‹ Paradis laïquesChapitre 14 sur 42 · Jbid. Tome VI · texte numérisé non relu

Jbid. Tome VI

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légumes et surtout les fruits dont on devrait faire beaucoup de confitures. Des savants ont récemment confirmé les vues de Fourier en montrant que le sucre avait une grande valeur pour entretenir la force des muscles. Quant aux légumes, serait-il avantageux de développer leur consommation au détriment de celle du pain ? La question est complexe. Il n'est en tout cas nullement absurde de la poser. Un sociologue éminent, M. Gide, la tranche comme Fourier *.

Que celui-ci d'ailleurs ait choisi des exemples absurdes ou non, il n'en reste pas moins que son mécanisme d^association est assez philosophique. L'expérience et la raison le justifient. La louange de Tassociation elle-même n'est plus à faire. Tout le monde tombe aussi d'accord pour reconnaître combien le travail paraîtrait moins pénible s'il était plus varié.

Et nous voyons parfois s'ébaucher sous nos yeux des combinaisons fouriéristes de groupes et de séries. Une d'entre elles au moins se recommande par sa notoriété : c'est le parlement. Quel singulier exemple d'harmonie I s'écriera-t-on. Exemple imparfait, à coup sûr. Cela n'empêche que la discorde serait bien plus violente à la Chambre sans quelques engrenagesy comme di-

U Ch. Gide. Prophéties de Fourier, pp. 24-25 et note^

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raient les Phalanstériens. La Chambre n'est point seulement en effet une simple série politique composée de groupes politiques : monarchistes, radicaux, nationalistes, progressistes, etc.. On découvre en elle une série agricole avec les viticulteurs, les betteraviers, les bouilleurs de cru, les éleveurs, une série commerciale^ une série industrie lie, une série maritime, une série coloniale , etc... Le député Oronte, radical-socialiste, applaudit aux paroles que le député Glitandre, nationaliste, couvre du vacarme de son pupitre, Oronte insulte publiquement le parti de Glitandre et Glitandre monte à la tribune pour bafouer les idées chères à Oronte. Ils sont ennemis dans la série politique et n'auraient que des occasions de mauvais rapports s'ils restaient dans cette série. Mais les électeurs de Glitandre produisent beaucoup de vin et le vendent mal, précisément comme les électeurs d'Oronte. C'est pourquoi Glitandre et Oronte éprouvent un vif attrait pour la série agricole où ils se rencontrent pleins de composite dans le groupe des viticulteurs. Là ils sympathisent. Un engrenage s'est réalisé. Mille autres engrenages pareils empêchent la Ghambre de ne tenir que des séances de pugilat, comme elle y arriverait nécessairement si elle était une pure série politique. En général, les conflits d'intérêts serout d'autant moins brutaux dans ime société

que chaque individu aura des intérêts plus divers, donc des occupations plus diverses. C'est une grande gloire pour Fourier que d'avoir montré le pouvoir pacificateur des satisfactions accordées à la papillonne.

Fourier ne s'en tient pas à son système de groupes et de séries pour rendre le travail attrayant. Les moyens accessoires ne lui paraissent pas négligeables. Il est tout le contraire d'un guerrier, ce qui ne Tempêche pas d'avoir vécu sous Napoléon et de reconnaître le prestige des choses militaires.il conserve les armées, sous le nom toutefois à'armées industrielles, afin de leur confier les grands travaux d'intérêt général, comme la fertilisation du Sahara, le percement des isthmes de Suez et de Panama. Les séries et les groupes eux-mêmes, qui ont de brillants costumes de parade pour figurer aux nombreuses cérémonies de la phalange, revêtent, pendant les séances agricoles, d'autres uniformes pratiques, plus simples, mais non dépourvus de mérites esthétiques. Us vont aux champs musique en tête. Leurs attelages sont décorés, enrubannés, pomponnés, chatoyants de couleurs vives. En somme, la vie de l'Harmonien s'écoule dans une fête perpétuelle.

Cependant il fallait bien reconnaître à certains travaux un caractère naturellement répugnant.

Fourîer se tire d'affaire. 11 observe, par exemple, que les enfants aiment souvent la destruction et la saleté. De là les Petites Hordes, bandes de gamins cavaliers, au langage poissard, qui galopent en hurlant parmi les campagnes phalanstériennes pour se rendre au hannetonnage et à réchenillage. On les charge aussi de nettoyer les routes et les égouts.

En résumé, l'humanité future conçue par Fourier se compose de phalanges au lieu de se composer de communes. La phalange est une association, non une communauté, de mille ou douze cents personnes possédant une lieue carrée de terrain. Elles habitent ensemble un hôtel appelé phalanstère. Sauf une industrie de petite envergure, analogue à celle qui est nécessaire dans un village, leur exploitation est agricole ; on peut la considérer comme une coopérative de production et de consommation. Chaque phalanstérien a droit à un minimum de bien-être au delà duquel on lui donne sa part des bénéfices généraux suivant son travail, son capital et son talent. Ses goûts et ses aptitudes sont la seule contrainte qu'il subisse. Il travaille en séances courtes et variées, grâce à une organisation de séries de groupes.

