Cultes, Mylhes et Religions, Tome I, 1905. Introduction
pp. 1 à ri.
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prits, comme aussi les qualités et ce que nous appelons les entités. Rien ne distingue les natures de ces divers esprits. On ne voit même pas de démarcation précise entre les âmes et les corps matériels tels que les conçoivent les sauvages, et car conséquent tels que les conçurent nos lointains ancêtres. Le traitle plus général de la physique primitive est donc une confusion générale des choses^ par quoi elles se trouvent toutes assimilées plus ou moins à Thomme. En cela les deux physiques, la primitive et celle des poètes, se montrent absolument pareilles. Toutes deux nous inclinent à croire qu'une émotion morale peut, comme Ta dit quelque part d'Annunzio, faire tressaillir les montagnes sans aucune intervention des énergies sismiques ordinaires.
Le culte des morts est un exemple frappant de cettesimilitude.On dira qu'il ne concerne en rien la physique. Cela est vrai pour notre physique de& savants, non pour celle de Tâge de pierre. En cet âge lointain Tesprit était matériel comme la matière était spirituelle, au contraire d'aujourd'hui où tout le moiïde s'accorde à considérer deux ordres de choses, le naturel et le surnaturel, quitte à nier celui-ci. Il résulte de là qu^on ne peut diviser la science primitive en deux branches distinctes.
Cette science s'inquiétait particulièrement des
morts. Ils avaient chacun une sorte de double, ombre, image, souffle, fumée, qui les perpétuait, conservait leur forme, avait les mêmes besoins qu'eux. Le double ne s'écartait guère de la tombe, sa demeure. 11 se montrait bienveillant, ou au moins inofifensif, quand on pourvoyait à ses nécessités ; négligeait-on, au contraire, les rites capables d'entretenir son existence d^outre-tombe, il devenait terrible. Privés des bienfaits de la sépulture, les doubles étaient des fantômes vagabonds qui épouvanta^ient les vivants et même les frappaient. Rien n'était donc plus pressant que d'accomplir avec exactitude les cérémonies funèbres.
On eut beau changer dldées sur la vie future, on se conduisit toujours comme si Ton croyait à un double dont le sort fût lié à celui du cadavre. Les Égyptiens, les Chinois, les Grecs, les Romains en témoignent. Nous en témoignons aussi, quelles que soient nos opinions. Ensevelissez le corps sous le fumier ou parmi les roses, l'âme n'en ressentira ni inconvénient, ni avantage dans le néant du matérialiste ou devant la justice du Dieu des chrétiens, et pour ceux-ci la résurrection finale n'en sera ni entravée ni rendue plus facile. Et cependant, chrétiens et matérialistes iront ensemble mettre des fleurs sur la tombe de leurs défunts, comme si les mânes antiques étaient là, vivant
d'une vie obscure, capables d'être touchés par le souvenir de c^ux qui les aimaient. La croyance préhistorique au double qui habite la tombe est démentie par toutes nos autres croyances, mais elle gouverne encore nos sentiments les plus profonds. Avons-nous besoin d'ajouter qu'elle est fondamentale pour les poètes ?
Il faut en signaler une autre presque égale à celle-ci par la place qu'elle tient dans la physique primitive et sa survivance. C'est la croyance au mana. MM. Hubert et Mauss ^ expliquent le mot de manay commun à toutes les langues mélanésiennes et à la plupart des langues polynésiennes, et ils montrent que la notion impliquée dans ce mot doit être tenue pour universelle chez les primitifs. Le mana est à la fois une substance, une force, une qualité et un état. Certaines gens savent le manier, mais il a aussi une sorte de volonté propre.il se transmet par le contact, même à distance. Bref on peut le considérer, en tant que substance, comme un éther à moitié matériel, à moitié spirituel. La déclaration d'un tabou le fixe sur un objet, mais fort souvent un tabou ne rend les objets intangibles que pour certaines personnes et pendant une époque déterminée; le mana fait les
1. Théorie générale de U TMgie, -« Année sociologique (1903-190d).
distinctions nécessaires, il ne frappe que les coupables, il s'attache à eux ; poison véritable, il donne la mort. Toutefois des remèdes existent : un bain pris à temps, par exemple, peut le faire disparaître comme si c'était une souillure matérielle *. On retrouve le mana systématisé dans la lumière astrale^ sorte de fluide qui, d'après les occultistes, sert de trait d'union entre l'esprit et la matière. Stanislas de Guaita et Papus nous apprennent que nos pensées forment dans l'astral des larves ; dirigées par nous sur des objets, elles y adhèrent et attendent le contact de la personne désignée pour agir en bien ou en mal suivant nos intentions. Les occultistes qui prétendent prouver l'existence réelle du mana (dont ils ignorent peutêtre le nom) vantent la conciliation delà science et de la poésie comme un résultat inestimable de leurs travaux. Et en effet, le mana cessant d*être chimérique, la science devrait l'admettre. D'autre part, il constitue le principe même de la physique des poètes.
Dans le domaine poétique, les choses ne se passent pas autrement que dans Toccultisme: les pensées se fixent aux objets matériellement comme une odeur. Tout ce que la fenmie bien-aimée a
1. Salomon Rbinach. Cnltei^ Mythes et Religions^ II, pp. 20 et 51.
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touché contient désormais une partie d'elle-même^ sans qu'elle en soit diminuée. Les souvenirs s'incorporent à des fleurs fanées^ à des morceaux d'étoffe, et on les enferme en des cassettes. Des ruines qui n'ont même plus de forme conservent le passé vivant : il s'exhale d'elles en chevaliers, en nobles dames^ en sons du cor, en tournois. Les vertus embaument. La corruption des mœurs ne diffère pas de la corruption des matières organiques : elle empeste. Tout cela est mana comme sont mana les symboles et les signes en général. Dans l'opéra de Faust y on voit les soldats épouvanter Mépbistophélès en brandissant vers lui les poignées cruciformes de leurs épées. Pourquoi tremble-t-il comme un chien devant le fouet ? C'est parce qu^il a peur de Dieu. Dieu étant mort sur la croix^ une force divine a été transmise à cette croix, objet pourtant matériel^ et^ chose plus étrange, à tous les objets de la même forme. Les libres penseurs eux-mêmes admettent parfaitement cette scène parce que notre inconscient est imbibé du vieux mana. Il va de soi pour nous que du spirituel adhère comme un induit à du matériel. Et ne croyons-nous pas tous au pouvoir des symboles? Qu'est-ce qui fait le prestige du drapeau, d'une statue de la Justice, «inon cette notion qu'un morceau d'étoffe ou de marbre peut servir de support à une entité ?
