Séance de la Chambre du 11 juin
A partir du 1*' juillet 1907, les domaines dans lesquels la culture de la vigne constitue Télément principal du revenu sont propriété nationale.
Les propriétaires vignerons qui travaillent eux-mêmes leur terre en conservent la propriété, sous réserve des obligations ci-aprés définies.
Une loi spéciale déterminera les conditions d'expropriation des domaines nationalisés.
La nation en remettra l'exploitation à une association générale des travailleurs de la vigne, formée par les salariés de tout ordre employés à la viticulture.
Les propriétaires vigpierons formeront une association dénommée association des propriétaires viticulteurs.
Un conseil de gestion, composé de délégués de Tassociation générale des travailleurs de la vigne, de délégués de l'association des propriétaires viticulteurs et de délégués de la nation, déterminera les conditions générales d'administration du domaine viticole. Ses décisions seront obligatoires pour tous les groupes de travailleurs de la vigne et pour tous les propriétaires vignerons.
Une loi spéciale déterminera le mode de nomination, le nom^ bre, la proportion et les attributions des délégués.
A partir du 1*' juillet 1907, le commerce en gros et demigros des vins, la fabrication et le raffinage du sucre, la production et la vente de Talcool deviennent des services sociaux. Des lois spéciales d'expropriation et d'organisation régleront toutes les questions relatives à cet objet.
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tion avec la consommation. Equilibre nécessaire sous peine des pires désastres. Comment Tobtenir sans despotisme ? Une coopérative se fonde librement et s'outille pour fabriquer mille tonnes annuelles d'un produit. Mais voici que ce produit surabonde. Le gouvernement dit à la coopérative : — Fabriquez seulement cinq cents tonnes. — C'est la ruine pour elle, ou si on l'épargne sans favoritisme, c'est le bouleversement de la vie économique dans le pays. Veut-on éviter de pareils incidents ? 11 faudra alors que le gouvernement prenne la responsabilité des fondations de coopératives et leur impose tel ou tel plan industriel. De toutes façons, la tyrannie est inévitable. Elle se fera sentir aussi sur les travailleurs qui, suivant les changements des nécessités économiques, devront être encore transférés d'ime région à l'autre, d'une usine à l'autre.
Adieu donc la jolie petite maison que l'habitant du paradis d'Anatole France considère comme étant bien à lui 1 Sans doute il emportera tous ses meubles et sa vaisselle à reflets métalliques, mais il avait fait sculpter aux murs de sa salle à manger une frise de fraisiers en fleurs (p. 268). Quelle frise lui est réservée là-bas dans son nouveau logis ? Peut-être ime frise de lourdes pâtisseries en stuc. Sans compter qu'un déménagement est toujours ennuyeux et menaçant pour les bibe-
lots, car le citoyen collectiviste aura beaucoup de bibelots (p. 287).
N'allons pas cependant nous montrer injustes. Non, ce citoyen ne déménagera pas. Il travaiUaît à Paris, on Tenvoie à Marseille. Qu'importe, si Marseille est à une demi-heure de Paris? Or les distances n'existent plus : les trams et les autos sonts transparents de vitesse (p. 266). Un certain Michel habite la Sologne, et cela ne Fempêche nullement de diriger une boulangerie près de Suresnes, car il possède un aéroplane qui file assez bien (p. 263).
Ainsi plusieurs incommodités dont les collectivistes affligent la Cité Future pourront s'anéantir devant les commodités dues aux ingénieurs. Il suffit que celles-ci précèdent celles-là. Mais où est donc notre garantie contre une marche inverse des événements ? Dans la foi. Je ne la vois pas ailleurs.
Anatole France aurait-il la foi ? S'il l'a, c'en est fait d'Anatole France lui-même dont Tessence et le charme sont l'esprit critique, le contraire même de la foi. Une autre âme demeure donc chez le Maître. C'est une métamorphose pareille
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à la mort, du moins au regard de ceux qui ne le connaissent que par ses œuvres.
La crainte de ce funeste accident ne serait pas tout à fait injustifiée s'il fallait, en particulier, tenir pour très ferme l'adhésion d'Anatole France au bon de travail. Il dit en effet, par Torgane d'Hippolyte Dufresne, que la Cité Future renonce à la monnaie en faveur du bon de travail.
Les collectivistes de la stricte observance imposent, avec logique, une gêne considérable dans la jouissance de ce bon. Il doit être rigoureusement personnel, comme le sont aujourd'hui les cartes de circulation sur les chemins de fer, par exemple. Eugène Richter ^ nous en donne une description empruntée au marxisme allemand de la meilleure marque. Figurez-vous un carnet rempli par quelques feuillets de coupons à souche. Sur la couverture se trouvent apposés le nom du bénéficiaire, son numéro matricule et sa photographie. Les coupons servent à Tachât des denrées dans les magasins sociaux. Ils sont détachés par le vendeur, non par l'acheteur. On renouvelle ces coupons tous les quinze jours, en tenant compte de ceux qui n^ont pas été employés, mais seulement jusqu^à concurrence d'un certain maxi-
1. Eugène Riohter. Oà mène le socialisme, Éditîo» françalie. Pari», Le Soudier, 1894, pp. ^2-24.
mum, 75 francs, dit Eugène Richter, afin d'empêcher toute formation d'un capital.
Donc, impossibilité pour une personne occupée d'envoyer un voisin complaisant chercher une boîte d'allumettes, il faut se déranger soi-même. Impossibilité de rendre service à un camarade par une avance de bons, on ne peut Tobliger qu'en nature. Tant pis si vous n'avez à sa disposition qu'une table de nuit quand il voudrait une bicyclette. Que d'autres impossibilités, sans compter les difficultés I
Heureusement, Jaurès, qui humanise tout, procède encore ici à une humanisation. La force même des choses dans son système fait du bon de travail un bon au porteur. On en interdit le trafic, mais comment ? Or, en quoi le bon au porteur diffère-t-il de la monnaie ? En quoi gênet-il mieux que la monnaie la perpétration de délits capitalistes comme le prêt à intérêts, la location d'objets mobiliers, etc.. ?
La monnaie se concilie d'ailleurs avec le collectivisme. Supposons que la société s'approprie les moyens de production et de transport, la terre, le commerce, la banque, etc., et conserve l'usage de la monnaie. Que faut-il faire pour empêcher celle-ci d'engendrer le capitalisme ? Il faut s'opposer à toute opération commerciale ou financière entre particuliers, en un mot, défendra
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les monopoles sociaux, comme TÉtat défend aujourd'hui son monopole des tabacs. C'est difficile, mais pas plus que de réprimer le trafic des bons. Les deux répressions sont même impossibles à distinguer Tune de l'autre . Si Ton tient à les exercer, et le devoir de lutter contre Tinfection bourgeoise les imposera, elles ne pourront s'appuyer que sur la délation universelle organisée entre les citoyens.
Mais, disent plusieurs socialistes, le bon de travail permet à la société de proportionner plus exactement la production à la consommation. Et il faut voir dans quel enchevêtrement ils tombent pour investir d'une possibilité purement théorique ce système sacro-saint. Il est facile de prouver, au contraire *, que le système de l'offre et de la demande avec la monnaie renseignerait beaucoup mieux un État collectiviste sur les besoins du pays.
Rien ne justifie donc les jaurésiens de s'être acharnés, dans d'effroyables maquis économiques, à la poursuite du bon de travail. On ne voit pas, en particulier, -pour quelle raison raisonnable ils s'ingénient à remplacer la monnaie par la monnaie changée de nom. Il ne peut y avoir là qu'une préoccupation quasi-religieuse. Elle con-
]. Cf. Maurice Bourguln, loc, cit.