Quand même on attendrait ce paradis terrestre sans rien faire pour son avènement, il ne manquerait pas de se réaliser, suivant Fourier, mais

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au bout de quatre ou cinq mille ans, parce qu'il est l'aboutissant d'une évolution nécessaire. Si cette évolution n'est point bâtée par le génie de rbomme, plusieurs périodes se dérouleront avant le règne de l'Harmonie. À celle où nous sommes encore, à la Civilisation, succédera le Garan^ tisme, ère caractérisée par les garanties mutuelles que se donneront les hommes contre tous les fléaux économiques : on y instituera un minimum de bien-être, des assurances de toutes sortes contre la maladie, le chômage, la vieillesse, les accidents» ••

Pour accélérer la transition au Garantisme et aux périodes d'association de plus en plus perfectionnée, Fourier préconise la fondation des Comptoirs communaux. Cette institution consisterait à organiser les communes rurales en coopératives de consommation et syndicats de vente. Les habitants, sans cesser de cultiver ni de posséder leur terre individuellement^ seraient associés pour le magasinage et la vente de leurs récoltes et pour leurs achats. Ils auraient un cellier, une étable, une laiterie, un grenier communs. Le comptoir communal est en somme une phalange où l'association ne s'étend ni au ménage ni à la culture.

Mais on espérait pouvoir aller plus vite encore, et cela sans employer ni la contrainte,

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ni la révolution, ni aucun moyen politique, procédés vigoureusement répudiés par Fourîer. Il lui importait peu d'être sous un régime plutôt que sous un autre. Les gouvernements, quels qu'ils fussent, devaient trouver avantage à la réalisation de ses plans. 11 ne renversait rien, il conservait tout. La royauté elle-même s'ajustait au monde phalanstérien. Qu'on laissât faire une poignée de gens riches et de bonne volonté, Fourier ne demandait rien de plus. Ces gens de bonne volonté devaient acheter une lieue carrée de terrain, la peupler de trois ou quatre cents familles, bâtir un phalanstère, diriger l'exploitation. Bientôt, grâce à l'abondance des bénéfices distribués aux travailleurs, ceux-ci deviendraient des associés dans le plein sens du mot. Une phalange existerait. Elle prospérerait si bien que la contagion de l'exemple ferait surgir d'autres phalanges par centaines et par milliers.

Et Fourier, dit-on, fit savoir qu'il serait chez lui entre midi et une heure (il était alors petit employé) à la disposition des capitalistes qui voudraient à la fois décupler leur richesse et sauver l'humanité en appliquant ses conceptions. On

ne sonna point. Lui, de son côté, n'éprouva aucun découragement. Il eut raison.

Des disciples lui vinrent : après Just Muiron, Victor Considérant qui devait être le saint Paul du fouriérisme et bien d'autres.

En 1832 parut un journal fouriériste. Le Phalanstère ou La Réforme industrielle y qui s'appela La Phalange quatre ans plus tard. De sorte que Fourier, s'il resta solitaire jusqu'au bout, était du moins sorti de l'obscurité quand il mourut.

Après sa disparition, son école, VÉcole Sociétaire j prit un essor nouveau. Elle prospéra jusqu'en 1848, avec Victor Considérant à sa tête, au point d'inscrire 3.700 adhérents régulièrement affiliés, sans compter les autres, parmi lesquels il faut ranger Louis-Napoléon Bonaparte ; celui-ci publia en effet une brochure, V Extinction du Paupérisme (Paris, 1844), où il propose de distribuer les terres incultes mais cultivables aux ouvriers sans travail associés en colonies agricoles, projet d'inspiration fouriériste.

L'Ecole n'en devint pas moins suspecte au pouvoir à cause de ses nombreuses attaches républicaines et socialistes. La Démocratie pacifique^ nouvel avatar de La PhalangCy fut supprimée par l'Empire. Condamné à ne plus faire de propagande, le fouriérisme s'assoupit.

On pourrait presque ajouter : pour toujours.

Considérant, obligé de s^exiler après le mouvement de juin, tenta de fonder une colonie fouriériste au Texas. Il échoua, il revint ruiné. Il se tut.

D'autres qui s'efforçaient de reprendre la prédication interrompue, parlèrent seulement pour un petit cénacle, quelques curieux, quelques spécialistes en histoire sociologique. Qui donc se souvient du Bulletin social (1872-1880), de la Revue du mouvement social (1880-1887), de VUnion phalanstérienne fondée en 1896 pour vulgariser et appliquer la doctrine enseignée par Ch. Fourîer, des Annales Sociétaires (1897), de la Ligue du progrès social qui devait entreprendre de constituer une colonie fouriériste ? Toutes sociétés et feuilles mortes après une existence d'autant plus brève qu'elle fut plus récente. Le Devoir, organe du Familistère de Guîse, et qui par conséquent représentait seulement une pousse latérale du fouriérisme, a cessé deparattre depuis décembre 1906. Il ne reste rien aujourd'hui, le verbe phalanstérien est muet, sinon dans la Réno^ vation, petit journal bi-mensuel. Encore cette voix peu entendue proclame-t-elle un accident fâcheux pour une Église déjà bien malade : le schisme. I^a Rénovation est schismatique.