Le mana^ en somme, était le résultat de la confusion inhérente aux cerveaux primitifs qui mêlaient en un seul chaos la substance, la force, la qualité, Fètre, l'entité. Un mode d'évolution très convenable a priori^ aurait consisté à élaguer au fur et à mesure du mana ce qui devenait incompatible avec les développements progressifs de la raison. Les faits montrent que telle ne fut pas la voie suivie. On tria sans éliminer, on conserva tout. La force, la qualité, l'être, Pentité> furent séparés, mais loin de détruire les produits de leur antique mélange, tels que la physique des poètes par exemple, on rangea ces produits soigneusement. De sorte qu'à la mentalité chaotique des premiers âges succéda la mentalité contradictoire du civilisé. L'homme de Tâge de pierre pensait peu sans doute, mais il pensait en bloc, il n'avait pas à ouvrir des loges distincte» de son âme pour s'occuper de ses embryons d'art, de science, de religion, de philosophie. Aujoiu»d'hui au contraire nous pensons, si je puis dire,, à tiroirs.
Considérez un savant moderne qui soit catholique et fervent de poésie. Le voici dans son cabinet. 11 ouvre le tiroir science : il juge les^ phénomènes comme slls étaient rigoureusement déterminés, comme si nulle volonté anthropomorphique n'intervenait dans le monde. Mais, pour
se délasser, il prend un volume de vers. Aussitôt il repousse le tiroir science qui est remplacé par le tiroir poésie. Notre savant devient alors polythéiste ou panthéiste, il se délecte d'absurdités scientifiques et d'hérésies païennes, les choses ont pour lui une âme, il plaint les noyés, non de souffrir peut-être dans les flammes du purgatoire, mais de ne pas reposer dans un cimetière, et Aphrodite sortant de Tonde n'effarouche pas sa pudeur. Nouveau changement de tiroir : l'heure de la messe ayant sonné, le savant(il est matinal) ne sort plus ses croyances que du tiroir catholique. Dès lors la Providence remplace le déterminisme, le miracle intervient dans le monde, la Vierge est exaltée à la place d'Aphrodite, l'âme devient un privilège exclusif de l'humanité, la vie d'outre-tombe dépend de la vertu et non de la sépulture. Trois tiroirs! Il y en a encore d'autres. Les plus unifiés parmi nous en possèdent bien une douzaine. Et celui où nous renfermons la physique des poètes, non seulement ne fait jamais défaut, mais l'emporte de beaucoup sur les autres par l'importance que nous lui attribuons au moins inconscienmaent.
L'identité de la physique des poètes avec la physique primitive explique cette préférence. Une antique représentation du monde, aujourd'hui remplacée par une autre dans nos intelligences.
a fait naître des sentiments qui lui survivent ; cette persistance même prouve leur profondeur et leur intensité. On les éprouve en ignorant leur origine lointaine^ et comme la logique ne montre pas de liaison raisonnable entre eux et les objets qui les éveillent, ils nous paraissent divins. Leur charme et leur puissance viennent de là.
La physique des poètes est une science dont notre inconscient fait les applications. Nous la prenons pour mesure du Beau le plus souvent et du Bien quelquefois. C'est elle qui nous fait remonter dans le passé quand nous voulons trouver l'image du bonheur. Les Grecs et les Romains, comme les Hindous et les Chinois, mettaient Page d'or loin derrière eux. Cette super-^ stition reste la nôtre. Bien des gens s'y laissent aller sans débat. Ceux mêmes qui luttent contre elle quand ils ont conscience d'être corrompus par ses mensonges délicieux ne le font pas sans froisser quelques fibres de leur cœur. Des deux seuls auxiliaires, science et raison, qui nous soutiennent en ce combat, nous accusons le premier de « sécheresse» et le second passe pour «froid » parce que la science et la raison sont des divini-
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tés toutes neuves. Elles ne régnent qu'à la surface de nos âmes. Leur pouvoir ne s'étend pas jusqu'à cette antiquité prodigieusement lointaine par laquelle nous sentons encore. L'homme ne s'émeut donc bien que comme un primitif e t de ce qui est primitif. Son vrai paradis appartient au passé.
(le roi tobol)
Entre plusieurs volumes charmants où il accommode ensemble ironie, tendresse^ humour et pensées douloureuses, André Beaunier a écrit un livre d'une singulière importance. Le roi Tobol. Il y est traité du bonheur. Les hommes s'accordent à voir là le sujet qui les intéresse le plus, le sujet par excellence. Avec lui disparaîtraient toutes les philosophies, toutes les politiques, toutes les religions, dont la seule raison de vivre consiste en somme à faire de la réclame pour les recettes de bonheur dues au professeur X..., au député Y..,, au dieu Z... A* Beaunier se singularise en s'écriant : — Gardez-vous d'appliquer ma formule de félicité, si par aventure je vous
en proposais une. — Et en fait, il a la sagesse et la modestie de ne rien nous ofirir.
Le roi Tobol reçoit de lui la mission de chercher la réalisation du bonheur et de prouver par ses insuccès que Fentreprise est vaine. Mais A. Beaunier eut-il raison de se confier à ce sénile autocrate ? Le roi Tobol est un Janus. Il a double cervelle: une cervelle d'imbécile pour agir et une cervelle d'homme très intelligent qui apprécie sans indulgence les sottises dictées par la première. Comment réussirait-il à quoi que ce fût, surtout à réaliser du bonheur ? Son sens critique lui enlève jusqu'à la consolation naturelle des gens obtus : croire qu'ils ont fait pour le mieux. Voici en eflet un bref résumé de l'histoire du roi Tobol:
1** Il veut se rendre heureux lui-même. Etant vieux, il épouse une femme jeune et très jolie qui se fait enlever par un hussard, non sans laisser derrière elle en guise de p. p. c. le fruit de ses amours adultères, le bébé Eudémon. — J'aurais dû le prévoir I s'écrie Tobol, je suis stupide. — Et il appuie ce jugement sur les raisons les plus irréfutables.