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siste à poursuivre sur For innocent le souvenir de toutes les iniquités commises par les riches. Ainsi fut puni le serpent de la Genèse ; il était inoffensif comme les autres bêtes, mais le diable avait pris sa forme pour faire le mal. Châtiments injustes et inutiles au regard de la raison naturelle. La raison religieuse, non point évoluée, mais dans ce qu'elle a de plus archaïque, la raison des théosophes, la raison occultiste, a d'autres vues. Elle frappe le couteau pour atteindre le meurtrier. Elle détruit le signe pour anéantir la chose signifiée.
Maiscetteraisonoccultiste n*est autre,en somme, que la raison de sentiment. Les masses lui obéissent. L'or monétaire, dans leur esprit^ est un monument du capitalisme, de leur exploitation^ de leur esclavage, et elles ne sont pas encore insensibles à la destruction inutile des monuments. Témoin le renversement de la colonne Vendôme sous la Commune. Il y a là un geste d'éloquence qui plaît au prolétariat. Que Jaurès emploie de pareils ressorts, c'est de sa profession, puisqu'il a aussi une clientèle d'auditeurs ouvriers. Anatole France, au contraire, n'est point tribun de la
plèbe. La plèbe Tignore. 11 écrit pour les bourgeois et pour les intellectuels, ce qui enlèverait toute excuse à son économie superstitieuse, au cas où celle-ci prétendrait sortir du domaine de la fiction. Aussi n'en sort-elle pas. Le fin bon sens du Maître nous le garantit.
En revanche, nous avons peut-être quelque chose à mettre dans la catégorie du positif.
Anatole France est collectiviste. Cette opinion ne tient point par essence de la fantaisie. Elle mérite la considération philosophique, pourvu qu'elle reste surtout négative et ne s'attache pas trop aux détails. Comme protestation contre les maux de la société présente^ elle est parfaitement justifiée. Gomme plan social, elle se recommande par de bonnes intentions^ et, sur tous les points qu'elle s'abstient de préciser, la raison ne répugne pas à la défendre.
Étant collectiviste, Anatole France fait de la propagande pour son parti. Qui peut-il espérer de rallier, sinon ses lecteurs, c'est-à-dire des gens cultivés ? Aussi s'adresse-t-il à eux. Il prévoit le grand obstacle qui s'oppose à leur conversion. — Si la Cité Future, disent-ils, se réalise par les travailleurs manuels, ceux-ci l'aménageront naturellement pour leur commodité particulière, ils y arrondiront leur ventre que le capitalisme les obligeait à comprimer sous une étroite ceinture*
Le bourgeois actuel est en effet pour eux le Ventru. Il n'y a pas d'autre signe d'espèce attaché par les foules à la classe dirigeante. D'où Ton peut conclure à leur ambition, qui est, non pas de supprimer les enflures abdominales, mais de s'en pourvoir à leur tour. Que deviennent l'art, la science, la littérature, la philosophie, sous la menace de ces appétits ? La civilisation sombrera. Nous serions fous de concourir à sa ruine.
Telles sont les alarmes qu'Anatole France tâche à dissiper. 11 emploie d'abord l'affirmation, il répète à son tour les répétitions de Jaurès, car il sait bien que l'affirmation est comme la goutte d'eau : à force de tomber au même endroit, toute nue, toute fluide, elle use les plus fortes résistances par le seul pouvoir de la quantité. — Vous posséderez des objets d'art, dit Anatole France, des dessins, des tableaux, des maisons bien décorées, des aéroplanes. Les fresques, les bas-reliefs, les statues seront prodigués. 11 y aura foison de musées, de laboratoires et d'écoles. Le tout infiniment plus abondant et de meilleure qualité qu'aujourd'hui.
Mais le Maître établit aussi que cette opulence des intellectuels de profession est un droit et une nécessité. Elle provient de la sollicitude que l'Etat collectiviste est obligé de montrer pour la production. Il c favorise les hautes études, Etu-
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diep c'est produire, puisqu'on ne produit pas sans étude. L'étude, comme le travail, donne droit à l'existence... Un sculpteur fait en quinze jours la maquette d'une figure : mais il a travaillé cinq ans pour apprendre à modeler. Et depuis cinq ans rÉtat paye sa maquette... Un chirurgien enlève une tumeur en dix minutes. Mais c'est après quinze ans d'étude et de pratique. Et voilà quinze ans qu'il reçoit en conséquence les bons de l'État... » (pp. 293-294).
Il y a là des observations fort justes sur la valeur de travail accumulé que représentent les œuvres de l'esprit. Et les intellectuels pourraient embrasser la foi collectiviste sans aucune inquiétude, s'ils étaient sûrs d'avoir un Jaurès comme pape. Mais les Jaurès n'ont d'autorité qu'à condition d'obéir au prolétariat. C'est donc ce dernier seul qu'il faut consulter. Je suppose qu'il s'empare du pouvoir. Le voici maître de tout arranger à sa convenance. Il va au plus pressé : meilleure vie matérielle et travail moindre. C'est un souci légitime. On ne peut en avoir d'autre pour conmiencer. L'ouvrier comprend tout de suite que ce désir est irréalisable si l'on n'applique pas, autant que possible, tout le monde à la production des choses de première nécessité. Il faut diminuer les frais généraux de ce grand atelier qu'est devenue la société. Or si on a supprimé ceux qui grevaient
la gestion capitaliste, on les compense par de nouvelles charges ; développement des services d'assistance, des retraites, de Téducation, du fonctionnarisme qui doit désormais se consacrer à une immense et minutieuse statistique. En outre^ les heures de travail sont réduites, et l'ouvrier commence à produire moins jeune pour se reposer moins vieux. Dans de telles conditions, serat-il raisonnable d'entretenir les intellectuels î Ils paraîtront bien onéreux. Anatole France montre qu'ils coûtent cher, mais il évalue beaucoup trop bas leur prix de revient, car non seulement il faut payer quinze ans de la vie d'un homme pour avoir, par exemple, une statue, mais il faut encore faire pousser mille sculpteurs pour récolter un seul artiste. Sans compter que la perspective d'éviter l'usine fera surgir en nombre infini les vocations intellectuelles. On les endiguera par des épreuves sévères. Soit. Cette garantie est assez illusoire. Lejs jeunes gens sont fort capables de fournir un coup de collier, pour négliger ensuite ce qui a fait l'objet de leurs travaux. Combien de Polytechniciens s'intéressent aux mathématiques après leur sortie de l'école ? Cherchez le bachelier qui ouvre un livre latin, une fois son diplôme obtenu. La société ne pourra donc pas compter que ses philosophes, par exemple, continueront toute leur vie de philosopher avec conscience.
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simplement parce qu'ils auront bien travaillé en vue des examens. Il est à prévoir que, pour être sacrés officiellement, les intellectuels n'en fourniront pas moins un formidable déchet. Le prolétariat serait d'une stupidité qui dépasse tout ce que Ton peut pressentir s'il prêtait les mains au développement d'un tel parasitisme social. U péchera plutôt par la bêtise inverse, qui consisterait à ne rémunérer aucune œuvre de l'esprit. Mais supposons-le bien éclairé sur ses intérêts. Il consent à faire des prélèvements sur son travail actuel pour améliorer le travail futur. A qui ces sacrifices iront-ils ? Évidemment on les réservera pour les seuls intellectuels qui savent conserver ou augmenter les forces de travail applicables à la production de première utilité, c'est-à-dire pour les hygiénistes et les ingénieurs.