Elle fut fondée en 1888 par Hippolyte Destrem, un fouriériste de la première génération et

qui ne songeait point à se séparer de ses coreligionnaires. M. Alhaiza, le directeur actuel^ jugea cette rupture indispensable. Dans son Histoire de r École Sociétaire (Paris, 1894), il reproche à Considérant d'avoir fait de la politique, et lui-même en fait, naturellement, mais dans un sens opposé. Tous deux, par leur exemple d'abord, ont eu raison contre le Mattre qui prêchait le détachement des contingences républicaines, royales ou impériales. Fourier donnait peut-être un bon conseil, mais il commettait une grave erreur s'il le croyait applicable.

Il y a trois ou quatre ans existait encore une librairie phalanstérienne. Elle a disparu. Ce qui subsiste de son fonds est entassé dans un pauvre et vieux logis de la rue de Seine. Entreprenez ce pèlerinage. Vous arrivez à une cour noire après avoir traversé un de ces tunnels qui servaient jadis d'entrée aux maisons. La concierge, ensevelie dans les ténèbres, vous renseigne. Au second étage, où vous mène un escalier aux marches creusées par cinq générations de locataires, une femme d'une soixantaine d'années vous ouvre. Pas de présentations. Un seul mot: Fourier. Aussitôt on vous sourit. Vous prenez place auprès d'une table encombrée de travaux de couture et d'imprimés. Puis, sans beaucoup de transitions, les souvenirs arrivent à flot. Voici que revivent tou-

tes les personnes qui ont vu le Maître, voici les rêves splendides, la foi, les banquets enthousiastes. — Je nommerais même des gens de haute noblesse. Monsieur, qui étaient phalanstériens... — Mais si la conversation tombe sur le présent, hélas I on éteint les lustres. Il n'est plus question que de gens très retirés, dispersés^ vieux ; on ne les voit plus, ils n'écrivent plus. — Ah ! vous dit-on, faites connaître Fourier. Avec lui, les grèves, la misère, les haines sociales disparaissent... — Et vous partez, emportant quelque brochure de propagande ancienne ou moderne, quelque prospectus d'entreprise fouriériste sans lendemain, récoltés au hasard des fouilles parmi les épaves de la librairie phalanstérienne. Une grande mélancolie survit à cette visite.

Et Ton ne va pas au-devant d'une moindre mélancolie quand on assiste au banquet du 7 avril par lequel est commémorée la naissance de Fourier. Il y a peu d'années encore, les fouriéristes avaient en outre des agapes trimestrielles. Ces réunions ont pris fin. En revanche, et grâce au schisme, il y a deux banquets annuels simultanés. On trouve, comme il convient, plus de monde, et un monde rattaché plus directement à la première génération phalanstérienne, autour de la table orthodoxe. Il y avait en 1907 une cinquantaine de personnes. L'Ecole fouriériste proprement dite en

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comprenait un quart environ, parmi lequel on comptait plusieurs veuves âgées. La présidence appartient depuis assez longtemps à la doyenne, M— Fumet, une personne aimable, distinguée, et, malgré son âge, très alerte. Connaissant fort bien le fouriérisme, elle ne se dissimule pas le point où il en est, tandis que ses compagnes pourraient dire comme l'une d'elles : — Je suis fouriériste parce que mon mari Tétait; autrement je ne sais rien du fouriérisme. — Parole touchante, mais qui ouvre à la doctrine une sépulture profonde. Que dire du banquet lui-même? Il ressemble aux autres. On le termine par des discours. Deux petits drapeaux cloués au mur font son unique originalité. Grands comme des mouchoirs d'envergure moyenne, ils sont formés chacun par sept bandes égales cousues ensemble, reproduisant avec un coloris assez inexact les sept rayons du prisme, et encadrées par une marge de calicot blanc. Ils rappellent que Fourier montra les passions humaines combinées dans le désir du bonheur universel comme les couleurs de Parc-en-ciel dans la lumière blanche. Au-dessous d'eux on plaçait jusqu'ici le buste du Maître. Le 7 avril 1907 jen^ai vu qu'une gravure ; le buste venait d*être brisé par accident.