î** Il se consacre au bonheur collectif de son peuple, en quoi faisant il suscite des mouvements révolutionnaires. — J'aurais dû le prévoir ! s'écriet-il, etc... — Ici pourtant les lecteurs conçoivent
l'espérance de remarquer chez l'autocrate un peu de finesse gouvernementale. Il appelle au pouvoir Fougasse, le chef des socialistes. Bien machiné I Fougasse se brouillera avec ses partisans par le simple jeu automatique de ses obligations professionnelles : il est ministre de rintérieur. 11 suffisait donc, après l'avoir laissé choir, d'appeler d'autres ministres socialistes, d'assister à leur chute, et de recommencer. Au bout de peu d'années le socialisme en fût mort, puisque les partis révolutionnaires ne peuvent subsister que dans l'opposition, comme les unifiés d'aujourd'hui l'ont sagement reconnu . Mais le pauvre Tobol n'a pas de ces roueries. S'il donne le portefeuille de l'intérieur à Fougasse, c'est pour mettre le bonheur du peuple entre des mains chères au peuple. Et ensuite il abdique^ laissant à la foule le soin de réaliser elle-même le bonheur qu'elle voudra et qu'elle pourra.
3* Cependant, tout de suite désabusé sur le bonheur collectif, le roi Tobol songe à réaliser un bonheur particulier, celui d'Eudémon. Eudémon, qui tétait encore sa nourrice, a été enfermé dans une prison, un château magnifique, aéré, mais bien clos, d'où on ne voit même pas le ciel, car Fazur et les nuages ont des vertus nostalgiques. Le monde est le lieu des phénomènes, les phénomènes sont des changements, tout changement
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peut ameaep des regrets, c'est pourquoi il fallait séparer Eudémon de l'univers. On le protège aussi par là contre la connaissance de la mort et de la vieillesse qui sont déplaisantes. Le roiTobol ne se montre pas, et il contraint au maquillage le peu vénérable ecclésiastique chargé d 'enseigner à Eudémon un Dieu de circonstance qui serve seulement à expliquer certains mystères comme le bruit de la tempête invisible autour du château. Mais la puberté d'Eudémon arrive. Afin de ne pas faire languir les concupiscences qu'elle comporte, on sert à Eudémon sept jeunes filles de charme égal, une pour chaque jour de la semaine. Bientôt le jeune homme préfère Lilith, parce qu'elle sait chanter en s'accompagnant sur la guitare. Lilith lui révèle la vie extérieure et le fait s'évader du château. — J'aurais dû le prévoir 1 — s'écria Tobol qui avait aussi oublié l'ennui. L'âme d'Eudémon contenait nos vieilles hérédités et avec elles mille désirs impossibles à satisfaire dans une prison, toute dorée qu'elle fût. De là ennui certain, à brève échéance, si Eudémon était resté.
4« Le roi Tobol s'occupe de rendre heureux un perroquet, à quoi il semble réussir enfin. Au lieu de dire; — Donne-moi le bonheur, Tobol, — ce perroquet répète à chaque minute : — Donnemoi du bon café, Tobol. — Désir unique et précis.
facile à satisfaire. Et le bon roi meurt avec la conviction d'avoir fait un heureux. Cette assu* rance parait excessive, il est vrai, car si le perroquet manifestait un seul désir, c'est peut-être qu'il ne savait qu'une seule phrase; avec un vocabulaire plus riche, il se fût montré plus exigeant.
André Beaunier a donc trop beau jeu de s'appuyer sur les faits et gestes du roi Tobol pour démontrer que le bonheur est inaccessible. Mais la preuve à faire ne s'en trouve pas trop affaiblie. S'il est rare en effet que le vieil autocrate agisse sans commettre des sottises, il est au moins aussi rare que celles-ci ne lui fournissent pas l'occasion de parler avec sagesse. Il commet des sottises pour s'en moquer, et il s'en moque pour avoir le droit de dauber sur autrui, en particulier sur les philosophes, les médecins, les prêtres et les hommes politiques, sans compter le peuple. Nous trouvons là toute la philosophie désirable. Et, ne l'oublions pas, nous avons affaire à un conte, genre qui admet les pires absurdités dans l'action, pourvu que le discours soit sensé, tout au rebours de la vie pratique.
Il semblerait que ce conte ne dût pas entrer dans une étude sur les paradis laïques, car il concerne surtout le bonheur des individus, et spécialement le bonheur d'Eudémon. Mais André
Beaunîer nie les paradis laïques, et c^est une opinion sur eux qui Iné^ît^ l'examen. « Dieu a compris, pense le roi Tobol,que le bonheur des foules est irréalisable, parce qu'il n'y a de bonheur, de vrai bonheur, que particulier. » (p. 75.) Mais le bonheur particulier ne sera-t-il pas influencé par les mesures qui tendraient, vainement d'ailleurs, à réaliser le paradis laïque?
Le roi Tobol institua un référendum sur le bonheur. Aussitôt les révolutionnaires écrivirent dans leur journal : « Demander au peuple qui souffre ce qu'il pense du bonheur, n'est-ce pas se moquer de lui ?» Et ils avaient bien raison. C'était se moquer aussi des bonnes règles de gouvernement. Parmi les sujets d'un prince, il y a, outre les mécontents, des gens en assez grand nombre qui ne pensent ni bien ni mal du pouvoir, ils pensent à autre chose ; pourquoi attirer leur attention ?
Des manifestations eurent lieu. Trois bandes de miséreux soigneusement sélectionnés d'après leur teint hâve, leurs haillons, leur maigreur, leurs infirmités, défilèrent devant le château. En tête de chacune était porté un écriteau où se trouvait inscrite la réponse à la question du référendum: — Qu'est-ce que le bonheur? — Nous avons faim. — Qu'est-ce que le bonheur? — Nous avons froid. — Qu'est-ce que le bonheur? — Nous avons peur (pp, 67-62).
