‹ Parades inédites [par] Th.S. Gueullette. Avec une préfChapitre 106 sur 109 · SCENE PREMIERE LE MAISTRE, GILLE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE LE MAISTRE, GILLE

Le Maistre.

Viens çà, gros coquin. T'entendray-je toujours quereller avec quelqu'un ?

Gille.

Parguenne, nostre maistre, on se plaindroit à moins. C'est ce maraud de Divertissant à qui j'en veux. S'il continue à en agir ainsi avec moy, je deviendray bientost aussi sec qu'un hareng saur. Le Maistre.

Qu'est-ce à dire? Tu as toujours des discours si entortillés !

Cela est pourtant bien clair ! Dites-moy, Monsieur (car je n'ay jamais pu parvenir à faire ce calcul), combien quatre cuillerées de soupe par jour fontelles par journée ?

2ô2 quatrième parade

Le Maistre.

Quelle sotte demande ! Parbleu ! cela fait quatre cuillerées de soupe.

Gille.

Je me trompe. Je veux dire par semaine. Dame ! cela est sérieux au moins.

Le Maistre.

Je ne conçois pas où ce drosle-là veut en venir. Eh bien! cela fait justement vingt-huit cuillerées de soupe.

Gille, en pleurant.

Vingt-huit cuillerées de soupe par semaine. Houlas! Eh! de grâce, combien cela fait-il par mois? Le Maistre.

Oh! cela ne se calcule pas si aisément. Attends que je compte à part moy... Sur le pied de trente jours, cela fera environ cent-vingt cuillerées de soupe.

Gille, effrayé et pleurant plus fort.

Houlas ! cent-vingt cuillerées de soupe par mois ! Ah ! Monsieur, soutenez-moy. Je suis mort! Le Maistre.

Je ne comprends rien à tout ceci.

Gille.

Patience ! pendant que vous estes en train de calculer, pourriez-vous me dire, Monsieur, combien cela fait de cuillerées de soupe au bout de l'année? Le Maistre.

Oh! celuy-là n'est pas aisé. Il faut que je multiplie...

GlLLE.

Gela estant, Monsieur, vous n'en viendrez jamais à bout.

Le Maistre.

Pourquoy ?

GlLLE.

Parguenne! demandez à Mme vostre femme. Elle vous reproche tous les jours que vous n'estes pas propre à la multiplication.

Le Maistre.

Impertinent ! si je prends un bâton !

GlLLE.

Doucement, nostre maistre. Ace qu'il me paroist, un rien vous fasche. Sçavez-vous bien, par exemple, pourquoy les petits hommes comme vous sont si sujets à se mettre en colère ?

Le Maistre.

Eh bien ! pourquoy ?

Gille.

C'est qu'estant si petits, ils ont le cœur tout près de la merde.

Le Maistre.

Fy! le vilain! Je n'en devois pas moins attendre d'un marsouin comme toy.

GlLLE.

Monsieur, revenons, s'il vous plaist, à nostre calcul des quatre cuillerées de soupe par jour. A combien cela se monte-t-il par an ?

Le Maistre.

Il faut que je prenne mon crayon. Quatre fois trois cent soixante-cinq jours, mon amy, cela fait

mille quatre cent soixante cuillerées de soupe au bout de Tannée.

Gille.

Ce n1est pas possible, nostre maistre.

Le Maistre.

Je ne me trompe pas d'une cuillerée.

Gille.

Mille quatre cent soixante cuillerées de soupe! Eh ! Monsieur, ne dit-on pas qu'il y a des années qui ont un jour de plus ?

Le Maistre.

C'est vray. On les appelle années bissextiles, parce qu'elles arrivent tous les douze ans.

Gille.

En sorte que, quand l'année est... comme vous dites, au lieu de mille quatre cent soixante cuillerées de soupe, cela en fait mille quatre cent soixante-quatre. Le Maistre.

Fort bien ! Tu comptes juste.

Gille.

Ah ! Monsieur, le calcul n'est pas bon ! Ce n'est pas possible ! Comment voudriez-vous que mille quatre cent soixante-quatre cuillerées de soupe pussent, par exemple, tenir dans mon ventre? Le Maistre.

Mais, butor que tu es, c'est en n'en mangeant que quatre par chaque jour que cela fait, à la fin de l'année, mille quatre cent soixante cuillerées de soupe. Gille.

Vous avez raison, Monsieur; mais, enfin, cela fait toujours mille quatre cent soixante ou mille quatre

cent soixante-quatre cuillerées de soupe, et c'est ce dont je me plains.

Le Maistre.

Mais explique-toi donc !

Gille.

Vous ne me reprochez pas, Monsieur, que je mange lentement.

Le Maistre.

Non, assurément, au contraire. Un morceau n'attend pas l'autre. Tu dévores comme un loup... Gille.

Ah! pour cela, Monsieur, vous dites la vérité! Eh bien ! Divertissant, qui n'est à vostre service que depuis huit jours, mange encore plus viste. Quelque diligence que je fasse, et au risque de m'étouffer, il avale tous les jours quatre cuillerées de soupe plus que moy. Je ne m'estonne plus si je deviens si maigre.

(Il pleure.)

Le Maistre.

Effectivement, voilà un coquin bien à plaindre. Il est gras comme un porc ! Mais je suis bien sot de m'amuser avec luy, comme si je ne sçavois pas qu'il n'a que des impertinences dans la bouche. Gille.

A ce propos, Monsieur, pourriez-vous bien me dire quel est l'animal le plus railleur? Le Maistre.