Cette décadence d^ l'Ecole n'a pas été compensée par la survie des entreprises vraiment pha-

lanstériennes. Nous appelons entreprises vraiment phâlanstériennes celles qui visent la création d'une phalange, d'une association à la fois agricole et industrielle, mais d'abord et surtout agricole. Elles échouèrent toutes rapidement. Echec à Gondé-sur- Vesgre (1832-1834) du vivant même de Fourier. Déconfiture d'Arthur Young, jeune Anglais, important bailleur de fonds de la Phalange. Il avait consacré à l'installation d'une colonie phalanstérienne ses propriétés de Château-les-Giteaux, à l'instigation de M"* Gatti de Gamond, une notable fouriériste, mais contrairement à l'avis d'autres fouriéristes plus notables encore (1844). Désastre de Gonsidérant au Texas (1854). Extinction, après une existence languissante, de trois phalanges américaines. Rapide liquidation d'une tentative faite il y a quatre ou cinq ans par M, Raymond Duval.

On ne peut compter comme une survivance rUnion agricole de Saint-Denis-du-Sig, fondée vers la fin du règne de Louis-Philippe par le capitaine Gautier. G'est une société agricole comme une autre. Peut-être a-t-elle conservé, inscrite aux statuts, son intention primitive de se muer petit à petit en phalange, mais elle n'a conservé que cela de phalanstérien.

Quelques années après l'échec de Gonsidérant, des Phalanstériens se dirent: — Avant de fonder une phalange, peut-être faudrait-il avoir les Pha-

langistes, gens capables d'exceller en plusieurs métiers. Or ces gens n'existent point parmi leâ adultes. Adressons-nous donc aux enfants. Donnons-leur une éducation appropriée. — Et le D'Jouanne fonda, en 1862, à Ry (Seine-Inférieure), la Maison Rurale qui devait faire passer dans la pratique ce dessein judicieux. La Maison Rurale dura jusqu'en 1884 sans avoir produit aucun résultat. C'est là un avortement d'autant plus significatif qu'il suivait une conception plus raisonnable.

Etait-ce donc la peine d'avoir annoncé des survivances là où l'on finit par conclure : — 11 ne reste rien? — Non, il ne reste rien de l'Ecole fouriériste proprement dite ni de son programme qui consistait à fonder des phalanges. Mais si tout cet édifice a croulé, peut-être les pierres en sontelles encore bonnes. Fourier voulait amalgamer en une seule les associations relatives à l'agriculture, à Tindustrie, au commerce, au ménage, or la plupart de ces associations existent, mais séparées par espèces. On peut cependant les appeler quelquefois survivances du fouriérisme, en raison,

soit de leur formation historique, soit de Fapplication partielle des théories de Fourier qu'elles réalisent consciemment.

Tout le monde citera d'abord le Familistère de Guise, ne fût-ce que sous Timpression de la consonance qui n'est d'ailleurs pas due au hasard. Ici, comme chez Fourier, la terminaison stère sigui&e habitation \ phalanstère , habitationde la phalange, séristère, lieu de réunion de la série, familistère, hôtel des travailleurs considérés comme formant une seule famille.

Ce Familistère de Guise est, comme on le sait, la création d'André Godin né àEsquehéries(Aisne) le 26 janvier 1817, fils d'un petit serrurier, simple serrurier lui-même tout d'abord, et devenu ensuite grand industriel grâce à l'idée qu'il eut de substituer la fonte à la tôle dans les appareils de chauffage. Godin fournit la meilleure preuve de ses convictions fouriéristes en souscrivant pour cent mille francs, le tiers de ce qu'il possédait alors, à la tentative du Texas. Puis, apprenant l'échec de Considérant, il résolut de ne plus s'en remettre qu'à lui-même pour réaliser des améliorations sociales, La filiation fouriériste de ses idées ne peut donc faire aucun doute. Nous devons nous en tenir à cette constatation, et c'est à grand regret que nous obéissons aux nécessités de notre étude en passant sur la bio-

graphie d'un homme admirable. Il faut nous con* tenter de le voir dans son œuvre telle qu'elle est achevée, et même de considérer seulement en quoi cette œuvre diffère de la phalange fouriériste, en quoi elle lui ressemble.

Elle est tout d'abord le résultat d'une initiative individuelle. Godin a été seul à la créer et avec ses seuls capitaux gagnés tout entiers par le travail, sauf 4.000 francs qu'il reçut de son père en 1840. Aujourd'hui, le Familistère de Guise est au capital de cinq millions qui appartiennent entièrement aux travailleurs. Godin en mourant a légué à ses ouvriers 1.700.000 francs, sans préjudices pour la part légale qu^il devait à sa des cendance directe.

Le Familistère de Guise est une société industrielle pour la fabrication des appareils de chauffage.

Elle a comme chef V administrateur-gérant assisté et contrôlé par un conseil de gérance et un conseil de surveillance. Vient ensuite le personnel qui participe aux bénéfices en proportion croissante dans l'ordre des trois catégories de participantSySOciétaireSyassociés.Ces derniers seuls sont admis à s'occuper du gouvernement de la société, pouvoir qu'ils exercent à peu près comme les actionnaires des sociétés anonymes.

Enfin, au dernier degré delà hiérarchie se trou-

vent les auxiliaires, analogues aux ouvriers de l'industrie patronale. Ils bénéficient seulement des assurances mutuelles, des pensions, de la coopérative de consommation et autres institutions sociales annexées au Familistère.