Alors le roi Tobol dit à son ministre de l'intérieur, qui n'était pas encore Fougasse :
— A ceux qui ont faim je donnerai de la nourriture ; à ceux qui ont froid des vêtements ; à ceux qui ont peur.,, qu'est-ce que je pourrais bien leur donner î
— Rien, sire ; je vous en supplie 1 répondit le ministre. Surtout ne les tranquillisez point 1 La peur qu'ils éprouvent est notre meilleure sauvegarde (pp. 63-64).
Les distributions annoncées eurent lieu, car il est indéniable que Tobol avait bon cœur. Cette belle qualité ne lui servait pas à grand'chose pour soulager la misère, comme il s'en rendit compte sans tarder. — Us sont trop, ils sont trop, — dit-il de ses pauvres. Que peuvent en efifet ces largesses royales données sans discernement ? Elles profitent surtout aux mendiants de profession.
Nous eussions aimé entendre le roi Tobol méditer sur la charité. Elle est une vertu plus privée que sociale. Le cercle de son action devrait être restreint, car chacun ne peut soulager utilement que les malheureux qu'il connaît ; s'il veut s'occuper des autres, il contribue alors, comme le roi Tobol, au vaste coulage de l'assistance publique et des œuvres pies. La faim et le froid seront-ils mieux combattus par la justice ? par quelle justice ? l'économique ? elle est af-
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faire de bonne administration^ et nous ne savons pas ce que vaudront les administrateurs sous son règne ; ils seront plus nombreux, cela ne prouve pas qu'ils seront meilleurs. Et à moins que tous les hommes n'arrivent à manger les mêmes choses et à porter les mêmes vêtements, il y en aura toujours qui feront ou croiront faire moins bonne chère et seront ou se croiront moins bien vêtus; ceux-là auront faim et froid par rapport aux autres. Tobol a donc bien raison de ne pas croire au bonheur social. Il a peut-être tort de n'y pas travailler. Le bonheur social serait une torpeur universelle qui supprimerait toute raison d'agir, mais on supprimerait aussi toute raison d'agir en société si on ne le recherchait pas. Pour un roi, Tobol a jeté trop vite le manche après la cognée. Son devoir était d'étudier les droits de douane, la question des octrois, et autres problèmes dont la solution opportune fait plus pour l'alimentation et la vêture des peuples que la charité et la justice. On ne saurait toutefois reprocher aux autocrates de roman de n'être pas économistes, si on tient à ce qu'ils nous amusent. En voilà bien assez sur ce sujet. S'il y a encore tout à faire pour que le prolétariat ait moins faim et moins froid, il n'y a peut-être plus rien à écrire là-dessus. La peur semble moins rebattue. De quoi a donc peur la plèbe gouvernée par
le roi Tobol ? — De mes cruautés néroniennes, dit celui-ci... Cette peur n*est pas bien raisonnable (p. 61). — Voilà tout ce que nous apprenons d'abord. En fait les manifestants ne doivent avoir peur de rien ; ils sont, nous pouvons le supposer, habitués à vivre au jour le jour, quêtant les restes de soupe à la porte des casernes, ouvrant les portières, ramassant les bouts de cigare, criant des journaux, aussi est-ce une aubaine pour eux que de défiler devant le roi Tobol : on les a payés. Loin de se trouver en détresse, ils escomptent une bombance relative. S'ils redoutent quelque chose, c'est apparemment que le roi Tobol ne retienne pas leurs services pour une contre-manifestation. Crainte que les événements justifient.
Mais, dans Tesprit de Fougasse comme dans celui du monarque, si nous devinons juste, ces figurants figurent ceux qui n*ont pas le temps de figurer : les prolétaires retenus à Tusine. Ceuxlà peuvent être angoissés par la peur trop peu chimérique du lendemain. Qu'ils tombent malades, qu'il y ait un chômage, c'est le dénûment pour leurs familles ; et combien lugubre apparaît la vieillesse des ouvriers 1 Le roi Tobol ne pense pas aux assurances sociales. Nous n'y penserons pas pour lui, car il en est de ce sujet comme de la faim et de la nudité prolétariennes ; il cor-
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respond à de petites réalisations et à une immense littérature.
Une autre peur existe à laquelle fait allusion le ministre de l'intérieur de Tobol, comme nous Tavons vu plus haut. C'est la peur de la police. Le ministre y voit non sans raison le ressort essentiel de tout gouvernement. Élargissons-la, considérons sa forme la plus générale, et nous trouverons le soutien de toute société, surtout démocratique. Pour que les hommes puissent vivre en sécurité, il faut qu'ils aient peur les uns des autres. La peur du gouvernement, c'est-à-dire de sa force armée, de sa police, assure Tordre dans la rue ; mais, d'un autre côté, le gouvernement qui n*a pas peur de l'opinion publique tyrannise ses administrés. Il y a beaucoup de sauvages sous la peau blanche ; qu'est-ce qui les empêche de se conduire comme tels parmi nous, en public ? La peur des autres. S'ils vont gouverner les nègres, ils se conduiront en rois nègres, parce qu'ils n'auront plus lieu d'avoir peur, au moins de leur entourage immédiat, les mœurs de l'Afrique noire tolérant que les potentats s'amusent par des tortures et autres divertissements ignobles. Sans la peur des socialistes, les bourgeois laisseraient les enfants travailler dix-huit heures au fond des caves, et, sans la peur des bourgeois, les socialistes ramèneraient assez vite les beaux jours où
rbomme vivait de glands doux. Tout est fait de peurs équilibrées ; il en faut un dosage exact, sous peine de sang versé ou d'atrophie de l'esprit public. Comme la crainte ne s'avoue pas volontiers, on l'appelle ici « respect >. Les dieux se cbargeaient naguère de la cultiver au cœur des hommes. Ne nions pas qu'elle ne soit remplacée quelquefois par l'intelligence des utilités sociales et par l'empire volontaire des individus sur eux-mêmes. On ne saurait attendre ce remplacement complet sans un optimisme naïf. Il est plus raisonnable d'espérer que l'équilibre des peurs ira toujours en se perfectionnant. Parviendra-t-on ainsi au paradis laïque ? Le paradis de la peur serait singulier.