La philosophie, les lettres, les arts, la science pure, tout cela est du luxe. Or, quand le prolétariat aura conscience de sa révolte, il comprendra qu'elle se dirige contre le luxe. Si les travailleurs sont exploités, ce n'est point parce que le riche accapare pour son usage personnel beaucoup de pain, beaucoup de vin, beaucoup de vêtements, beaucoup de fer, c'est parce qu'il suscite une industrie de luxe dont il est le seul à consommer les produits. Avec la force de travail employée à peindre des tableaux, à écrire des livres,
à tailler des pierres précieuses, à filer la soie, h, ouvrer des bois rares, on produirait le supplément de pain, de vin, de viande, de tissus de laine et de coton, de meubles usuels, qui fait encore défaut pour que chacun ait le nécessaire. On conçoit sans doute qu'une fois pourvu de ce nécessaire, le prolétariat songera au luxe, mai$ s'il le veut pour tout le monde, les progrès seront fort lents. Décidera-t-on, par exemple, de donner à chaque femme une seule rob e de soie, on sera obligé dlnstituer une production supérieure en importance, et de beaucoup, à toutes les productions de luxe actuelles réunies ensemble.
Que les intellectuels travaillent donc à l'avènement du collectivisme, mais sans se figurer qu'ils prennent ainsi l'intérêt de leur confrérie. Individuellement, à la vérité, ils peuvent espérer une vieillesse dorée par les bons de travail du prolétariat vainqueur et reconnaissant, à condition de penser : — après moi le déluge. — Les gens qui croient au collectivisme ne montrent peut-être pas une grande sagesse, mais ils sont fous à coup sûr de vouloir en obtenir gratuitement la suppression des maux actuels. Tout se paie. La rançon est ici le sacrifice de la parure matérielle et mentale. Il est inutile de crier au béotisme. Le prolétariat répondra : — Mieux vaut une civilisation sans art, sans hautes spécu-^
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lations, mais sans misère, qu^une Athènes où les travailleurs ont faim. — On ne saurait blâmer les Anatole France et les Jaurès de préférer cette civilisation prolétarienne s'ils consentaient à macérer nos chairs et nos âmes. Or tel n*est pas leur goût. Ils prisent très haut les agréments de la vie. Aussi, quand ils en fleurissent une Cité Future qui sera austère et plate ou ne sera pas, témoignent-ils de peu de clairvoyance. Mais nous sommes tous sujets à un pareil aveuglement. Si deux objets que nous désirons s'excluent Tun Fautre, nous ne les en poursuivons pas moins tous les deux.
Anatole France choisit ainsi le collectivisme et le luxe. Il aspire avec une ardeur égale à deux paradis contradictoires : le sien où toutes les jouissances les plus exquises de l'art et de la pensée se trouveraient réunies, et celui des prolétaires : médiocrité pour tous. Anatole France est à la fois très humain et très raffiné. Voilà tout ce que prouve en somme Sur la Pierre blanche. On le savait déjà. Nous devons toutefois nous féliciter de voir ces hautes qualités apparaître une fois de plus chez un Maître que nous aimons et admirons.
LA DÉFExNSE DU RICHE
Je fus pris un jour d'une soif de justice. Il me fallut soudain, non point cette justice vulgaire dont les principes se retrouvent à peu près partout, mais La Justice. Je souffris de voir la richesse mal répartie. Mon bien-être me pesa^ et comme je ne savais de quelle manière le céder à la communauté, j'éprouvai le besoin de submerger un capitaliste sous l'orage de l'indignation prolétarienne. Cela soulagerait mon cœur à défaut de ma bourse. J'allai donc trouver Photimc, un milliardaire, garçon égoïste, que j'aimais à d'autres moments.
Dès rentrée je lui dis :
— N'as-tu pas honte d'être riche î
— Pourquoi honte ? me demanda-t-il en m'offrant un havane authentique. Ma fortune vient d'un oncle que je n'ai jamais vu. Elle ne doit mi sou ni à mon travail, ni à mon astuce. Comment rougir ais-je de ce que je n'ai pas fait ?
J'allumai le cigare de Photime. Et, entre les bouffées, ma bouche commença d'exhaler tous les reproches que les prolétaires peuvent adresser à leurs exploiteurs.
Quand il m'eut longtemps écouté sans impatience, Photime prit la parole à son tour.
— C'est bien à tort, dit-il, que les socialistes m^accablent par ton organe éloquent et bourgeois. Je ne fais aucun mal au prolétariat. Il n'est privé de rien par ma faute. Âh ! si je mangeais dix kilos de pain par jour, un ami des misérables comme toi pourrait avec juste raison me traiter d'affameur, car il y aurait peut-être quelque part neuf pauvres diables qui, grâce à ma voracité, seraient privés de leur portion. Mais je ne con« somme qu'une livre de pain. Un maçon en avale bien le double. Est-ce que je bois le vin du peuple î J'aimerais mieux Teau. La France produit par an cinquante milions d'hectolitres en vinasses violacées et baveuses, en reginglets funestes aux dents. Voilà l'océan rougeâtre où s'abreuve le prolétariat. Et il s'y abreuve avec plaisir^ comme tu as pu t'en assurer lors de ton passage au régiment 1 Or je ne puise pas dans cette mer la valeur d'une tasse. Je me désaltère aux deux cent mille hectolitres de bon vin ordinaire que fournissent quelques vignes bourguignonnes ou bordelaises.
Je fis observer à Photime qu'il enlevait de la joie aux ouvriers. Ceux-ci ne seraient-ils pas bien aises de goûter tous les dimanches à une boisson plus fine ?
— Ce n'est pas sûr, repartit Photime: leurs palais n*ont pas été dressés aux mêmes goûts que le mien. Mais peu importe. Prends seulement la peine de compter. La moitié du vin en question est exportée. Avec le reste on ne distribuerait pas une bouteille par an à tous les Français adultes. Vraiment ce n*est pas la peine d^en parler. Quant aux nobles vins qui supportent sans aigreur et sans faiblesse un long emprisonnement au fond des caves, tu les épuiserais en versant une seule goutte de leur élixir sur chaque langue prolétarienne...
Il en est ainsi pour tout. Je ne mets pas des vêtements d'ouvriers, je ne couche pas dans Tin lit d^ouvrier, les diamants que je donne à ma maîtresse ne sont point une parure de femme d'ouvrier, je ne prends pas la place d'un ouvrier en tramway ou en omnibus, puisque je fais toujours chauffer mon auto quand je veux sortir. Il est très rare que ma consommation s'exerce sur les produits dont tout le monde pourrait avoir sa suffisance. Rien n'empêcherait de fabriquer assez de tissus de qualité ordinaire en toile, en laine, ou en coton, assez de meubles à la machine, assez
de bijoux faux, assez de chromos, pour que nul ne fût privé de linge, d'habits, de sièges, de lit, d'ornement, ou d'art. Or je ne me fournis d'aucune de ces choses accessibles à l'universalité des hommes. Je ne frustre donc personne. Bien plus, je laisse ma ration disponible. D'autre part, tu me concéderas qu'on serait fou de prétendre distribuer à chacun des truffes, des vêtements de soie ou de laine fine, des armoires de Boule, des diamants, des tableaux de maître. Ces- objets appartiennent par force à des privilégiés. Je suis de ces privilégiés. Loin de faire tort au prolétariat, je supplante un inconnu qui serait non moins privilégié que moi à ma place, c'est-à-dire un homme peu intéressant.
— Plus intéressant, m'écrîai-je, si plus travailleur! Et qui donc pourrait produire moins que toi?
