Sur U Pierre BlancJie, p
Gallion, ajoute plus loin le biographe de M. Bepgeret, « Gallion croyait que le jeune Néron... ferait les délices du genre humain... II... > le € ...croyait... parce qu'il le désirait... * ».
Gomme Gallion^ Mêla, Renan et Berthelot, Anatole France compte parmi les plus hautes et les plus libres intelligences de son temps. Il ne devait donc pas échapper à Tattraction qu'elles subissent nécessairement pour les choses futures.
Et il accorde à Jaurès le même crédit que Gallion à Néron. Si les idées de Jaurès sont traduites en un rêve Sur la Pierre Blanche, c'est qu'Anatole France désire voir Jaurès faire les délices du genre humain. Une Europe jaurésiste nous est annoncée pour le xxin* siècle de Tère actuelle.
Cette prophétie nous paraît naïve. On s'étonne à bon droit de voir le charmant démolisseur qu'est Anatole France pris soudain par la folie de construire, et de construire quoi? un paradis laïque! Adieu les grâces de cette Muse qui nous venait d'Athènes en passant par le TrianonI Elle avait des ailes de libellule diaprées par les couleurs changeantes du doute. Et maintenant la voici qui s'fidourdit de galoches ferrées comme la crédulité populaire. Son sourire, d'abord pareil aux frissons qui ondulaient sur la mer autour
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d'Aphrodite naissante^ devient le rond de bouche définitif imprimé par les thaumaturges aux visages de leurs dupes. Quelle inélégance l
Mais avant de laisser libre cours à notre émoi^ il convient de voir s'il est justifié. Devons-nous prendre au sérieux ce paradis laïque? Or Anatole France nous engage à n'en rien faire. — Gardez-vous bien, nous dit-il implicitement, de mè croire déchu au rang de mazette littéraire. Je sais toujours mon métier. Les dangers du genre -c Cité Future > me sont mieux connus qu'au regretté Zola, dont j'admire le caractère et n'approuve point Tart. Aussi n*ai-je répandu les bienfaits collectivistes que sur le peuple des songes. Des songes d'un songe, faudrait-il même ajouter, car Hippolyte Dufresne est la créature de mon imagination, un fantôme, par conséquent. Hippolyte Dufresne lit un conte qu'il a composé, fantôme de fantôme, et dans ce conte, le paradis laïque est un rêve, fantôme de fantôme de fantôme. Là ne se bornent pas mes précautions. Considérez le titre de mon chapitre : Par la porte de corne ou par la porte (Pivoire ? C'est ime interrogation. Prononcez vous-mêmes si les ombres qui s'échappent de l'Hadès pour chatouiller les neurones d'un jeune capitaliste socialisant sont des vapeurs inconsistantes ou les images de réalités à venir. Prononcez en toute liberté.
Je n'influencerai personne. Ce serait folie de me passionner ponr des choses inexistantes. Et j'ai paré enfin à une objection que vous pourriez me faire sur mon détachement : il ne se concilie guère^ semble-t-il, avec mes actes. La meilleure façon de montrer son indifférence pour une chimère n'est-elle pas de n'en point parler? Pourquoi donc ai-je écrit plusieurs pages sur le paradis laïque? Prenez la peine de jeter les yeux sur la deux cent trente-neuvième et vous lirez ces mots que prononce Hippolyte Dufresne :
4c — Messieurs... notre ami Langelier affirmait tout à rheure que beaucoup d'honmies ont peur de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible immoralité qu'est la morale future. Je n'ai pas eu cette peur et j'ai écrit un petit conte qui n'a pas d'autre mérite que celui peut-être de montrer la tranquillité de mon esprit à considérer l'avenir... >
« Ainsi s'exprime ce jeune bourgeois, poursuit,' toujours implicitement, notre délicieux maître Anatole France. Hippolyte regarde sans frayeur un avenir qu'il compte bien ne jamais voir. J'ai pensé que ce courage amuserait mes contemporains, et voilà toute la portée de mon paradis laïque. >
Anatole France nous rassure donc. Il ne prend pas sa Cité Future au sérieux.