Qu'on supprime au moins le froid et la faim.
Mais si on n'y réussit pas tout d'un coup, il n'y aura pas d'heureux. Supposons cet idéal réalisé dans un siècle. Dans un siècle il faudra interroger les historiens pour savoir qu'il y a eu des grelottants et des affamés. Quelle satisfaction I En France ont sévi des famines que les chemins de fer nous épargnent aiyourd'hui^ des pestes et des choléras dont l'hygiène sait nous préserver. Vous souvient-il d'avoir éprouvé une grande joie en l'apprenant î Est -il même bien prudent de s^ adresser à l'histoire pour se trouver heureux ? Devant l'histoire^ les modernes sont comme des
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cancres devant un pion cacochyme. Cela dure depuis Tite-Live.
On répondait aussi par lettres au roi Tobol.
II décacheta l'un 4ôs plis, et n'y trouva que cette ligne seule :
< Le bonheur, c^est de n'être pas un cocu > (p. 79).
Ce bonheur est de Tordre privé. Ainsi en juge, t-on d'ordinaire, mais pourquoi un paradis laïque ne serait-il pas fait de l'absence des cocus aussi bien que de l'absence des affamés et des grelottants ? La loi semble même avoir plus d'action sur Tinfortune conjugale que sur les autres infortunes. Supposons l'ukase suivant rendu par le roi Tobol :
Article premier. — Le mariage est supprimé.
Art. 2. — Le présent ukase a l'effet rétroactif.
Du coup le mal cessait faute de malades. Il n'y avait plus de maris trompés, puisqu'il n'y avait plus de marte, et même, d'après l'article 2, il n'y avait jamais eu de maris trompés, puisqu'il n'y avait jamais eu de maris. En proclamant l'amour libre, le roi Tobol atténuait, dans les
blessures d^amour, les cuissons de l'amour-propre ; c'était rendre la douleur supportable pour une moitié des gens. Où le roi Tobol avait-il donc la tête qu'il oubliât d'y songer ? Il savait pourtant bien que Taniour joue un rôle important dans la question du bonheur.
Peut-être économisait-il le temps d'une réflexion, laquelle, il le savait d'avance, l'eût conduit à conserver le statu quo. Car le maintien du statu quo forme nécessairement les quatre-vingt-dixneuf centièmes au moins de toute activité gouvernementale, même réformiste. Et ici Pabstention était défendable. Aller contre les usages pour panser quelques plaies d'orgueil, à quoi bon ? Quant à Tamour, c'est une affaire privée entre un homme et une femme ; que les couples, temporaires ou non, se débrouillent dans leurs petites affaires, cela ne regarde pas les lois. Les lois n'ont à s'occuper que de l'enfant, ce malheureux, précipité, inconscient et aveugle, dans la terrible aventure de la Vie. C'est à lui seul qu'il est légitime de penser quand on s'occupe de la formation ou de la dissolution des unions sexuelles. Questions de divorce, d'adultère, etc.. sont la question de l'enfant. Si les romanciers les rattachent au seul amour, c'est pour donner un air sociologique au divertissement de leurs lecteurs.
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N'en veuillons plus au roi Tobol d'avoir négligé l'amour libre. En fait Tamour est assez libre ; les lois ne nous gênent que pour épouser autant que nous aimons. C'est aux mœurs et non à elles qu'il faut demander de pouvoir afficher certaines amours estimées respectables. Et on ne voit pas en quoi des amours quelconques méritent l'attention tant qu'elles n'entraînent aucun dommage pour un tiers innocent^ un enfant né ou à naître.
Cependant la fécondité nationale entre en ligne de compte. Elle a une grande importance. En France nous aurions besoin de la stimuler. Si la législation pouvait y parvenir, ce serait au détriment de bonheurs particuliers. Elle procurerait, comme compensation, le sentiment de la force collective de la patrie qui est une source de jouissances non négligeables, mais pour qui ? pour bien peu de gens, en particulier pour la bourgeoisie, pour la partie la moins prolifique de la nation. On doute que le prolétaire allemand jouisse beaucoup de la force allemande et que le prolétaire français soit très chagriné par Timtnense littérature que nous employons à clamer la faiblesse française.
Pour conclure, on ne saura jamais si l'on aug» mente ou diminue le bonheur collectif quand on agit sur l'amour. Celui-ci, en ce sens, n'est donc pas affaire de paradis laïque.
Grand grief contre le paradis laïque, mais qui n'est pas relevé dans le Roi ToboL
En revanche André Beaunier insiste tout le long de son livre sur la vanité des efforts humains pour réaliser le moindre bonheur^ tant qu'ils n'auront pas supprimé la vieillesse, la maladie et la mort.