— Personne assurément, répondit Photime.La spécialité à laquelle je m'attache est celle de consommateur. Elle suffirait à m'occuper, même si je devais vivre cent ans de plus. Ce n'est pas une sinécure, en effet, que de s'astreindre sur tous les points au luxe véritable. Tu n'es pas assez barbare pour ignorer que la cherté des objets est le moindre élément de ce luxe. J'exige encore sur toute chose le sceau le plus éminent du génie humain et, autour d'elle, le cadre qui la mette le mieux en valeur. On doit me rendre justice à cet égard ;
je n'ai rien acheté qu'avec choix et discernement . Je suis un bon consommateur. Mon rôle est bienfaisant. Il consiste à soutenir la civilisation. Moi et quelques riches, nous donnons aux produits rares un débouché qu'ils n'auraient pas sans nous. En dehors dn travail que nous pouvons seuls payer, tout n*est que sabotage esthétique.
Ici je donnais un peu raison à mon ami Photime. Je lui trouve un goût exquis, et il me paraît évident que si tous les ploutocrates lui ressemblaient, Fart s'en trouverait mieux.
— Je dis : « pouvons payer», reprit-il, car en fait, malheureusement, beaucoup de riches entretiennent des artistes pitoyables dont le seul mérite n'est même pas toujours d'avoir été pauvres. Ces riches4à manquent à leur devoir. Us consomment avec l'intelligence de la poubelle qui ne distingue pas dans son accueil entre la boîte à sardines et le bijou perdu. Us font tort au peuple en le privant d'amuseurs qui lui conviennent.
— Tu méprises le peuple I dis-je à Photime.
Il s'en défendit. Il ne ressentait à Tendroit des
prolétaires ni mépris ni estime. Sa considération pour eux était toute objective.
— Le raffinement, poursuivit-il, est le résultat d'un long exercice. Et peut-être devons-nous plaindre ceux qui n'ont pas eu l'occasion de faire cet exercice, car il ne manque pas d'agrément.
LA DÉFENSE I>U BlCIiB 207
Une autre considération nous permet par ailleurs de les féliciter : c'est qu'ils satisfont leurs goûts à meilleur compte, avantage dont je ne veux pas qu'on les prive en attendant le raffinement uni» versel.
« Voilà un peintre dont les croûtes, payées cent sous, combleraient d'aise les ménages ouvriers. Cet homme donnerait delà joie aux humbles. Mais on l'enlève à cette vocation. Il fait pour cent louis des portraits de riches avec le peu d'art dont se contente la clientèle populaire. N'est-ce pas fâcheux ? Je me flatte de n'avoir jamais été complice d'un pareil scandale. Mes soucis de bon consommateur m'ont empêché, je le répète, de prendre le moindre plaisir aux dépens du prolétariat. J'ai donc bien mérité de lui. Il est bête ; il va m'accuser comme toi d'être oisif. Il me reprochera encore, ô contradiction, mon absence de vertus bourgeoises. En effet, je suis le mauvais riche, et par là j'appartiens à l'espèce qui devrait le moins déplaire aux socialistes. Mon oisiveté me vaut de ne pas exploiter Je prolétariat. Ma prodigalité, ou plutôt mon absence d'épargne, empêche ma fortune de grandir. Ainsi je m'abstiens, suivant mes forces, de contribuer à l'engraissement du Capital, ce monstre, dit-on, si impitoyable. Dans la circulation de la richesse, je me comporte comme un canal aux parois bien étanches ;
autant d'argent m'arrive, autant il s'en écoule, à peine entré, le voilà sorti. Je ne suis pas le bour-^ geois-éponge qui se gonfle d'économies et laisse passer un faible suintement de dépenses. C'est dans le bon riche, non dans mes pareils, que le prolétaire trouve un exploiteur. Le bon riche se prive. Il met de Targent de côté. Cet argent, qui vient des travailleurs, ne retourne pas aux travailleurs tout de suite comme le mien, il tombe dans Timmense bas de laine national. Comme la France épargne plus qu'elle ne produit, Tor s*y accumule plus vite que les autres richesses, tout augmente de prix. Tu as économisé trois millions, mais ils n'ont plus que le pouvoir d'achat de deux millions. C'est un million de perdu : le travail Tavait gagné, le travail ne le re verra jamais. Les ouvriers sont frustrés d'autant. Moi, au contraire, je ne prélève rien sur eux sans le leur rendre immédiatement. Les contribuables quelconques me donnent une partie de leurs impositions pour alimenter le revenu de mon trois pour cent, mes dividendes d'actions minières me sont fournis par les mineurs, d'actions gazîères par les gaziers, etc.. Ce que je reçois ainsi des contribuables, des mineurs, des gaziers, je le reverse aussitôt aux peintres, aux sculpteurs, aux décorateurs, aux fourreurs, aux bijoutiers, aux couturières... — Pardon I dis-je, tu le réserves aux marchands
LA DéFBNSB DU RICHE 209
qui sont eux-mêmes ces bourgeois-éponges dont tu viens de parler.
— Je ne puis faire autrement, répondit Photime. Que les autres se privent de jouir pour amasser, c'est leur crime, non le mien. Certes, si tous les produits que je consomme m'étaient apportés directement parles producteurs, je trouverais cela bien préférable. La suppression des intermédiaires est du bon socialisme.
— Elle mène droit au collectivisme, fis-je observer.
— Le collectivisme, répondit Photime, institue rÉtat pour intermédiaire universel. Toute la question revient à savoir si cet intermédiaire ne serait pas beaucoup plus onéreux que ceux dont nous sommes affligés aujourd'hui. On peut le croire pour diverses raisons dont la principale est que, dans l'État collectiviste, des fonctionnaires remplaceraient les industriels et les commerçants.
— Tu es un intermédiaire toi-même, 6 Photime, puisque tu fais passer à la modiste l'argent du mineur.
— Non, je suis un consommateur. Mais s'il te plaît de m'appeler intermédiaire, j'appartiens à l'espèce de ceux qui ne retiennent rien au passage. Ils sont les seuls à l'abri des tentations antiprolétariennes. J'en éprouve une grande joie, non point que j'aime les ouvriers, ou que j'espère en
"îir
leur justice pour le jour du grand chambardement^ mais parce que mon innocuité à leur égard est TeflEet de ma conduite immorale. C'est d'une ironie que je trouve charmante lorsque j'écoute les sermons socialistes. Je t'ai démontré que le crime des riches était l'épargne. Or, si je m^abstiens d'épargner, c'est que mon égoïsme répugne au dévouement conjugal et aux tracas de la paternité. J'aurais une femme sage, car à quoi bon épouser celles qui rempliraient aussi bien l'office de cocottes. Cette femme sage voudrait assagir mes dépenses. Je lui céderais par amour du repos. Des enfants me rendraient soucieux pour leur avenir, et j'amasserais de quoi les doter. Mais ce n'est pas tout : — l'intérêt va sans cesse en diminuant, me dirais-je. Augmentons donc le capital afin que le revenu de mon héritage ne soit pas réduit. — Rien de tout cela ne me pousse aux économies. Au contraire, j'ai pris une mattresse qui m'empêche d'en faire, même pour elle, car ne l'aimant pas, je me soucie peu de la diriger dans la gestion des libéralités que je lui dispense. L'orgueil et la sensualité expliquent seuls ma liaison avec elle. Et ainsi, en résumé, 1 oisiveté, l'égoïsme, l'orgueil et la sensualité font le riche que nul antagonisme réel ne heurte au prolétariat.
J observai qu'il y avait l'antagonisme de senti-
LA DÉFBNSB DU RICUB 211
ment. Non de sa part, à la vérité, mais de Tautre. Et cela se comprenait. En hiver, quand des trottins, vêtus de robes trop minces, voyaient passer la maîtresse de Photime avec cinquante mille francs de zibeline sur le dos, ces jeunes prolétariennes ne devaient-elles pas songer : — Voilà de quoi tenir chaud à deux mille d'entre nous ?
