‹ Parades inédites [par] Th.S. Gueullette. Avec une préfChapitre 107 sur 109 · LE MAISTRE, GILLE, DIVERTISSANT · texte numérisé non relu

LE MAISTRE, GILLE, DIVERTISSANT

Divertissant.

Ah ! Monsieur, je vous ay cherché par toute la maison. Quand on a un bon maistre, on ne peut estre trop attentif à le servir.

Gille.

Chien de flatteur!

Divertissant.

Est-ce que vous allez ainsi sortir, Monsieur? Vostre habit est tout malpropre; vostre chapeau a besoin d'estre brossé. Je ne m'en étonne pas; c'est là l'ouvrage de Gille.

Ne voilà-t-il pas un habile ouvrier pour parler des autres ?

Divertissant prend des brosses, Gille veut les luy arracher et, voyant qu'il ne peut en venir à bout, il va chercher une baguette dont il bat l'habit du Maistre pendant qu'il l'a sur le dos. Le Maistre se fasche, veut rosser Gille qui s'en prend à Divertissant. Ils se battent ensemble à coups de poing et mettent toujours entre eux deux le Maistre qui reçoit les coups et tombe par terre. Divertissant le relève.)

Gille.

Oh! parguenne, je ne suis pas manchot.

272 quatrieme parade

Divertissant.

Ne voilà-t-il pas nostre maistre en bel estât !

Gille.

Ce n'est rien que cela ! Il faut qu'un vielleux ait esté enterré en cet endroit.

Divertissant.

Pourquoy ?

Gille.

C'est qu'il vient de faire danser un lourdeau qui a pensé se casser le col.

Divertissant.

Vous l'entendez, Monsieur?

Gille.

Tu n'es qu'un flagorneur et un mauvais plaisant; je te donneray vingt coups de pied dans le ventre. Le Maistre, mettant Vépée à la main.

Morbleu! je suis las de toutes vos impertinences, et, si vous ne finissez vostre querelle, je vous passeray mon épée à travers le corps.

Gille, effrayé.

Voilà qui est fini, Monsieur, et, puisque vous l'ordonnez , je veux bien faire la paix avec ce maraud-là !

Divertissant.

Vous l'entendez, Monsieur, cela peut-il se supporter ?

Le Maistre.

Cessons toutes ces altercations, et que l'on s'embrasse.

Divertissant.

Vous l'ordonnez, Monsieur, j'obéis.

GlLLE.

Allons !

( Ils s'embrassent. Divertissant crie comme un diable, ramasse la batte et rosse Gille. )

GlLLE.

Hy ! hy ! hy !

Le Maistre.

Qu'est-ce donc que cela veut dire ?

Divertissant.

Vous n'avez pas remarqué la façon dont il m'a embrassé ! Il m'a serré si fort qu'il m'a enfoncé deux costes. Oh! le coquin! Monsieur, il vouloit m'étouffer !

Gille.

C'est faux, Monsieur.

Le Maistre.

Eh bien! au lieu de vous embrasser, rallons! que Ton se donne la main en signe d'amitié. Oh ! volontiers.

(7/5 se donnent la main.)

Divertissant [il rosse Gille).

Voyez-vous l'insolence de ce drosle-là?

Le Maistre.

Mais je n'ay rien vu.

Divertissant.

Vous n'avez rien vu? N'a-t-il pas présenté la main en dessus comme une marque de supériorité? Le Maistre.

Ah! que de difficultés! [Il leur prend la main en

forme de foy et la leur met l'une dans Vautre.) Y

aura-t'il encore quelque nouveau sujet de querelle?

Divertissant, crie et rosse Gille.

Ahy! ahy! ahy ! Ah! Monsieur, il m'a serré si

cruellement la main qu'il m'a estropié les doigts.

Gille.

Ah ! Monsieur, je n'y ay pas seulement pensé.

Le Maistre.

Eh bien ! je ne veux pas que vous vous la donniez autrement que toute grande ouverte.

(Le Maistre leur met la main ouverte, l'une à costé de Vautre. — Divertissant éternue et rosse Gille.)

Le Maistre.

C'en est trop. Pourquoy battez -vous ce garçon?

Divertissant.

Pourquoy je le bats, Monsieur? C'est un misérable qui voudroit me voir crevé... M'a-t'il seulement dit : Le Ciel t'assiste ?

Pour le coup ! j'ay tort ; j'en conviens. ( Voyant que Divertissant va éternuer.) Le Ciel t'assiste !

(Divertissant furieux le rosse.)

Le Maistre.

Mais il n'y a pas de raison à cela !

Divertissant.

Il n'y a pas de raison? Ne voyez-vous pas, Monsieur, qu'avec son « le Ciel t'assiste », qu'il m'a dit

mal à propos, il m'a empesché d'éternuer et que cela est capable de me faire mourir subitement. Le Maistre.

Je vois bien que je ne pourray venir à bout de mettre la paix entre ces deux drôles-là!... J'imagine pourtant un moyen! Restez icy quelques instants. Je reviens aussy tost vous mettre d'accord.

( // rentre. )

GlLLE.

Ah ! pardy ouy. Voilà un grand sorcier !

Divertissant.

Je ne sçais ce qu'il prétend faire; mais je sçais bien qu'il ne parviendra jamais à son dessein. Le Maistre, revenant, aparté.

Je veux me donner la comédie. Voicy deux épées sans pointe, et j'ay à accommoder ensemble deux poltrons que ces armes épouvanteront. Voyons comment ils accepteront ma proposition... {Haut.) Or çà, mes enfans, voilà de quoy terminer tous vos différends.

Divertissant.

Une épée? Monsieur!

Gille, pleurant.

Une épée? Je ne veux me battre qu'à coups de poing.

Le Maistre, avec un pistolet .

Parbleu, vous vous battrez, et je vous déclare que j-e brusleray la cervelle à celuy des deux qui donnera des marques de lascheté.

GlLLE.

Houlas ! Mourir pour mourir, battons -nous

donc.

[Ils se mettent en garde, se battent en se reculant et en poussant des bottes en l'air. Ensuite ils s'arrêtent et s'essuyent le front. )

Divertissant, présentant sa tabatière :

Monsieur prend-il du tabac ?

Gille.

Ouy, Monsieur. [Après la prise de tabac, ils se font beaucoup de politesses et de révérences. Gille éternue, Divertissant luy dit : « Le Ciel vous assiste Monsieur ! »)

Le Maistre.

Eh bien? Messieurs, cela finira-fil?

Gille.

Tout à l'heure, Monsieur.

(// éternue encore.

Divertissant.

Le Ciel vous accorde une longue vie, Monsieur.

Gille.

Monsieur, voilà qui fait tomber les armes de la main. N'y auroit-il pas de la conscience à moy de tuer un homme qui vient de me souhaiter une longue vie?

Le Maistre.

Ah ! lasches que vous estes. Je vais vous brusler la cervelle !

Gille.

Attendez un moment, Monsieur. Voyez la las-

LE COMBAT DES POLTRONS l'J J

cheté de mon camarade, qui a fait signe à Jacqueline de venir à son secours avec sa broche. Le Maistre.

Où est-elle ?

{Pendant qu'il tourne la teste, Gille luy donne un coup du plat de l'épée sur les doigts et fait tomber son pistolet. Alors, feignant de se battre, Divertissant et Gille mettent toujours le Maistre entre eux deux, ils le culbutent et s'enfuient. )

Le Maistre.

Ah! misérables! Je suis estropié pour plus de quinze jours !

(Il rentre.

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