Si le roi Tobol enferme Eudémon, c'est pour lui éviter la connaissance de cette lamentable trinité. Mais Eudémon s'échappe et^ dans ses premières vingt-quatre heures de liberté^il apprend ce que sont la vieillesse, la maladie et la mort. Il en perd toute aptitude au bonheur. Il ne pense plus qu'à sa découverte dont à vrai dire il nous assonmie un peu. On le trouve plus fâcheux qu'ë tragique, cet adolescent pourvu d'amour, exempt d'infirmités^ mangeant à sa faim, qui réédite les poitrinaires de 1830. L'intention d'André Beaunier n'est évidemment que symbolique. Mais Eudémon a beau représenter l'ftme humaine disposée tout exprès pour recevoir l'impression la plus forte possible des grandes épouvantes et des grandes misères, on ne peut s'empêcher de voir en lui un homme particulier, et cet homme blesse notre
instinct de la réalité. Â moins d'une candidature très expresse à la névropathie, qu'on ne soupçonne pas, Eudémon parait beaucoup trop jeune pour se trouver privé des grandes armes défensives de la vie : l'insouciance et la confiance en soi. Il a le cœur égoïste ; si la maladie, la vieillesse et la mort lui font peur, c'est pour Tunique raison qu'il se les représente appliquées à lui-même. Que cette peur lui vienne, rien de plus naturel, qu'elle dure au point de se changer en obsession, c'est le fait des égoïstes vieux ou malades. Jeunes et sains, au contraire, ils s'en débarrassent vite, ils l'oublient, et même ils la métamorphosent ea une sorte de satisfaction d'amour-propre : — Je ne suis point, pensent-ils, comme ces personnes bêtes et maladroites qui se laissent endommager. — Pour vérifier qu'ils éprouveront ce sentiment, il suffit, s'ils sont riches, de se les figurer en présence des pauvres. Vont-ils penser à l'instabilité du sort qui peut les ruiner du jour au lendemain? Bien au contraire, ils répandront sur eux-mêmes xme haute considération, pour avoir eu l'esprit, que tant d'autres n'ont pas, de naître avec des rentes. Si tout ce qu'exige le caractère conventionnel d'Eudémon est accordé, il restera encore beaucoup d'exagération dans cette hantise ininterrompue de la mort, de la vieillesse et de la maladie. Les trois quarts des hommes sont trop absorbés
par le problème de la vie matérielle pour avoir le loisir de songer à la mort, et dans l'autre quart il y a encore une forte majorité de gens qui, ne pensant jamais à rien, ne pensent pas à trépasser. Parmi ceux qui restent, on en trouve encore quelques-uns pour qui la mort n*est pas un épou vantail. Us la savent inévitable et universelle ; mais^ sans émettre le moindre doute sur le caractère général de cette loi, ils négligent d'en considérer l'application isolée, en particulier sur eux-mêmes. Comme ils ignorent la date de l'échéance fatale, ils confondent assez volontiers le non-défini du temps qu'il leur reste à vivre avec de l'indé^ni ; ce sont les sages bien portants. Et enfin, cette élimination faite, on ne trouve pas que des Eudémon. L'idée de la mort ne prend guère que par accès les personnes qui s*y trouvent le plus sujettes. Continue, elle tuerait, car elle est une grave maladie.
Après l'abdication du roi Tobol, un certain Bonheur d'Autrui conçoit le projet de fonder une monarchie socialiste dont Eudémon, qu'il héberge, serait le premier titulaire. Des citoyens militants sont réunis à cette fin. Us consentent après quelques grimaces. On introduit alors Eudémon qui voudrait bien connaître la valeur du socialisme avant d'accepter une couronne socialiste.
— Supprimez-vous la mort?demande-t-il,con-
formément aux prévisions du lecteur (p. 311).
— Si Ton doit mourir eacore, tout ce que vous ferez sera comme si vous ne faisiez rien (p. 312).
Les citoyens présents se laissent quelque peu démonter par ces paroles qui pourtant ne les concernent pas spécialement, car elles reviennent à s'écrier: — Vanité des vanités, tout n'est que vanité 1 — paroles magnifiques, anciennes, inutiles, et au fond dénuées de sens. Us sont naïfs. Us devraient répondre que la question n'est pas de supprimer la mort, mais la crainte de la mort.
Quelqu'un dit :
— ... On mourra beaucoup plus tard qu'à présent. La médecine reculera sensiblement le terme normal de la vie (p. 312).
Eudémon s'en tient à son refrain: — Supprimez la mort. — Cela ne nous avance guère. Il y a pourtant à faire ici une constatation fâcheuse et intéressante, c'est qu'on ne peut attendre nul bonheur positif de la diminution de la mortalité.
Qu'on soit socialiste ou non, tout le monde estime que le prolongement de la vie humaine est un bien. On s'accorde aussi pour vouloir le réaliser par l'hygiène publique qui seule, ou peu s'en faut, se montre efficace. De l'eau pure est distribuée dans une viUe, aussitôt la fièvre typhoïde fait moins de victimes, et il n'y a cepen-
dant pas un heureux de plus ; nul ne peut savoir en effet si quelqu'un des siens ou lui-même serait mort sans l'eau pure. Toutes les mesures préservatrices en sont là. Et même n'introduit-on pas une cause de malheur dans le monde en sauvant une foule de nourrissons malingres qui traîneront une vie souffreteuse et décolorée?
Metchnikoff, il est vrai, soutient que si Ton arrivait à prolonger suffisamment la vie humaine, on ne craindrait plus sa fin. Vers deux cents ans^ dit-il (si j'ai bonne mémoire), on aurait envie de mourir comme le soir on a envie de dormir. Mais si la mort tardait d'un an ou deux, ce serait une souffrance bien dure, aussi dure qu'une longue privation de sommeil. Faudrait-il alors que l'entourage y mît ordre par une drogue léthifère administrée à point ? D'ailleurs, comme nous savons éprouver à la fois le désir et la crainte de nous faire arracher une molaire douloureuse, le désir et la crainte de la mort ne s'excluent pas l'un l'autre. Pourquoi leur incompatibilité commencerait-elle avec des vieillesses prolongées ?
De tout cela résulte que le soi-disant bonheur social et le bonheur des individus sont deux choses tout à fait distinctes. Pour être heureux, il faut s'apercevoir de son bonheur, or la plupart du temps, on ne peut s'apercevoir des avantages par-
ticulîers que Ton tire des améliorations générales. Témoin la plus importante de celles-ci : la diminution du taux de la mortalité. Il en est ainsi des autres. Par contre, un peuple rétrograde, sale, sans hygiène, mal nourri, peut être composé d'hommes heureux. Il suffit que leura désirs restent encore au-dessous de leurs ressources, qu*ils le sentent, et n'imaginent pas un état meilleur. Mais on aurait beau dire que de telles^ gens réalisent la plus haute sagesse pratique, on ne pourrait les imiter. Une nation active, aux appétits sans cesse rallumés, aurait vite fait de bouleverser cette Thébaïde par son exemple ou ses conquêtes^
Le roi Tobol avait donc raison de considérer le bonheur des foules, le paradis laïque, comme une chimère, et d'admettre le seul bonheur particulier. S'il y avait un vrai bonheur social, il se» rait la somme des bonheurs particuliers qui, nous l'avons vu, ne dépendent en rien des améliorations réalisées pour la communauté.