— Pensée naturelle mais absurde, reprit Photime. Ces peaux de zibelines, si elles n'étaient pas dans la garde-robe de ma maltresse, seraient a illeurs. Admettons qu'elles fournissent des tours de cou relativement modestes à une centaine de bourgeoises, les deux mille trottins en auraientils plus chaud î Ou bien supposons ces jolies fourrures occupées à préserver du froid leurs propriétaires naturelles, les zibelines, jusqu'à la mort de celles-ci ; autant de perdu pour quelques bra^ ves trappeurs sibériens ou canadiens et quelques fourreurs d'Europe. Ne me dis pas que les cinquante mille francs ainsi laissés disponibles passeraient en vêtements pour les prolétaires. Tu connaîtrais bien mal nos bourgeoises françaises. Il est parfaitement vrai que plusieurs d'entre elles pensent comme les trottins et se croient ainsi Tâme socialiste. Elles disent :— C'est scandaleux de dépenser tant d'argent à se vêtir quand il y a des gens qui meurent de froid. Je pourrais me payer une toilette de mille francs, commandons-
en seulement une de dix louis. — Ensuite, où vont les huit cents francs de difiérence ? Au marécage de l'épargne. Peut-être prélève-t-on sur eux cent francs pour les pauvres. On entretient ainsi la mendicité. Ou si parfois on atténue quelque peu la misère, c'est au prix d'un effroyable coulage, et on ne contribue autant dire jamais à la prévenir, œuvre bien plus importante et bien plus difficile. La bonne manière d'employer l'argent économisé sur les zibelines à vêtir les trottins serait de lui faire produire des fourrures bon marché, c'est-à-dire de le placer dans une manufacture apprêtant les peaux de lapins ou autres. On n'y songe guère. 11 est vrai que si Ton faisait de tels placements avec un but philanthropique, ils créeraient une industrie sans lendemain. On recherche donc le profit et si on Tobtient, les peaux de lapins permettront alors d'acheter des peaux de zibelines. Nous voici ramenés au point de départ.
— 11 y aurait une autre solution, dis-je. Laisse les zibelines mourir désormais de leur belle mort, ainsi que les renards bleus et autres aristocrates de la gent poilue. Les trappeurs qui les poursuivaient fourniront une main-d'œuvre disponible qui augmentera bien plus utilement la production des denrées vulgaires.
— Oui, répondit Photime. Mais aussi que les pierres précieuses restent dans le sol, que les
truffes régalent seulement les porcs favorisés par la chance, que Ton s'abstienne de champagniser le Champagne, de faîredes dentelles à la main... Bref, supprimons le luxe. Enlevons à la civilisation tout ce qui ne peut pas être à tous, c'est-à-dire le meilleur de la civilisation elle-même. Prenons ce qu'il faut du bien-être des privilégiés pour combler les vides du bien-être général. C'est ainsi que se pose la vraie question pour le collectivisme. Mais bien peu de socialistes ont le courage de l'envisager ainsi. Us affichent en général la prétention de remblayer la vallée en respectant la montagne, ils conservent la production de luxe actuelle, ils tiennent à notre civilisation tout entière, car ils se défendent à cor et à cri d'être des sauvages, mais quand il s'agit de répartir les choses rares, ils pataugent grandement, s'ils ne détraquent pas tout à fait eux-mêmes leur machine économique. Le mieux qu'ils puissent faire est de recourir au tirage au sort entre amateurs. Une harengère possédera ainsi un diamant gros comme un bouchon de carafe qu'elle mettra sur une robe de laine, parmi de vulgaires verroteries, et un zingueur accrochera une toile de Besnard entre les effigies de jolies femmes qui embellissaient naguère les rouleaux à nonnettes. Diamant et tableau perdront toute valeur, car ils ne sont rien sans un ensemble approprié. Donner avec le dia-
mant une toilette où il ne détonne pas, fournir, en même temps que le tableau^ un local et un mobilier qui puissent Tencadrer sans absurdité, il n'y faut pas so nger, sous peine de rétablir les privilèges de Tépoque bourgeoise au profit de bénéficiaires nouveaux.
< Il n'y a donc pas à sortir de ce dilemme : ou conserver, ou supprimer la production de luxe. Mais si Ton prend ce dernier parti, rien ne sera fait quand on aura détruit les grosses fortunes comme la mienne. Quels sont les reproches sérieux que nous méritons, moi et mes pareils^ du point de vue socialiste ? Nous sommes oisifs, et par là nous privons la production. Ah 1 quel renfort nous lui apporterons en lui restituant nos bras et nos cerveaux 1 Un homme de plus pour cent mille. C'est aux moyens, aux petits surtout, qu'il faudra s'adresser si l'on veut augmenter péniblement d'un dixième l'armée des travailleurs. Sus donc au petit rentier 1 Sus aux petits boutiquiers, petits avocats, petits artistes, petits écrivains, petits intellectuels, dont la besogne est inutile ou n'exigerait que trois fois moins de monde I En second lieu, nous autres gros riches immobilisons, pour une consommation privilégiée, des ouvriers qui s'emploieraient mieux en alimentant la consommation générale. Là encore, si l'on s'en tient au luxe que nous pouvons seuls
LA ùéFBNSB DU RICHE 215
payer, on n'aura pas le nombre, il faudra encore s'attaquer au luxe des petits bourgeois.
€ Les socialistes sont des gens qui disent : — petits ! petits ! — comme la fermière aux poulets qu'elle choie en attendant de les plumer, ce qu'elle devra faire, et à contre-cœur, car elle a des sentiments. Le socialisme est bien obligé de dire : — petits I petits I — aux électeurs qui possèdent la force du membre ; si jamais il régit la bassecour humaine, ce sera pour plumer des petits. On ne leur enlèvera pas leurs biens, mais ils seront obligés à en jouir socialement, c'est-àdire au gré de Tadministration publique, non au leur. Ils auront gardé le nom de propriétaire et perdu la propriété. Gomment cela serait-il autrement ? La victoire coUectîviste apparaît comme une issue de la lutte actuelle. Or, aujourd'hui, ce sont surtout des petits qui luttent contre d'autres petits. Le misérable n'est exploité que par le pauvre. Quel salaire de famine gagnent les ouvrières en confections dont les produits vont au peuple I C'est quand l'épouse de Thumble s'endimanche que Ton devrait penser aux malheureuses qui cousent nuit et jour sans manger. On pleure sur elles, au contraire, en voyant les ouvrages qu'elles n'ont pas faits. Des indignations vertueuses tonuent contre les toilettes mondaines dont la perfection exige une main-d'œuvre sa-
vante qu'il faut bien payer. Bêtises I On devrait pourtant avoir honte de les ressasser depuis Isaïe et les autres énergumènes juifs que la magnificence de leur langage excusait de déraisonner. Crois-moi, il y a là un préjugé clérical. Les prophètes ont légué la haine du riche au christianisme qui l'a transmise à sa secte laïcisée, le socialisme. Nous sommes pour les prolétaires des diables laïques. Je considère plutôt mes pareils comme un chœur des anges. Que deviendrait le Beau sans nous ? Je ne dis pas que nous le créons. Mais nous faisons vivre ceux qui le créent en les payant, et nous sommes seuls à pouvoir les payer avec TÉtat, un]amateur ladre et peu éclairé, entre parenthèses, car il allume la lanterne de son goût à la politique. Or qu'y àt-il sur terre de plus céleste que le Beau ?
Photime s'interrompit un instant. Soudain :
— Gonnais-tu le principe de Carnot ? me demanda-t-il.
— C'est de la physique, je le crois, répondis-je. Mais à quel propos...