Par la classification même du personnel, on a déjà pu entrevoir quelques-uns des principes qui président à la répartition des bénéfices. Mais celle-ci mérite une description. Une fois déterminés les bénéfices bruts par la méthode ordinaire, on prélève les charges sociales : amortissements, assurances mutuelles, éducation, intérêts à 5 0/0 du capital. Ce qui reste, ou bénéfice net, va pour un quart à la réserve, pour moitié au capital et au travail, pour un quart aux capacités.

La détermination des parts respectives du capital et du travail a été étudiée par Godin avec la pensée d'en bannir tout arbitraire. 11 s'est dit que l'un et l'autre devaient être rémunérés au même taux. Rien n'est plus simple, imagine- t-on d'abord : si les salaires atteignent, par exemple, à la moitié du capital, on divisera les bénéfices en trois parts dont une pour le travail et deux pour le capital. Cette solution équivaudrait à la suivanteun bénéfice est à partager entre deux associés qui ont apporté, le premier un million en espèces, l'autre cinq millions fournis en machines. On dit au second : — Vos machines ont effectué un tra-

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vail mécanique dont le coût de production est de un quart de million. Le bénéfice va donc être réparti proportionnellement au million de votre partenaire et au quart de million de vos machines, soit un cinquième pour vous et le reste pour lui. Apports cinq fois supérieurs, part quatre fois moindre. — La justice distributive serait bien plus lésée encore par le partage proportionnel entre le capital et les salaires. Ceux-ci en effet doivent être considérés comme les intérêts d'un capital humain : force musculaire, habileté^ acquis professionnel, énergie morale, intelligence. Quels actionnaires d'une société consentiraient à recevoir en dividende 10 0/0 des intérêts de leurs actions, alors que les autres reçoivent 10 0/0 sur leurs actions elles-mêmes ?Godin repoussa une pareille inégalité de traitement entre le travail et le capital qu'il associait. Il les considéra l'un et l'autre comme salariés, l'intérêt à 5 0/0 étant la rémunération du service rendu parle capital, le salaire du capital. Il ne restait donc plus qu'à distribuer les bénéfices entre les deux éléments proportionnellement à leurs salaires. Les salaires et appointements du personnel s'élèvent, par exemple, à trois millions dans une année, le capital est de cinq millions. Le salaire dû à ce dernier (l'intérêt étant compté à 5 0/0) sera de 250.000 francs, soit un treizième des salaires totaux du capital et

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du travail* Un treizième des bénéfices ira donc au capital et douze treizièmes au travail. Ajoutons que la part du capital est versée en espèces tandis que celle du travail sert à l'acquisition de titres du fonds social par le remboursement des titres les plus anciens.

Le quart des bénéfices nets qui revient aux capacités se distribue par petits tantièmes à l'administrateur gérant, aux membres du conseil de gérance et de surveillance, aux services exceptionnels, aux inventions et perfectionnements, à la préparation aux écoles de l'État et à l'entretien dans ces écoles d'élèves familistériens; etc.

Nous reconnaissons là Fourier : distribution des richesses suivant les apports en capital, travail et talent. Mais Godin l'emporte de beaucoup sur le Maître. Celui-ci en effet indique trois taux de répartition et institue des titres différents suivant leur origine et différemment rémimérés : actions banquières, actions foncières, actions ouvrières, toutes dispositions permettant de s enrichir plus vite par le travail; mais ce n'étaient là que les marques d'une tendance. Pourquoi la suivre jusqu'ici plutôt que jusque-là? Fourier n'a pas su le dire.

Le fondateur du Familistère se distingue aussi en ce qu'il ajoute au trio Capital, Travail, Talent, la Moralité : il récompense l'ouvrier assidu, per-

sévérant, dévoué à l'entreprise, de là cette hiérarchie d'auxiliaires, participants, etc.. Plus que la Moralité, il faudrait peut-être apprécier TEspoir. Ailleurs, trop souvent, l'ouvrier atteint tout de suite la pauvre apogée de son existence; il n'avancera plus, bien heureux s'il ne recule pas. Tandis que le Familistérien, entré auxiliaire, peut, avec des aptitudes moyennes, franchir trois échelons successifs avant d'épuiser les perspectives d'amélioration ouvertes pour lui. Or le bonheur est en raison 'du nombre de marches ascendantes que l'on découvre dans l'escalier de la vie. Les constructeurs de paradis laïques l'oublient quelquefois. Fourier s'en était souvenu avec excès, comme on le voit par son organisation où les grades hiérarchiques et honorifiques l'emportaient en nombre sur les individus. La réalisation de Godin fut plus modeste. C'est le sort de toute réalisation et l'efifet d'une pensée assagie.