Est-ce à dire qu'il faille revenir aux pataches,. à la chandelle, négliger l'entretien des égouts, boire l'eau de Seine, ignorer les microbes et laisser les nouveau-nés mourir tant qu'ils veulent t Nul ne le soutiendra. 11 y a dans le progrès matériel et social non pas un bonheur mais une nécessité. Elle s'impose, elle vient de la vie qui
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veut devenir plus intense. Le sage n'a qu'à s'incliner devant cette loi avec résignation, quand son caractère ne lui permet pas de le faire avec allégresse.
J'imagine qu'André Beaunier se rangerait plutôt parmi les résignés. Il s'incline implicitement. La preuve en est qu'Eudémon^ suivant lui^ n'aurait pas supporté sa solitude capitonnée contre toutes les douleurs. L'instinct d'Eudémon lui faisait désirer, sans qu'il le sût, de se mêler au troupeau de ses semblables. Une force Tattirait. 11 y eût cédé tôt ou tard. D'où nous apprenons que l'homme se trouve contraint d'être un animal social, même aux dépens de son propre individu. Cette idée, à elle seule, suffirait déjà pour donner une haute signification au livre du Roi Tobol.
(travail)
Les critiques appellent Zola faiseur d'épopées» Ces épopées peuvent se condenser en une seule pour laquelle je proposerais le titre « Enfer et Ciel >. N'est-ce point un enfer que le monde où. vivent les Rougon-Macquart? Suivre leur histoire, c'est faire le voyage du Dante, mais sans Virgile, à travers les cercles des damnés. Laissez toute espérance, ô vous qui entrez ! Votre chemin s^enfoncera toujours plus avant parmi la misère et la laideur humaines. On rencontre P Assommoir^ hoquets d'ivrognes, delirium tremens, prostitution en guenilles. Plus loin c'est Germinal. Là souffrent les mineurs ; ils crachent noir, ils se livrent au viol parmi les schistes noirs du terri, leurs femmes châtrent un cadavre tout chaud, un d© leurs fils égorge traîtreusement un petit soldat, un
de leurs vieillards étrangle une jeune fille ; t cependant ils ne sont pas méchants, c'est le seul excès du malheur qui leur donne parfois des âmes de loups. Après Germinal, la Terre où étouffent les paysans plongés dans Tordure jusqu'aux yeux, puis la Débâcle, hi guerre hideuse. Et l'on a passé par Nanay Pot-Bouilley la Joie de vivre, la Bête humaine. Tous ces Malébolges fourmillent de démons, les bourgeois, qui ont pour tâche d'entretenir le supplice des damnés ; eux-mêmes n'en sont pas moins soumis à mille tortures dont la principale est de posséder tous les ingrédients du bonheur et de les sentir changés en poison chaque fois qu'ils y goûtent. Ces diables n'ont même pas le mérite d'être des anges rebelles ou des singes drolatiques, ce qui consolerait un peu le spectateur. Us étalent encore plus de bassesse et de vulgarité que d'humeur malfaisante. Jamais on ne leur voit ce léger vernis d'élégance dont Guy de Maupassant, qui peignait aussi l'enfer humain, savait revêtir les gens du monde, même scélérats.
Mais le pays de l'horreur a ses limites. Vous les trouverez auprès du trône où siège TÉternel Maudit que Zola nous désigne sous le caractère de VArgenL A la fin du Docteur Pascal,un vagissement de nourrisson dit : Espoir !
Et voici que commence une ère nouvelle avec
les Trois Villes et les Quatre Évangiles. Verrons* nous encore les Rougon-Macquart? Si vous Tavez cru, vous ignorez donc que les lois du Ciel s'y opposent en vertu même de la logique des < genres > littéraires.
Pour TEnfer les procédés réalistes peuvent réussir à merveille, parce que tout le monde comprend la souSrance. Mais comme le bonheur est beaucoup moins accessible à l'intelligence et à rimagination, les gens qui veulent nous ouvrir le paradis cessent en général d'être naturels, ils se contorsionnent avec des gestes de prédicateurs, ou ils embouchent le porte-voix lyrique, périlleux instrument, et même ils se voient réduits, dans leur impuissance, à faire grincer les harpes rouillées du mysticisme et du symbolisme. Réciproquement, lorsque vous entendrez un libre penseur déclamer comme curé en chaire et appliquer les artifices moyenâgeux à l'expression des idées modernes, méfiez- vous, il y a paradis sous roche.
C'est ainsi que les Trois Villes et les Quatre Évau' giles font un cycle de sept livres, or sept est le nombre mystique. Des convenances analogues ne permettaient point que l'ordre nouveau fût inauguré parle dernier Rougon-Macquart, l'enfant né en 1874 du docteur Pascal et de Clotilde Rougon, parce que son nom de famille ne contenait pas de symbole. Aussi disparalt-il. Et au lieu
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de la vieille race immortalisée par Zola sans le secours du Christianisme, nous voyons surgir les Froment qui doivent beaucoup à l'Eucharistie. Ne sont-ils pas en effet le froment des moissons futures célébrées dans Pam, dans Fécondité, dans Travailyle froment duquel communieront les classes et les peuples enfin réconciliés ? Il s'agît ici de fonder une religion laïque ; on la calque sur le catholicisme. — Tu es Pierre, dit Jésus, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. — Tu es Pierre, dit Zola à Tabbé Froment, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de la réaction ne prévaudront point contre elle. — De laïque, l'apôtre Pierre devint prêtre, il fallait dona que Pierre Froment fût prêtre et devînt laïque. Lamentons-nous un peu. Il est triste en vérité qu'au moment où il entrait dans la phase glorieuse de sa vie civique, Zola ait déchu en littérature. Certes le bon goût ne fut point sa dominante, mais il en fit maintes fois oublier Tabsence grâce à la force et à la grandeur de ses terribles épopées. Après Lourdes il n'y eut même plus de compensation. Le vent tourna très vite de l'épopée au lyrisme ; or on ne souffle pas impunément de ce dernier azimut pendant plus de six cents pages serrées, même si l'on souffle avec enthousiasme. Et l'enthousiasme de Zola se traduisit en un style
que surpassent avec facilité les orateurs humanitaires de second ordre. Bref le grand romancier se fourvoya. Il ne lui resta plus que les intentions généreuses dont le mérite n'est pas d'essence littéraire. Ainsi les fautes de Zola devinrent plus apparentes. C'en est une particulièrement grave chez lui que d'employer les symboles chrétiens à des fins laïques ; il suggère ainsi aux théologiens l'application du mot célèbre : « Satan est le singe de Dieu. > De quelle indigence mentale en effet témoigneront les libres penseurs s'ils paraissent combattre l'Eglise pour lui voler ses ornements sacerdotauXySon langage, ses rites, ses traditions? Laissons les vieux symboles aux vieilles religions. Evitons d'affecter les cathédrales au remisage des tramways électriques. Ne costumons pas en Christs nos savants ou nos prolétaires ; cela passerait pour un divertissement de mauvais goût le Mardi gras, pourquoi serait-ce beau les autres jours ? Quand on se travestit, on ridiculise l'habit qu'on emprunte et soi-même encore plus.