— Tu le verras, reprit-il, si tu as encore un / peu de patience... Il me vient à l'idée qu'une même loi régit peut-être la société humaine et Tunivers matériel, et cette loi, analogue au principe de Carnot, je l'appellerais la diminution des différences. Le monde physique est doué d'une
vie, d'une activité, que les savants nomment énergie. Elle se manifeste par des différences : différences de température qui* font apparaître l'activité calorifique par le réchauffement d'un corps moins chaud aux dépens d'un corps plus chaud, différences de niveau grâce auxquelles l'eau provenant de la fonte des neiges sur les montagnes s'écoule vers la mer. Or, par le jeu même de cette activité, les différences tendent à diminuer. Le soleil se refroidit parce qu'il réchauffe l'espace et les planètes ; la différence de température entre le soleil d'une part, l'espace et les planètes de l'autre, devient de moins en moins grande. Le torrent use la montagne, il rabaisse ; la différence de niveau entre la montagne et la mer s'atténue. Un jour viendra donc où il n'y aura plus de différences dans l'Univers. Les fleuves ne couleront plus. Les soleils et l'espace seront également chauds, ou plutôt également froids, car tu n'ignores pas que, devant l'espace, les soleils sont comme une charretée de têtes d'épingles devant l'Océan. Chauffe ces têtes d'épingles au blanc éblouissant et jette-les dans la mer au Havre, les baigneurs de Sainte - Adresse eux-mêmes ne sentiront aucun changement dans la fraîcheur de leur bain. Aussi, quand l'espace aura bu toute la chaleur des soleils, il n'en restera pas moins d'un froid à solidifier le
sang de nos veines et peut-être Tair dans nos poumons. Bref la mort universelle suivra l'abolition des différences. Telle est la fin que le principe de Camot promet aux choses matérielles. Et de même, dans le monde moral, toute activité est due à des différences. G^est parce que les gens ne sont point pareils qu'ils s'aiment, se haïssent, s'attirent, se repoussent. On ne se groupe même avec des hommes qui ont vos goûts, vos intérêts, vos sentiments, que contre d^autres hommes de goùts^ d'intérêts et de sentiments différents. L'instinct d'imitation, qui est, suivant le regretté Tarde, le moteur essentiel de l'activité humaine, resterait inerte si tout le monde arrivait à faire la même chose. Sans désirs, on demeure inactif ; or, on ne désire que ce qu'on n'a pas, et comment savoir ce dont on est privé si nul ne le possède, s'il n'y a pas, en un mot, des différences de possession. Indifférence vaut immobilité, et indifférence signifie non^différence, suivant une étymologie, probablement fausse pour les philologues, mais qui fournit aux philosophes un sujet utile de méditations. Ces différences, réparties dans notre espèce, tendent à diminuer parla force même du mouvement qu'elles impriment à l'humanité. Les différences entre les peuples avivent leur prise de contact, et de leur contact résulte l'absorption ou l'imitation des uns par les autres; les différen-
ces se réduisent d'autant. Déjà les particularités de mœurs, de costumes, d'art^s^effacent, comme tu peux t'en assurer par les plaintes sur la dispari* tion de la couleur locale. On voyage^ attiré par la différence entre les pays étrangers et le pays natale mais le résultat du voyage est déjà que Ton trouve la même cuisine dans les grands hôtels des quatre parties du monde. Tout le mouvement politique et social depuis l*antiquité a été suscité par les différences de conditions politiques et sociales, et son objet reste aujourd'hui, comme jadis, leur abolition. Celle-ci d'ailleurs, si elle est proche, relativement à l'égalisation des niveaux physiques, ne nous menace paô encore directement. Une différence ne s^efface que pour en faire surgir une autre moins haute mais plus étendue : après la noblesse le tiers-état, après lui le quatrième, et quand le quatrième régnera, on verra qu'il constitue encore une aristocratie ; vois par exemple ce que sont les ouvriers de la grande industrie si on les compare aux victimes du sweating-system. Et ainsi Tonde sociale ira sans cesse en s'élargissant et en s'abaissant, jusqu'au jour où elle ne ridera plus le miroir uni de l'égalité. Ce jour-là, l'humanité se figera dans une étemelle stagnation^ autant dire qu'elle sera morte. Âime-nous donc, nous autres riches, à moins que tu ne désires hâter cette fin. Parce
que nous sommes des différences, nous prolongeons la vie sociale. Je t'ai prouvé déjà que nous faisions fleurir le Beau. Ces deux mérites suffisent en vérité pour qu'on nous appelle^ comme je le réclame, des anges laïques.
Ainsi parla Photime. Je réfléchis plus tard, et je trouvai qu'il y avait du faux dans quelques-uns de ses arguments. Sa théorie des différences n'a aucune valeur, sinon peut-être au point de vue littéraire. Il compare mal l'évolution de l'homme à révolution de la matière. Celle-ci, dans la partie que nous connaissons un peu, nous apparaît bien comme une diminution des différences. Chez rhomme, au contraire, nous voyons apparaître et augmenter les différences depuis l'âge de pierre jusqu'à la civilisation. Qu'elles doivent atteindre à une apogée pour diminuer ensuite, c'est possible, sinon probable. Rien ne dit cependant que leur phase croissante soit terminée. Nous naissons encore différents dans un même milieu.
Quand une même éducation rapproche les hommes, elle ne peut empêcher les contrastes les plus marqués de subsister entre les intelligences et entre les caractères. On ne surprend aucune atténuation dans les différences d'origine purement individuelle. Et des différences s'accentuent^ celles par exemple qui sont engendrées par la spécialisation du travail dans toutes les branches
de Tactivîté humaine. Dépassent-elles en amplitude d'autres différences qui s'abolissent ? On le saura quand on aura découvert le mètre capable de mesurer les grandeurs de cette sorte. Jusquelà nul ne pourra dire si vraiment la richesse est indispensable pour retarder la stagnation sociale.
Photime erre encore lorsqu'il méprise Tépargne. Elle est un réservoir qui emmagasine la richesse aux jours de crue pour la faire couler quand une crise abaisse le niveau du fleuve économique. Il est vrai que parfois un réservoir s'envase, s'élargit indûment/ imbibe les terres voisines, et mérite ainsi le nom irrévérencieux de marécage. Notre réservoir national en est là. De sorte que mon ami n'a pas tout à fait tort.
Mais c'est en vain qu'il préconise l'oisiveté. Il tombe ainsi dans la contradiction. Je crois maintenant avec lui que le bon socialisme consiste à augmenter la production et la productivité, et à se passer autant que possible des intermédiaires. Or, Photime ne s'inquiète pas de la production. Il ne contribue ni par un sou, ni par un mot, à l'extension du mouvement coopératif. Les riches de ton espèce, 6 Photime, sont bien des parasites sociaux, quand ils n'ont pas ton goût et ta culture, ce qui est le cas le plus ordinaire.
Je ne les accuserai pas davantage, car il est manifeste, comme le remarque Photime, qu'ils
322 PARADIS LAÏQUBS
gont sur la sellette depuis le temps dlsaïe, d'où l'espoir m'est enlevé de ne pas être banal en prononçant un réquisitoire contre eux. Si toutefois quelqu'un se rencontre pour regretter cette lacune, il la comblera sans peine en allant au théâtre, à l'église, au parlement, aux meetings populaires ou dans les salons.
€ — Ainsi, moi, Monsieur, me dit un inconnu rencontré en chemin de fer et qui entreprenait mon éducation économique, ainsi, moi^ je mérite pleine confiance quand je parle des grèves au point de vue général. Personnellement, je suis désintéressé dans la question. Je ne les crains pas. Demandez-le plutôt à mes ouvriers. Ils ont essayé une fois de me traiter comme on traite les autres patrons, mais je ne crois pas qu'ils y reviennent de sitôt. Voilà ce que c'est que de montrer un peu de fermeté. < Demain, leur ai-je dit, le travail reprendra aux heures et aux conditions habituelles. Ceux qui ne rentreront pas seront considérés comme ayant quitté l'usine définitivement. » Tous furent à leur poste le lendemain. Depuis ce moment, je n'ai plus eu le moindre ennui.