Le Familistère se calque plus étroitement sur le Phalanstère par son origine. Fourier comptait sur l'initiative d'une ou de quelques personnes pourvues de capitaux plutôt que sur l'efifort collectif des ouvriers. D'autre part, il voulait organiser le travail en séances courtes et variées. Godin les a rendues courtes mais non variées. Chez lui le fondeur ne fait que fondre, l'émail-

leur qu'émailler, spécialisation nécessaire jusqu'à nouvel ordre dans la grande industrie.

Si nous poursuivons le parallèle, nous voyons que le Garantisme de Fourier fleurit au Familistère. On y pratique l'assurance mutuelle sous toutes ses formes : pensions de retraites, assurances contre les accidents du travail et contre la maladie. Enfin et surtout le nécessaire à la subsistance est assuré aux habitants valides du Familistère et à leurs familles, pourvu qu'ils travaillent. On calcule facilement les dépenses indispensables à l'entretien d'une personne dans l'établissement et l'on complète la différence qui existe entre leur montant et celui des sommes reçues: salaires et parts de bénéfices en espèces. Une institution toute pareUle était conçue pour les phalanges où chacun avait droit à un minimum de bien-être.

Au Garantisme se rattache l'éducation des enfants, qui, lorsqu'elle est faite à frais communs, peut être considérée comme une assurance mutuelle contre l'incapacité morale. Or les institutions éducatives sont très développées au Familistère puisqu'elles s'appliquent à l'enfant depuis sa naissance jusqu'à l'adolescence inclusivement. Le petit Familistérien habite la nourricerie^ puis le pouponnât. Plus tard il est pris par Técole : classe maternelle, école primaire^ divisée en trois

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cours et cinq classes^ école supérieure qui prépare les meilleurs sujets aux grandes écoles de l'Etat. Rien de particulièrement fouriériste jusqu'ici, sauf dans la nourricerie et le pouponnât où, comme au phalanstère, beaucoup d'enfants en bas-âge sont soignés par trois ou quatre femmes, au lieu d'avoir chacun leur bonne suivant le système morcelé. Mais nous connaissions déjà les crèches. Ce qui parut d'abord plus nouveau, ce fut Téducation des garçons et des filles en commun. Fourier n*y contredirait pas^ et il serait enchanté de voir cette jeune population, régie par une discipline d'intention attrayante^ chanter en chœur pour préluder aux classes. Et quelle serait sa joie en reconnaissant, très assagie à la vérité, changée de nom et devenue pédestre, une Petite Horde, le Petit Conseil que Godin fit nommer par les enfants pour protéger les petits oi* seaux et les insectes utiles, veiller à la destruction des animaux nuisibles, à la propreté des allées, des pelouses et des jardins I

Notons que les Familistériens s'engagent à mettre leurs enfants aux écoles de l'établissement.

Ils gardent toute liberté vis-à-vis de leur coopérative de consommation, et ils usent de cette liberté pour écouler dans le commerce de Guise la moitié de leurs gains liquides. C'est dommage pour le fouriérisme, car s'ils n'achetaient que

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chez eux, ils réaliseraient de plus près la phalange, unité à la fois productive et consommatrice. La coopérative du Familistère fournit cependant toutes les choses nécessaires à la vie, et les clients récupèrent au bout de Tannée 120/0 de leurs dépenses. Que, malgré tant d'avantages, les boutiquiers de Guise drainent la n^oitié des salaires familistériens, cela n'est-il pas une preuve de Textraordinaire vitalité du petit commerce ? On le traite de parasite social ; parasite ou non, il ne peut résister ainsi que par une profonde adaptation à nos goûts, à nos besoins, à nos habitudes, à notre nature entière. Il doit être attrayant ! Fourier a méconnu les séductions de cet ennemi intime.

La coopérative fait elle-même son pain et sa charcuterie. Voilà, pensera-t-on, une occasion que Ton aurait dû saisir pour instituer les fameuses séries : chaque ouvrier, pour se reposer de la fonderie, pétrirait la pâte ou tasserait le sang épaissi des porcs dans leurs boyaux. Mais la coopérative fonctionne avec cinquante employés seulement. 11 faudrait donc, pour faire faire leur travail par les Familistériens qui sont plus de mille, utiliser chacun de ceux-ci pendant cinquante millièmes de journée de travail, soit une demi-heure si la journée est de dix heures. Organisation à coup sûr peu pratique.

C'est dans les logements ouvriers fondés par Godin, Familistère proprement dit ou Palais SoctW,quele fouriérisme primitif revit le mieux. Ce Palais Social a l'aspect d'une réunion de plusieurs lycées. Son agglomération principale est formée de trois bâtiments carrés pourvus chacun d'une cour intérieure ; deux d'entre eux forment aile en retour par rapport au troisième, de sorte que l'ensemble délimite ainsi, sauf sur un côté, un espace rectangulaire, la cour d'iionneur, au milieu de laquelle se dresse la statue de Godin. Baptisez la cour à^honneur place de parade, -çtolongez les bâtiments latéraux par deux appendices nommés ailerons, et vous aurez un phalanstère, n'étaient la magnificence et la variété de la décoration dont le Palais Social est tristement dépourvu. Toute la circulation du Familistère se fait par des galeries vitrées donnant sur les cours intérieures. C'est exactement la rue-galerie de Fourier. Enfin, comme au phalanstère, il s'y trouve des logements différents : les ouvriers ont deux ou trois pièces, les chefs de service quatre ou cinq.