Le cycle septénaire qui succède à celui des Rougoîi-Macquart devrait se diviser en deux parties ; le Purgatoire et le Ciel, si Ton voulait à
toute force établir un parallélisme entre l'œuvre de Zola et celle du Dante. Ce parallélisme est possible dans la partie douloureuse, grâce à une grandeur et à une atrocité communes des tableaux, et aussi parce que Dante et Zola y ont eu également pour objet principal de flétrir les iniquités de leurs contemporains. Dans les autres parties, nuUe raison n'existe plus de comparer les deux Maîtres. Le Dante avait à sa disposition une religion toute faite. Zola, au contraire, voulait que son Paradis nouveau eût pour précurseur un Homme nouveau, en quelque sorte divinisé, et il fallait raconter l'histoire de cet Homme qui fat Pierre Froment, héros principal de Lourdes, Rome et Paris.
L'abbé Pierre Froment, ayant perdu la foi, prend d'abord la résolution de conserver la soutane ; privé de Tamour divin, il restera fidèle à «es vœux qui lui interdisent les amours humaines, et il vivra ainsi, le cœur mort, afin de répandre du bonheur autour de lui. Une femme baise sa chasuble au moment où il passe, allant vers Tautel. Ce geste veut dire : « Si vous le demandez au Christ que vous tiendrez tout à Theure entre vos mains, mon enfant malade sera guéri.» Qu'importe s'il n'y a pas de Christ, pourvu que cette femme ait l'espoir ?..• Pierre fera aussi la charité. Bientôt, hélas 1 il constate que la charité
des riches est une sorte de marché : — avoir ôo^i esprit ou pas d'aumône 1 — Quand elle ne reste pas impuissante, la charité entendue chrétiennement elle-même change les travailleurs malheureux en mendiants. Là-dessus il faut donner pleinement raison à Zola. Les remèdes curatifs ne valent pas les remèdes préventifs^ et cela est encore plus vrai du mal social que de tous les autres maux. Il convient d'envisager la diminution de la misère comme un problème de prophylaxie, non comme un problème de thérapeutique.
Pierre Froment se résout enfin à (Quitter le service d'un Dieu auquel il ne croit plus. Il cesse de pratiquer le mensonge consolateur. D'aucuns diront : — Il a eu bien tort, s'il aimait l'humanité, comme Zola nous l'affirme. Le bonheur vaut mille fois plus que la vérité, ou plutôt c'est le bonheur qui fait la vérité. — D'autres répondront : — La vérité d'abord, et soyez heureux ensuite, si vous le pouvez. — Nous sommes avec ces derniers. Pourquoi? Ce n'est pas en quelques lignes que l'on peut traiter la question la plus importante et la moins claire de toutes les questions actuelles. Zola y fait penser, mais ne va guère plus loin.
Il veut surtout que Pierre Froment soit un type d'homme nouveau. Pierre a goûté l'idéal ancien
dans sa forme la plus haute^ et Ta trouvé caduc» Alors il met un veston, il fait de la bicyclette, il épouse une jeune fille vigoureuse et saine, et, dans les points d'or que le soleil couchant pique sur les toits de Paris, il reconnaît la semence des moissons futures.
Lui-même ne les mettra pas en grande. Il a pour mission de donner au monde non les graines, mais les moissonneurs qui sont les quatre évangélistes : Jean, Mathieu, Luc et Marc Froment.
Luc, l'évangéliste de Travail y est le seul qui soit à considérer, parce que seul il réalisa un paradis laïque vraiment complet.
Il était ingénieur. Il avait appris aussi un métier manuel, comme ses trois autres frères. En cela on lui avait donné une éducation conforme aux principes socialistes qui exigent avec raison le relèvement du travail manuel dans l'estime générale.
N'est-ce pas aussi une bonne précaution bourgeoise ? Le jour du grand chambardement ^ les capitalistes émigreront comme les nobles avant93. Beaucoup d'entre eux seront ruinés.Âussi doit-on
prévoir une pléthore de professeurs de français à l'étranger qui mourront d'inanition, malheur évitable seulement par les gens habiles à quelque gagne-pain moins banal. Mais les Froment ni^ sont point de ceux qui se révolteront contre la justice prolétarienne. Us sont plutôt disposés à Taider, au prix même de tous les dangers que comporte cette collaboration. De cœur, non de fait, ils ont cessé d'appartenir à la bourgeoisie, mais leur foi sociale ne s*en tient guère encore qu'à ce stade purement négatif. Penchent-ils pour le collectivisme, l'anarchisme, ou d'autres systèmes de Credo ?Us ne le savent guère eux-mêmes. La société actuelle leur paraît mauvaise, ce qui n*empêche point le prolifique Mathieu Froment de voir ses enfants conquérir des situations toujours excellentes et quelquefois éminemment caractéristiques du régime capitaliste. Pourquoi cependant la fécondité prolétarienne donne-t-elle de mauvais résultats ? La faute en incombe, suivant Mathieu, à ce même régime capitaliste MJn peuple enfin, et cette pensée est toujours suivant Mathieu, un peuple ne saurait vivre heureux avec une constitution démocratique lorsque les mœurs ne sont pas simples et les conditions presque égales •.Ajoutez à cela que, dans Paris y l'anarchie est