pris trop tard. La voilà sur vostre dos. Je vais la tuer.
{Il frappe Gille avec sa batte.)
GlLLE.
Elle est morte?
Laisse-Rien.
Vous avez fait un mouvement qui a détourné le coup... Doucement. Ne dites mot, je la vois.
(// le frappe. )
Gille.
Cette fois, elle doit estre écrasée, car vous avez frappé diablement fort.
Laisse-Rien.
Je n'ay pas esté plus heureux cette fois-cy que Fautre. La frayeur m'a ébloui. Un travers de doigt plus bas je la tenois. Mais voilà mon frère qui revient de sa mélancolie. Il a quelques bons intervalles. Quatre yeux valent mieux que deux.
la tarentule 253
Ah ! Monsieur, la tarentule se coule entre l'habit et la veste. Viste ! viste! déshabillez-vous. Il n'y a pas un instant à perdre.
Gille.
Aydez-moy, mon amy. Je ne sçaurois aller plus loin. Voilà qui est fait !
Laisse-Rien.
Elle passe dans vostre chemise. Vous voilà piqué ! Vous estes desjà tout changé.
Gille.
Est-il possible? Je n'ay pas senti la piqûre.
Laisse-Rien.
Le visage vous enfle, pourtant.
Prens-Tout.
Ouy, Monsieur, vos yeux deviennent hagards. Vostre bouche est de travers. (// luy frappe un rude coup.) Ah ! voilà la tarentule tuée décidément!
Gille.
Où est-elle ?
Prens-Tout.
Elle est écrasée, mais nous n'en mourrons pas moins tous les deux !
[Il feint de pleurer.)
Gille.
Oh! ciel! Faut-il mourir aussi misérablement? Hy ! hy ! hy !
254 troisième parade, acte iii
Laisse-Rien.
Il ne s'agit pas de pleurer, Monsieur; au contraire, il faut rire. Voyez les grimaces que fait mon frère pour avoir cessé de sauter et de danser. Dansez donc si vous ne voulez pas estre mort dans un quart d'heure. Vous voyez que mon frère se remet en train. C'est le seul remède contre la piqûre de la tarentule. Talalerita, lalerita, etc.
GlLLE.
La frayeur m'oste les jambes. N'importe, dansons jusqu'à extinction de chaleur naturelle, puisqu'il le faut et que l'on ne peut guérir que de cette façon.
[Les filous le prennent par la main, chantent, le font chanter et danser, emportent ses habits et se sauvent. Pendant ce temps, Gille danse toujours.)