Est-ce là une habitation attrayante comme le pensait Fourier ? Elle présente des avantages : plus de monde abrité à terrain égal, le service d'incendie, la pharmacie, une sage-femme, un médecin, la bibliothèque^ des bains, une piscine

gratuite, dans rimmeuble même, l'eau distribuée à profusion. Si les dix-huit cents habitants du Familistère étaient répartis dans de petites mai^sons à jardinets, il y aurait de véritables trajets à faire pour aller à l'usine. Mais Godin visait surtout un but sentimental et moralisateur : devenu plusieurs fois millionnaire^ il demeurait parmi ses ouvriers, ses associés, tous ne formaient qu'une seule famille. On doutera cependant que Tattrait naturel y trouve son compte, car le logement au Familistère est une condition impérative pour arriver à la pleine association, et il paraît que s'ils parviennent à réaliser des économies, les Familistériens quittent avec empressement le Palais Social. Ils ne sont point retenus par le beau parc du Familistère, parc d'ailleurs ouvert à tout le mondé, ni par le petit jardin qu'ils avaient loué avec leur chambre, ni par les deux fêtes annuelles de l'Enfance et du Travail : défilés, discours, foire, illuminations, bal, ni par les multiples sociétés où se groupent leurs camarades, société de tir à l'arc, de gymnastique, de la paix, d'études techniques, de pompiers. Leur avis est contraire à celui de Fourier : — Mieux vaut, pensent-ils, dépenser plus et cohabiter moins.

« Dépenser plus, et manger la soupe conjuge^e », ont-ils déclaré, toujours en contradic-

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tion avec Fourier, quand Godin fonda un restaurant familistérîen. Us répondirent ainsi non point verbalement mais par l'abstention, et le restaurant disparut. Llndépendance culinaire est sans doute la plus irréductible de toutes les revendications humaines. On ne socialisera pas les pot-au-feu, excepté peut-être chez les bourgeois. Voici en eflFet que les Américains de la classe moyenne commencent de vivre à ThôteL Par goût ? non ; par nécessité : ils manquent de domestiques •

Il faut terminer ce parallèle entre la phalange et le Familistère par une remarque très importante, c'est que la phalange devait être surtout une colonie agricole, tandis que le Familistère n'a rien d'agricole. Dira-t-on qu'il avait entrepris une amorce d'élevage en nourrissant quelques vaches pour alimenter sa laiterie? L'expérience condamna cet essai comme peu avantageux, et dès l'année 1887 le lait fut tout simplement apporté par un cultivateur des environs.

Malgré tant de points essentiels par lesquels il diffère de la phalange, le Familistère peut être considéré comme une œuvre de couleur fouriériste. Œuvre qui a prospéré brillamment, mais sans que cette réussite ait malheureusement la valeur démonstrative que l'on serait tenté de lui attribuer. Au point de vue de la propagande

par rexemple,le Familistère est demeuré stérile. Ses rejetons ne se voient nulle part. Ne comptons pas en effet le Familistère de Schaerbeck près Bruxelles, simple annexe que Godin créa de bonne heure pour faciliter Textension de ses affaires en Belgique. Elle est en tout semblable à la maison mère.

Qu'un phalanstère soit, disait Fourier, et aussitôt les phalanstères surgiront partout. Un familistère existe. Il reste seul, et même il s'isole. On peut s'enrichir et transmettre aux ouvriers la propriété d une grande industrie. Godin le prouve. Nul ne l'imite. Cela, tout bien considéré, n'a rien de très surprenant. Pour distribuer des bénéfices sous forme de parts sociales ou autrement, il faut d'abord en réaliser, ce qui n'est pas le cas le plus ordinaire. La plupart des industries s'estiment encore bien heureuses quand elles peuvent constituer une réserve, faire des amortissements et payer 5 0/0 au capital sans rien gagner de plus. Si vous faites les énormes bénéfices capables de grossir vite le capital primitif et de le rembourser vite aussi, c'est par la rencontre d^une intelligence et d'une énergie de premier ordre avec des circonstances économiques très favorables. Un destin exceptionnel peut seul vouloir que vous soyez en outre profondément altruiste. Mais vous l'êtes ; il ne faut pas vous en tenir là. Sachez

encore passer outre au mécontentement prolongé de vos ouvriers avant de les convaincre. Enfin beaucoup de grosses affaires qui font d'importants bénéfices se trouvent constituées en sociétés anonymes ; il est évident que, sous cette forme^ elles ne créeront jamais le moindre familistère. Indirectement il y a là une condamnation de la vraie phalange fouriériste qui devait commencer par une exploitation agricole sous l'impulsion d'un ou plusieurs capitalistes. On sait en effet qu'il est encore bien plus difficile pour une entre-; prise agricole que pour une industrie d'entrer dans la phase des gros bénéfices.