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Et cependant il la prend au sérieux. Prêtons Toreille en efifet aux propos de Nicole Langelier. Ce discoureur élégant est manifestement le porteparole d'Anatole France. Les idées chères au Maître reviennent dans sa bouche : il réprouve la politique coloniale, il estime que la seule prééminence de notre pays se manifestera dans le domaine intellectuel. Or, Langelier pense encore que du passé on peut induire le futur... « En observant, nous dit-il, que les formes du travail sont changeantes, qu^à l'esclavage a succédé le servage, au servage le salariat, on doit prévoir une nouvelle forme de la production ; en constatant que le capital industriel s'est substitué depuis un siècle seulement à la petite propriété artisane et paysanne, on est amené à rechercher la forme qui doit se substituer au capital... On décidera... de la sorte,., sur des probabilités, à défaut de certitudes, si le collectivisme se réalisera un jour, non parce qu'il est juste, car il n'y a aucune raison de croire au triomphe de la justice, mais parce qu'il est la suite nécessaire de Fétat présent et la conséquence fatale de révolution capitaliste» (pp. 192-193).
Et c'est précisément le paradis collectiviste qu'Hippolyte Dufresne voit en songe. Il y a là un enchaînement d'où l'on peut conclure qu'Anatole France, loin de tenir le collectivisme pour chi-
mérique, estime cette forme de Cité Future plus probable que les autres. On le savait d'avance, puisqu'en matière sociale Jaurès et Anatole France sont deux têtes pour une seule pensée.
C'est donc le collectivisme jaurésien qui nous arrive par la porte de corne ou par la porte d'ivoire.
Nous ne le connaîtrons ici que par ses bienfaits exaltés d'ailleurs avec modération. Il laissera subsister des riches et des pauvres, mais tout le monde vivra (p. 295), entendez « vivra mieux», car, enfin, aujourd'hui même, tout le monde vit, puisque « tout le monde » signifie Tensemble des vivants. Goûtons la sage imprécision de cette promesse.
Tout aussi vague est Fexposé du mécanisme social qui réalisera les améliorations. La société future supprimera les fonctions improductives, réglera exactement Tune sur l'autre la production et la consommation^ et, pour cela, remplacera la propriété individuelle par la propriété collective et la monnaie par le bon de travail. Grâces soient rendues au Maître de ne pas nous en dire beaucoup plus long, car Tétude du collectivisme
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est fatigante : elle ressemble à la marche dans un éboulis. X...met une pierre, Y... montre qu'elle ne tient pas, Z... la remplace par une autre que N... fait rouler du pied, et ainsi de suite indéfiniment. En outre, il faut démêler les mystères de Toffre et de la demande, sonder la notion économique de valeur, pouvoir raisonner sur la plus-value et bien entendre ce qui est rentable. Quand on trébuche dans Téboulis, on n'a que des lianes épineuses pour se raccrocher, si l'on ne se résout pas à rouler jusque dans le marécage de l'ignorance.
On doit cependant parler ici du collectivisme jaurésien et, à cause de lui, du collectivisme pur *^ qui découle directement de Karl Marx. On sait que celui-ci n'a construit aucun système positif. Mais il a critiqué Tordre social actuel en se basant sur une définition de la valeur qu*il n'a du reste pas inventée. La valeur économique des objets, selon lui, est due exclusivement au travail humain dépensé pour les produire, les modifier, les recueillir, les transporter, etc.. Et le travail humain doit être évalué par sa durée.
Le mécanisme social qui résulte de la critique marxienne est immédiat. Tout le monde travaille.
i. Cf. Maurice Bourguin. L%8 Systèmes socialistes et VEvotU' tion économique. ParU, Armand GoIîd, 1904.
Les produits sont portés à des magasins et cotés en heures de travail suivant le temps moyen qu'exige leur fabrication. D'autre part, chaque travailleur reçoit autant de bons de travail qu'il a fourni d'heures de travail. Celles-ci, à la vérité, ne sont pas de simples heures d'horloge, sans quoi on offrirait une prime à la maladresse et à la fainéantise, ce sont des heures sociales. L'heure sociale de travail est le produit que donne en une heure un travail d'intensité et d'habileté moyennes, dans une profession, un milieu et pour un outiQage déterminés. L'heure sociale du sabotier dans telle région sera par exemple d'un sabot si les cent sabotiers pareillement outillés de cette région fabriquent cent sabots par heure ; mais on donnera huit bons à l'ouvrier qui aura fourni quatre paires de sabots en quatre heures, et deux seulement à celui qui sera venu à bout d'une seule paire dans le même temps. Ainsi la société distribue autant de bons de travail que les produits entassés dans ses magasins auront coûté d'heures de travail, elle ne retient que ce qui correspond aux services sociaux : entretien des incapables, éducation, contrôle, magasinage, renouvellement de l'outillage, administrations de toutes sortes, etc., etc., soit ime proportion fixe d'un quart par exemple. Quand le travailleur devient consommateur, il se présente avec ses bons
aux magasins sociaux, où il échange en somme tant d'heures de son travail personnel contre le même nombre d'heures du travail d'autrui. Et ainsi la consommation sera juste égale à la production, pour peu que le gouvernement statistique national prévoie sans erreur tous les besoins et règle avec une pareille exactitude les travaux nécessaires à leur satisfaction.