€ Et cependant, remarquez-le bien, notre mai-
son est peut-être la seule où persiste le régime paternel. Je traite mes ouvriers en amis. Je leur parle. Après cette tentative de grève, j'ai fait venir ceux que je connaissais comme les plus raisonnables. Ils se présentèrent, bien penauds, mais je les mis tout de suite à leur aise :
€ — Asseyez-vous, asseyez-vous. Il n'y a plus ici ni patron, ni ouvriers, rien que des hommes. Nous allons causer en camarades.
« Je leur fis alors un petit discours qu'ils écoutèrent religieusement, sans m'interrompre. Le voici en résumé :
€ — Répétez bien aux autres que si je refuse une augmentation de salaire et une diminution de la durée du travail, c'est dans votre intérêt à tous. Vous êtes fort intelligents. Vous allez me comprendre sans peine. Faisons une supposition : tous les salaires sont augmentés. Qu'arrive-t-il ? Tout augmente de prix. Vous gagnez six francs au lieu de cinq, mais ce qui vous coûtait cinq francs en vaut six. Bénéfice ; zéro. Et même vous perdez tout ce que la grève vous a coûté, si vous avez commis la sottise de faire grève. Je sais bien ce que vous allez répondre : — Que le patron prenne l'augmentation de salaire sur ses bénéfices, alors le prix des choses ne bougera pas. — Nos bénéfices I d'abord, il faut en faire^ 3ans cela pourquoi se lancer dans Tindustrie? Et
la concurrence nous force à les faire toujours aussi petits que possible. On ne me laissera pas gagner cent sous par objet fabriqué alors que Fafifaire serait encore bonne avec deux francs de gain. Ou les hommes seront tous devenus subitement idiots ou il se trouvera quelqu'un pour m'enlever ma clientèle si je ne ramène pas mes prix au minimum raisonnable. Donc les bénéfices sont irréductibles et l'augmentation des salaires ne profite pas aux ouvriers.
€ Telles sont> Monsieur^ les explications que je donnai à ces braves gens. Us les ont trouvées bonnes, j'en suis sûr, car le travailleur français a beaucoup de bon sens. Ah 1 si les hommes qui sont écoutés des prolétaires leur tenaient le même langage que moi, nous n'aurions pas à déplorer ces grèves qui ruinent l'industrie française et surtout les grévistes. »
Nous en étions là de Tinstruction économique que l'inconnu me prodiguait gratis quand le train approcha de la gare. Je hasardai alors une objection :
— Qu'importe à Touvrier une hausse du taux de la vie dans dix ans, s^il obtient tout de suite une amélioration. Il peut donc avoir intérêt à faire grève.
— * Les grèves, me répondit l'inconnu, ne réussissent presque jamais.
J'eus alors une curiosité.
— Que fabrique votre maison? demandai-je.
— Des tapis^ Monsieur.
Et le remous des voyageurs qui se hâtaient vers la sortie nous sépara. J*aurais pourtant bien voulu apprendre le secret de prouver que la hausse des descentes de lit fait renchérir les vêtements, la nourriture, le logement, les moyens de transport.
De retour à la maison, j'interrogeai Eugénie^ ma femme, qui connaît admirablement le prix des choses.
— Tu ne m'écoutes donc jamais !s'écria-t-elle. Il y a longtemps que je me plains. Tout a monté, la volaille, les légumes, le poisson, la viande,... tout enfin.
— On m'a expliqué pourquoi, repris-je. C'est parce que les ouvriers se mettent en grève. Alors ils obtiennent des augmentations de salaires, bien que les grèves ne réussissent jamais. Les patrons se rattrapent sur les prix de vente. On paie davantage les métallurgistes et voilà ce qui rend les œufs inabordables. Les poulets sont devenus ruineux depuis que les terrassiers gagnent 10 ceii-
BAISONS € BOURQBOISBS > 227
times de plud par heure. Quant aux légumes, leur cherté vient de la grève du bâtiment. Et le beefsteak resterait accessible si les typographes n'avaient fait triompher leurs revendications.
Là-dessus, Eugénie soutint que je ne parlais jamais sérieusement.
— Très sérieusement, répliquai-je. Qu'avonsnous eu en fait de grève agricole ? Une en Seineet-Marne quand tout était déjà plus cher et des grèves de vignerons qui n'ont pas fait monter le prix du vin dont la mévente au contraire est devenue de plus en plus célèbre. Alors, il faut bien songer aux grèves non agricoles, si vraiment les grèves sont la cause du renchérissement général... À ce propos, te plains-tu aussi pour tout ce qui n'est pas la nourriture ?
— Je me plains aussi, mais d*une autre façon. Les choses de première qualité sont devenues plus chères, mais il y en a de basse qualité qui sont meilleur marché que jamais. Ainsi, la moin« dre € boniche )► trouve le moyen de se mettre à la mode. C'est très mauvais. Les femmes de ménage se regardent comme les égales de leurs maîtresses. On ne peut plus leur faire une observation. Et ces dames réclameront bientôt le repos hebdomadaire. Ah 1 le repos hebdomadaire I voilà ce qui nous ruine.
228 PARADIS LAÎQUBS
Ce fut dès lors le repos hebdomadaire qui fît les frais de notre entretien. Ma femme ne cessait plus de le maudire depuis que 'nous avions eu du pain rassis trois ou quatre lundis de suite. Gomme si la solidarité prolétarienne et, à plus forte raison, le démocratisme bourgeois pouvaient tenir devant le pain rassis 1
Eugénie ne décolérait pas. Elle réclamait la liberté pour tout le monde, pour ceux qui veulent travailler et pour ceux qui veulent se reposer. En cela elle s'exprimait comme les journaux progressistes et comme beaucoup de particuliers.
Mais une liberté n'en détruit-elle pas une autre? C'est le cas ici notamment. Les employés d'un commerçant qui ouvre boutique tous les jours, y compris le dimanche^ veulent prendre un jour de repos par semaine. Ils sont libres de le faire, à coup sûr, mais le commerçant songera aussitôt à les remplacer par d'autres employés qui consentent à travailler aux ancieimes conditions, et il en trouvera. Donc, à défaut d'une entente générale entre tous les employés, une loi seule peut leur donner la liberté du repos hebdomadaire. Et dans les magasins qui fermaient le dimanche
RAISONS < BOURGBOISBS » 229
avant la loi, autorisait-on les commis à venir travailler ce jour-là? D'importantes maisons violaient donc la sainte liberté du travail sans que personne y trouvât rien à redire.
' Comment expliquer en outre que celles-ci n'aient pas maintenu leurs prix, ce qui eût forcé les autres à les imiter? Ou ne devons-nous plus croire à la vertu de la concurrence ?
D'après certains économistes, qualifiés peu orthodoxes, le prix de la vie augmente d'abord et les ouvriers se mettent en grève ensuite. L'augmentation serait due à l'afflux de Tor. Si la quantité d'or double dans un pays sans que les produits changent de nature ni de quantité, le prix de ceux-ci en or doublera évidemment.
Que les économistes en question aient tout à fait raison, ce n'est guère probable, mais il est certain qu'ils n'ont pas tout à fait tort.