Le Familistère doit être mis dans une catégorie spéciale parmi les survivances du fouriérisme parce qu'il groupe plusieurs fonctions de la phalange. Ailleurs on ne trouve plus ces fonctions que séparées.

L'une d'elles était le ménage commun pour tous les associés. Or il existe un Ménage Socié^ taire, plus communément appelé la Colonie ^ près de Condé-sur-Vesgre, dans le canton de Houdan (Seine-et-Oise). Il n'étonnera paô les sociologues. Des gens qui se plaisent vivent ensemble dans une

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propriété à la campagne, chacun verse sa quotepart pour l'entretien des bâtiments et des jardins, le paiement des impôts, le service et la nourriture. C'est une pension bourgeoise. Son existence n'infirme en rien ce que nous avons dit plus haut sur les classes moyennes et l'individualisme culir naire, car elle est bien bourgeoise par sa composition. Les personnes qui la fréquentent, malgré la modestie de leur fortune, n'ont rien de l'ouvrier ou du paysan. Elles sont peu nombreuses, et il parait que si elles pratiquent le fouriérisme, du moins n'en savent-elles rien.

Mais ce Ménage Sociétaire présente la particularité de remonter historiquement à la première tentative phalanstérienne. Et par les souvenirs attachés aux lieux voisins, il devrait être une Mecque fouriériste. Le territoire de Condé-sur- Vesgre contient en effet les cinq cents hectares qui furent mis par leur propriétaire, le D' Baudet- Dulary, à la disposition des Phalanstériens. C'était en 1832. Les fouriéristes eurent beau être appuyés par les conseils du Maître lui-même, ils échouèrent bientôt, ne laissant comme traces de leur entreprise que quelques constructions, bâtiments provisoires pour les travailleurs et commencement de rue*galerie. Elles subsistent encore aujourd'hui, englobées dans une belle propriété privée que les cartes actuelles de TÉtat-Major

n'ont pas cessé de désigner sous le nom de Pha^ lanstère.

Nouvel essai vers 1848 au lieu dit La Chesnaie^ tout près du Phalanstère. On projeta la combinaison de diverses petites industries avec la culture maraîchère et pépiniériste. Tout se réduisit à l'installation d'ouvriers cartonniers qui durent se retirer en 1850. Leurs logements restèrent vides, mais pas très longtemps, puisqu'à la fin de cette même année une dizaine de fouriéristes les prirent en location, puis s'en rendirent acquéreurs le 2 juillet 1860. Ce fut et c'est encore, sauf renouvellement des associés, le Ménage Sociétaire.

Il méritait une mention à titre surtout de curiosité. Un plus puissant intérêt s'attache aux entreprises qui perpétuent la fonction productive de la phalange. Nous voulons parler des Associations coopératives ouvrières de production. Sont-elles vraiment fouriéristes d'origine? Les derniers Phalanstériens l'affirment. Écoutons avec méfiance ces disciples trop pieux qui sacrent leur Maître père et inspirateur de tout le socialisme moderne et par conséquent de maintes opinions hostiles aux siennes. En réalité l'ancienne Ecole fouriériste ne fonda aucune association ouvrière, ce qui est naturel, puisque son but était l'institution d'une phalange d'essai. Il y avait bien des ouvriers fouriéristes parmi ceux qui participèrent

au mouvement d'association sous Louis-Philippe. D'autres ne Tétaient pas ; notamment ceux qui rédigeaient le journal L'Atelier^ où, en janvier et février 1841, les plans de Bûchez furent opposés avec véhémence aux conceptions fouriéristes. Or Bûchez est considéré toujours comme un des fondateurs, quelquefois * comme le seul véritable fondateur des Associations ouvrières. Formé à rÉcole saint-simonienne, il rompit des lances avec Fourier;Ll prétendait qu^associer le Travail au Capital et au Talent, c'était asservir le Travail *. Mais sous l'Empire ces polémiques cessèrent, faute de polémistes.

Aujourd'hui, les Associations ouvrières, sans renier Bûchez, acclament Fourier comme leur Maître, et cela en plein rajeunissement. Elles renaissent en effet. Leur poussée de 1848 s'était d'abord arrêtée. Fougerousse, cité par Benoît Malon •, les trouve même en décroissance vers 1886, malgré la fondation d'une Chambre consultative qui groupait un certain nombre d'entre elles. Mais plusieurs décrets, 4 juin 1888, 27 juin 1889, 29 juillet 1893, les favorisèrent dans les

1. Jules Chabot. Les Associations ouvrières de production dans Vindustrie. Paris, 1904, chez Pedone, p. 9.

2. Hubert Bourgin. Fourier, Contribution à Véiude du socia^ lisme français. Paris, 1905, pp. 260 et 543.

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