Qu'il y ait des difficultés dans le fonctionnement d'une machine aussi vaste et aussi délicate^ on le comprend de reste. Mais que Ton ne s'inquiète pas 1 Un bataillon d'économistes s'occupe à les découvrir et un bataillon de socialistes à y remédier. Parmi elles, notons-en unp tout d'abord, parce que Jaurès, en s'eflforçant de la résoudre, a créé la variété jaurésienne du collectivisme.
Le collectivisme pur engendre un fonctionnarisme qu'il n'est pas exagéré d'appeler formidable, si l'on considère son département: la direction de la vie économique tout entière et jusque dans les moindres détails. Ces fonctionnaires, élus naturellement, contrôleront leurs électeurs avec mollesse, à moins de vouloir leur déplaire, ce qui ne s'est jamais vu. On doit escompter sous leur gestion un coulage dépassant, et bien au delà, tout le profit social obtenu par la suppression des bénéfices capitalistes. Quant au travailleur, pourquoi mettrait-il aucun soin à entretenir
son outillage, à ne pas surmener les machines, à utiliser sans gaspillage les matières premières, puisque les économies n'entrent en rien dans sa rémunération ? En outre, il voit d'un mauvais œil les améliorations techniques. Il n'en espère aucun profit puisqu'on le paiera toujours suivant la productivité moyenne par heure de travail, et il en attend les ennuis et les pertes qui accompagnent un changement d'habitudes. Peut-être même devra-t-il craindre qu'on l'enlève à son domicile ou à sa profession, sinon à l'un et à l'autre, pour décongestionner une production rendue surabondante par de nouveaux engins perfectionnés*
Ainsi la société du type collectiviste pur risque de s'enliser dans ime pauvreté stagnante, faute d'intéresser directement personne à l'économie et aux améliorations. C'est ce que Jaurès se propose d'éviter.
11 organise pour cela les diverses branches de Pindustrie nationale en vastes fédérations de coopératives. Chaque coopérative peut être considérée comme une entreprise autonome. Elle se procure son outillage au moyen de bons économisés par ses membres ou avancés par la nation ; celle-ci se fera rembourser petit à petit, sans intérêts, bien entendu. La coopérative devient la personne sociale, elle verse ses produits aux magasins et on les lui paye en bons qu'elle répar-
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tira ensuite entre les coassociés. L'heure sociale de travail peut alors être calculée sur le temps moyen que toutes les coopératives d'une même branche industrielle mettent à fabriquer un pr<K duit donné. Chaque coopérative sera incitée à produire plus que la moyenne. Gomme, en outre, elle acquiert elle-même son outillage et ses matières premières à titre onéreux, on voit qu'une gestion économe et le progrès industriel présentent pour elle un intérêt vital. Les fonctionnaires du collectivisme pur disparaissent pour la plupart. On les choisissait indulgents afin de gagner le plus de bons possible avec le moins de conscience possible ; on voudra encore gagner le plus de bons possible, mais pour atteindre cette même fin, il faudra maintenant élire des hommes doués de toutes les qualités qui font les vrais chefs d'entreprises.
De tout cela résulte un collectivisme très humanisé, ou, si on le préfère, francisé, car ce sont nos anciens socialistes, Fourier surtout, qui inspirent Jaurès quand il fait des repeints sur la fresque marxienne, donc germanique, de la Cité Future. Mais il subsiste entre Fourier et Jaurès un désaccord essentiel. Le premier dédaigne d'invoquer l'autorité nationale, tandis que le second cherche à légiférer. N'a-t-il pas déposé un projet de loi pour constituer avec la viticulture
une de ces vastes fédérations qu'il rêve i ? Il réserve au gouvernement central un grand pouvoir sur les fédérations décentralisées, ne fût-ce que celui de les créer. La force des choses augmenterait encore cette autorité, car il faudra bien toujours que la société proportionne la produc-