Ibid., pp
Consommation 1 Par quelle descente inopinée d'un Saint-Esprit laïque ?
L'apothéose finale duc apîtalisme serait un moindre miracle. Car il n'y arien d'absurde à prétendre que les cartels et les trusts réussiront contrairement aux affirmations d'Anatole France. Les hommes qu'ils groupent ont des vues d'ensemble Sur le commerce et l'industrie, ils se trouvent à l'école pratique de l'économie universelle. Pourquoi, à force d'expériences accumulées, ne s'adapteraient-ils pas enfin, comme l'ont fait plusieurs organismes moins bien doués ? S'adapter, pour eux, ce serait dominer le monde, puisqu'ils sauraient gouverner la production et les moyens de production en évitant toutes les pierres d'achoppement que l'on signale sur le chemin du capitalisme.
11 convient donc de cataloguer parmi les visions prophétiques de l'avenir celle du paradis laïque capitaliste. Elle a le mérite d'être peu rebattue, car nos prophètes sont en général collectivistes, et on ne prophétise guère que le triomphe de ses idées; quant aux « bourgeois >, surtout français, s'ils désirent bien pour leurs arrière-neveux la béatitude capitaliste, ils n'ont point le tempérament prophétique. Aussi est-ce chez un Anglais, chez Wells, que nous trouverons des Cités Futures plus ou moins conformes au type dont il s'agit*
Wells prédît beaucoup^ mais U a le bon sens de ne pas toujours prédire la même chose, de sorte que, s'il continue, il finira par avoir prédit assez juste, l'avenir devant être à coup sûr une cote mal taillée entre toutes les représentations que l'on peut s'en faire aujourd'hui... et quelques autres de plus. Wells a commencé par dépeindre une Cité Future capitaliste, puis il Fa peu à peu transformée en une Cité Future tout ensemble so- <îialiste et aristocratique.
L'ordre chronologique des deux livres qui contiennent l'histoire de la première est en sens inverse de cette histoire elle-même. La Machine à explorer le Temps, où nous voyons s'éteindre la civilisation, précède en effet Quand le Dormeur s^éveillera qui nous avance seulement de deux siècles et quelques années sur le moment actuel.
Ces deux siècles ont été passés dans un sommeil léthargique par un certain Graham qui se réveille propriétaire de la moitié du monde. 11 avait en s'endormant un peu de bien personnel à quoi s'étaient ajoutés les héritages d'un parent et de certains originaux très riches, et son conseil de tutelle avait su faire valoir cette fortune. Rien de surprenant à ce qu'elle eût englobé peu à peu la moitié des valeurs mobilières et immobilières existantes. A lui seul, l'intérêt composa à trois pour cent pendant deux siècles multipliait
le capital initial 4u dormeur par 293, de sorte que si celui-ci avait hérité d'un seul milliardaire pendant ses premières années de sommeil, cela eût suffi pour lui assurer, sans déficit, un revenu annuel plus de deux fois égal au budget actuel de la France. Graham représente en réalité le Capital. 11 n'est rien lui-même, sinon par Tefifet de circonstances particulières dépourvues d'intérêt sociologique. Tout son pouvoir appartient à ceux qui gèrent ses milliards, au Conseil^ et c'est à un simple changement d'étiquette et de personnes dans le Conseil qu^aboutit en fait la première révolution contée par Wells. Le Conseil avait commencé par les opérations ordinaires : bons placements, lançage d'entreprises fructueuses, etc., puis il corrompit les hommes politiques, tritura la matière électorale, eut un Parlement à lui, absorba les trusts, les banques, les usines, avec une telle habileté, un tel secret, que sa domination finit par devenir universelle sans qu'on eût songé sérieusement à la combattre. Cinquante ans avant le réveil de Graham, le pouvoir politique n'existait plus que pour la forme *. A sa place régnait le pouvoir économique représenté par une ploutocratie omnipotente.