Autre demande ridicule ! Les animaux ne raillent

pas, mon amy. Il faut estre doué de raison pour cela.

Ma foy, nostre maistre, avec vostre permission, vous ne serez jamais qu'une beste.

Comment ? insolent !

Gille.

L'animal le plus railleur, c'est le cochon.

Le Maistre.

Le cochon ?

Gille.

Ouy, le cochon ! Ne donne-t-il pas des lardons à tout le monde ?

Le Maistre.

Oh ! Fanimal ! le cheval ! Mais je suis bien fou de perdre le temps à écouter dépareilles impertinences. Comme tu n'es qu'un imbécile, je vais appeler Divertissant pour le charger de trois commissions. Gille.

Ah ! nostre maistre, ne me faites pas cet affront-là ! Est-ce que je ne suis pas aussi capable que luy de les faire ?

Le Maistre.

Toy, mon pauvre Gille ! une seule te tourneroit la cervelle !

Gille.

Oh ! que non.

Le Maistre.

Eh bien ! voicy de quoy il s'agit : i° il faut aller chez Mlle Ampoûisse, ma maîtresse, luy faire un

compliment et luy porter un bouquet de ma part, parce que c'est demain sa fête.

Gille.

Rien de plus facile.

20 II faut aller chez le tailleur, luy dire qu'il vienne m'apporter l'habit que je luy ay commandé; 3° chez le barbier, pour qu'il ne manque pas de venir dans une heure me faire le poil. Gille.

Parguenne ! Ne diroit-on pas que c'est la mer à boire !

Le Maistre.

Quoy ! tu t'acquitterois bien de ces commissions ?

Gille.

Sans doute. i° J'iray chez Mlle Ampoûisse luy dire qu'elle vienne vous faire le poil. Le Maistre.

Oh ! la beste !

Gille.

Doucement ! De là, je passeray chez le barbier, à qui j'ordonneray de porter dans l'instant vostre habit, parce que vous devez épouser ce soir le tailleur, et que c'est sa feste. Dame ! cela est-il clair? Le Maistre.

Oh ! très clair !

Gille.

Il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse.

Le Maistre.

Qu'est-ce que c'est?

GlLLE.

C'est que Mlle Ampouisse est déménagée d'hier, et que je ne sçais où elle demeure.

Le Maistre.

Oh ! si ce n'est que cela qui t'embarrasse, je vais y remédier. (Aparté.) Il faut que je me réjouisse à ses dépens ! (Haut. ) Tiens, mon amy, écoute-moy bien : Mlle Ampouisse demeure au coin de la place Maubert, du costé des Carmes; mon tailleur est vers le milieu de cette place, à gauche, et mon barbier, en tirant sur la droite. Afin que tu ne t'embrouilles pas dans tes commissions, imagine-toy que ma main gauche est la place Maubert.

(Gille luy crache dans la main. — Le Maistre se fasche.)

GlLLE.

Monsieur, on peut, je crois, cracher sur une place publique?

Le Maistre.

Mais, faquin, ce n'est icy qu'une comparaison. Mon pouce, c'est moy, c'est ton maistre. (En luy montrant le petit doigt.) Voicy Gille.

GlLLE.

Hy ! hy ! hy !

Le Maistre.

Pourquoy pleures-tu ?

Gille, luy montrant ce petit doigt.

Regardez comme je suis maigre depuis que ce bélistre de Divertissant mange tous les jours quatre cuillerées de soupe plus que moy !

Le Maistre.

Mais, mon pauvre garçon, ne vois-tu pas que ce n'est icy qu'une espèce de tableau que je te fais pour te rendre la chose plus palpable ?

GlLLE.

Ah ! j'entends.

Le Maistre.

Mon second doigt, par exemple, est Mlie Arapouisse.

C'est là Mlle Ampoûisse ?

Le Maistre.

Ouy.

Gille.

Eh bien ! Monsieur, je ne m'en serois jamais douté. Permettez que je l'embrasse.

Le Maistre.

Es-tu fou ?

Gille.

Non, Monsieur, c'est que je sçais vivre.

Le Maistre.

Finis tes mauvais propos. Le doigt du milieu, c'est mon tailleur, et celuy-cy, que l'on appelle annulaire, c'est le barbier. Comme ils demeurent tous trois sur cette place, va au plus vite exécuter mes trois commissions.

Gille.

Monsieur, on ne se moque pas ainsi du pauvre monde. Vous n'avez qu'à y aller vous-mesme; pour moy, je vous déclare que je n'en feray rien.

Le Maistre.

Et pourquoy, Monsieur le faquin?

Gille, luy prenant la main.

N'est-ce pas la place Maubert?

Le Maistre.

Ouy.

GlLLE.

Ton pouce, c'est toy-mesme. Ce doigt- ci est Mlle Ampoûisse, celuy-là c'est le barbier, l'autre le tailleur. A l'égard du pauvre Gille, maigre comme un coucou, n'en parlons pas.

Le Maistre.

Eh bien?

Gille.

Eh bien ! puisque le pouce est si près de Mlle Ampoûisse, du tailleur et du barbier qu'il peut leur parler à l'oreille sans qu'on l'entende, il n'a qu'à faire luy-mesme ses commissions.

Le Maistre.

Oh ! quelle bestise ! Il n'y a aucune ressource avec ce butor-là, et je vois bien qu'il faut appeler Divertissant, qui est un garçon d'esprit.

Gille.

Monsieur, ne me donnez pas cette mortification ; cela me rendroit furieux !

Le Maistre.

Deviens ce que tu voudras. Mais le voicy heureusement!

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