PREFACE XIII
point voir un même auteur dans le rapprochement qu'on fait des deux études.
Sans aller demander aux langues étrangères, est-il écrit dans la préface, d'où provient le mot parade, je crois le trouver dans la nostre, et j'estime que, dans son commencement, cette sorte de divertissement s'appeloit préparade, parce que, par là, on préparoit les auditeurs au spectacle qui devoitse représenter dans l'intérieur de la loge.
N'est-ce pas là le raisonnement prêté à Gille dans sa lettre (Théâtre des Boulevards, t. I) :
« Une parade z'est z'un mot moral en ce que ça annonce z'une bonne pièce pour engager à z'entrer dedans »?
Thomas Gueullette témoigne d'une profonde érudition sur les origines de la parade, tant dans sa lettre à Mme *** que dans sa préface ; la dernière étude pouvant servir de développement à la première, où l'écrivain fait aussi remonter ces spectacles aux Grecs et à leurs chariots « sur lesquels le plaisir pur faisoit inventer des plaisanteries trouvées très bonnes par ceux qui les entendoient ». Néanmoins , comme il doit s'agir plus particulièrement ici de la Pré/ace, c'est à elle que j'ai demandé les lignes qui vont suivre.
Pour rapporter ce que je pense sur la véritable origine des parades et d'où sont tirées la plupart des scènes qui les composent, écrit Gueullette, je ne feray point icy étalage d'une vaste érudition. Je sçais bien, à ce sujet, que je pourrois remonter jusqu'à l'âge du monde 353o, temps où florissoit Thespis, poète natif d'Icarie, ville de l'Attique, que l'on regarde comme auteur des premiers spectacles ambulants.
Je pourrois, aidé de la citation d'Horace, comparer les
XIV FRÉFACE
chariots découverts, dans lesquels il promenoit ses acteurs, avec les galeries sur lesquelles les nostres représentent leurs jeux. Si les siens, suivant le poète satirique, avoient le visage barbouillé de lie de vin ou, selon Suidas, de céruse et de vermillon, Gille, qui est aujourd'huy le soutien de la parade, n'a-t'il pas le sien couvert de farine? On voit assez, par cette comparaison, l'antiquité du genre de spectacle dont je veux parler et que cette seule preuve décideroit en ma faveur.
Je ne diray pas non plus que les anciens mimes, ayant adopté les atellanes qui estoient les farces des Latins, il y a apparence que les modernes imitèrent le genre de farces qui se jouoient sans avoir rien estudié, de mémoire et servilement. Je sauteray tout d'un coup au Xe siècle et je passeray en Italie où je vois qu'alors les descendans de ces anciens mimes représentoient cette espèce de comédie, dont l'impromptu augmentoit, sans contredit, la grâce et la vivacité.
Il ne me sera pas difficile, alors, de prouver que les scènes dont les parades sont composées ont toutes leur source dans les canevas sur lesquels les comédiens italiens jouent, maintenant encore, sans autre préparation que la lecture de l'argument divisé par actes et par scènes.
Nos pères ont vu presque tous ces sujets représentés par le fameux Locatelli, sous le nom de Trivelin; l'excellent Domenico Biancolelli, sous le masque d'arlequin; l'inimitable Tiberio Fiorilli, sous l'habit de Scaramouche, et parle gracieux Thomassino Vissentini, que nous avons perdu en 1739. Ce comédien, pétri parles mains de la nature, et son successeur Carlo Bertinazzi (qui, avec des grâces infinies et un mérite supérieur, du côté de l'esprit , ne nous fera jamais oublier Thomassin), ne nous ont-ils pas montré qu'il n'y a presque pas de pièces italiennes un peu comiques qui ne renferment quelque scène de la parade? En voilà donc l'origine bien établie, si je ne me trompe. Des Grecs elle a passé chez les Latins ; les Italiens l'ont empruntée des pièces atellanes, et nos acteurs forains ne peuvent nier
PREFACE XV
qu'ils ne tiennent leurs scènes les plus bouffonnes de ces derniers comédiens.
Sans nommer, après le préfacier, les différents personnages de la parade, que nous verrons tout à l'heure en scène, sans insister davantage sur le rôle de l'opérateur, qui vante en termes emphatiques ses baumes, orviétans et élixirs , j'arrive au passage intéressant où Gueullette raconte comment les familiers de sa jeunesse prirent goût à ces sortes de farces, comment il fut amené à en composer lui-même, comment, enfin, après s'être jouées dans le cercle de ses relations intimes, les parades conquirent droit de cité dans le palais des grands seigneurs et furent représentées devant les personnages les plus importants de la cour.
En l'année 171 t, notre substitut avait pour amis de jeunes avocats qui ne dédaignaient point les amusements de l'esprit. C'étaient Aubry, très fin causeur, paraît-il, et très habile à composer le dialogue; Dumont, un amusant chansonnier et un rimeur agréable ; Faroard, aimable compagnon et auteur de talent ; Galard, l'un des boute-en-train de la parade ; le jovial Fournier, un mime de haut goût; enfin Chevallier, dont le père, jurisconsulte éminent, avait eu l'heureuse idée d'établir chez lui une conférence à laquelle prenaient part, deux fois par semaine, les camarades de son fils et qu'il présidait lui-même.
Après trois heures de travaux sérieux et de savantes dissertations, Mme Chevallier ouvrait son salon à la bande studieuse, et là on oubliait, dans les distractions de bonne compagnie, les arguties de la chicane.
Or, un soir qu'il n'y avait point conférence, nos jeunes gens allèrent à la foire Saint-Laurent, où ils écoutèrent deux ou trois farces qu'ils jouèrent le lendemain en