Les < bourgeois » conviendront bien rarement de ce dernier point ; ils ne l'examineront mémo pas. Pour eux, comme d'ailleurs pour les socialistes, les conclusions de l'économie politique sont connues d'avance et l'on n'a plus ensuite .qu'à choisir les faits qui s'y adaptent. L'économie
politique est un plaidoyer en faveur de passions et d'intérêts, l'inverse de la science qui connaît les faits avant la conclusion et ajuste celle-ci à ceux-là.
On ne saurait cependant taxer les gens de mauvaise foi parce qu'ils usent de l'économie, politique en avocats et non en adeptes d'une science. Beaucoup de ces plaideurs plaident pour autrui ^atis en laissant leur propre individu hors de cause. Mais ils ont beau s'oublier, l'intérêt ou les passions de cet « autrui » sont les leurs. On peut en effet défendre ses biens les plus chers sans en avoir conscience. C'est ce qui arrive quand on suit le seul instinct. Or Tinstinct manque rarement d'efficacité conservatrice. De là vient que les idéar listes soient si fréquemment pourvus de Tidéal qui leur profite le mieux. Us mettent laplus grande sincérité à se croire pleins d'abnégation. C'est une immense force de plus. Nous voyons ainsi tous les jours se réaliser ce paradoxe de Tégoïsme soutenu par l'idéalisme. Considérez plutôt certaines bourgeoises.
M"' X.... est en principe altruiste. En fait, elle a de l'humanité ; nul ne mourrait sans secours devant sa porte. Mais elle dit :
— On peut faire beaucoup de bien avec peu il'argent. Evitons donc ]e gaspillage dans nos cha- ,4?ités plus que dans toute autre dépense. Ce qu'on
RAISONS « BOURG£OISBS » 231
accorde à un pauvre peu intéressant est pour ainsi dire volé aux vrais pauvres.
Alors il s'agit de découvrir le vrai pauvre, un merle blanc. Si le pauvre a de Tintelligence, il se débrouillera bien, gardons notre argent pour les vaincus de la vie. S'il est béte, pourquoi rien lui donner? 11 faudra lui redonner demain, aprèsdemain, dans un mois, dans un an, toujours, sans qu'il puisse jamais améliorer sa situation. Autant lui faire des rentes, ce qui mettrait im oisif de plus en ce monde où il y en a déjà tant. S'il est un pauvre honteux, cachant un estomac torturé par les crampes de la faim sous une jaquette convenable, comment lui pardonner cette jaquette au prix de laquelle il eût acheté du pain pour ses enfants ? S'il est puant et loqueteux, il se ravale au niveau de la brute ; nul espoir de le relever de sa déchéance. Et mettons tous nos soins à ne pas secourir l'homme vicieux,de peur d'encourager son vice. Gomme « ces gens-là » sont parfois d'excellents comédiens, ime enquête approfondie s'impose que l'on poursuivra soi-même, car les particuliers et les sociétés charitables sont des plus faciles à duper.
Je le répète, les intentions de M™' X... sont irréprochables. Elle ne souffrira jamais que Ton approuve devant elle la devise < Chacun pour soi net Dieu pour tous ». Elle a l'idéal du bon Sama.-
ritain bien éclairé. En fait cependant, cet idéal sauvegarde ses économies, car le secours qu'elle pourrait fournir ici lui paraît toujours plus utile ailleurs, et avant de le porter ailleurs, il y aurait à faire des enquêtes ; comment conduire celles-ci? M*'X... y songe encore.
Combien d'économistes « bourgeois > se conduisent envers le prolétariat comme M"^ X..* envers les pauvres 1 Ils veulent sincèrement améliorer le sort des ouvriers, mais au moyen de réformes sages. Or, ou bien les réformes attentent à la liberté du travail, ou bien elles sont onéreuses pour l'industrie, le commerce ou le budget de l'État, ce qui n'est pas sage.
Diminuer les heures de travail, c'est faire tort aux ouvriers qui veulent travailler davantage et c'est favoriser l'alcoolisme, car les loisirs obtenus seront passés au cabaret. L'augmentation des salaires, conmie on l'a vu, amène le renchérissement de la vie. Instituer des retraites, quelle charge effroyable pour l'industrie déjà si éprouvée et poiu» un budget déjà monstrueux l
Et, comme pour M"^ X. . . , plus que pour M"' X. . . , il faut reconnaître à beaucoup de ces « bourgeois >
un idéal désintéressé de liberté et de prospérité nationale. Mais, heureuse rencontre 1 cet idéal aussi est juste celui qu'il faut pour éviter de mettre la main à la poche.
AU PARADIS LAfQUS PAR LA SCIENCE
U ne s'agit pas ici de la science pure ou spéculative qui considère la connaissance comme un but suffisant^ mais de la science appliquée, de l'industrie, du machinisme. En un mot^ nous devons prendre le mot de € science » dans son acception populaire. Quel est le rôle sociologique de la science ainsi entendue ? Tout le monde le reconnaît comme prépondérant. A comparer par exemple la Révolution française et la machine à vapeur, il ne semble pas que cette dernière ait eu une influence moindre sur les destinées du monde. James Watt, lui aussi, a bouleversé l'ancien régime, et peut-être plus profondémeut que ne Tout fait les hommes de la Coavention. C'est lui qui créa la machine à vapeur en tant que moteur pratique d'emploi universel. Du même coup naissait l'industrie moderne et avec elle le capita-»
AU PARADIS LAÏQUB PAR LA SCIBNCB 235
lisme et le prolétariat.
Qu'adviendra-t-il ensuite ? La plupart des prophètes socialistes annoncent l'avènement du collectivisme par les progrès scientifiques avant tout, avant même les révolutions. Anatole France nous dit dans son livre Sur la Pierre blanche : € Les socialistes n'auraient pu supprimer le capital et la propriété individuelle si ces deux formes de la richesse n^avaient été déjà à peu près détruites en fait par l'effort du prolétariat et plus encore par les développements nouveaux de la science et de ^industrie » (pp. 282-283).
L'explication de cette ruine est classique :
comme les machines se prêtent à une production intensive^ et comme la concurrence est déréglée, les marchés ne tardent guère à être étouffés par la surproduction ; suit une crise accompagnée de catastrophes financières. Plus les machines augmenteront en nombre et en puissance, plus seront violents et rapprochés ces chocs économiques^ jusqu'au jour où le capitalisme en sera moulu au point de rendre T&me sous la moindre poussée des salariés.
Rien n'y fera. Les capitalistes et les patrons ne sont pas de force à pouvoir jamais pallier les maux du régime actuel. Ils €... essayèrent vainement »...^ constate Anatole France du sein du prochain millénaire, ils «... essayèrent vai-
nement, par des groupements gigantesques, de régler la production et d^anéantir la concurrence. Leurs entreprises mal conçues s'abtmèrent dans dlmmenses catastrophes ^ > Pourquoi ces entreprises seront-elles toujours mal conçues? Est-ce par Teffet d'un vice inhérent aux trusts et cartels, ou parce que ceux-ci n'auront pas le temps de rencontrer une direction assez intelligente d'ici aux prochains bouleversements sociaux ? On néglige de nons le spécifier. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'organisation économique du monde, suivant la prophétie d'Anatole France, sera fixée par quatorze ouvriers après un demisiècle seulement de t&lonnements collectivistes ■. N'y a-t-il pas une vertu surnaturelle attachée à cette classe ouvrière î Elle reste dans le salariat, elle n^apprend rien que la résistance au patronat par le syndicalisme, elle ne se forme nullement à l'art difficile de diriger la production, elle ignore rindustrie au delà du métier, son effort collectif n'est réglé qu'en vue de la grève, c^est-à-dire en vue de la cessation du travail, et soudain la voici qui règle le travail de toute Thumanité civilisée avec assez de perfection pour réaliser un ajustement exact et définitif de la production sur la