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Quand le Dormeur s'éveillera, pp

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Il y a, sous cette fantaisie, de réelles idées économiques. Graham, avons-nous dit, représente le Capital dont la concentration a été amenée par l'essor de l'industrie, dû lui-même à la science. Or comment se concentre le Capital? Les économistes € bourgeois » prétendent qu'il s'éparpille, les socialistes affirment le contraire, et les faits ne se prononcent pas d'une manière assez tranchée pour qu'on puisse rejeter Tune ou l'autre opinion comme évidemment fausse. On peut d'ailleurs les concilier toutes les deux en admettant, par exemple, que l'accroissement du Capital se partage entre gros et petits capitalistes de ma* nière à engraisser les gros sans modifier leur nombre et à multiplier les petits sans augmenter la part moyenne de chacun d'eux.

Mais peu importe ici. Quand bien même tous le& hommes seraient capitalistes, les capitaux n'en devraient pas moins se grouper ; c'est une néceasité qui devient de plus en plus impérieuse au fur et à mesure du progrès du machinisme. Leur concentration s'opère dans les sociétés qui exploitent l'industrie, les finances, le commerce, quelquefois la terre. Là ils deviennent la source d'un pouvoir actif auquel leurs possesseurs participent trèa peu. Ceux-ci ont la propriété, la jouissance, au besoin, de leur fortune, ils n'en ont pas le vrai gouvernement qui se trouve entre les mains des.

administrateurs de sociétés anonymes, des chefs d'entreprises de toute sorte. Les actionnaires euxmêmes^ nul ne l'ignore, sont d'illusoires contrôleurs, et la plupart des membres des conseils d'administration leur ressemblent. Un ou deux personnages^ dans chaque affaire, détiennent seuls les secrets et l'autorité. Ils ne sont pas très riches, bien souvent, mais ils s'imposent ; gens d'initiative, apporteurs de concessions, négociateurs, ils régnent sans argent sur l'argent des autres. Quant aux opulents chefs de trusts américains, ils dirigent despotiquement bien plus de milliards qu'ils n'en possèdent. Il y a donc d'un c6té la masse des capitalistes, ou Graham, et de l'autre les manieurs de capitaux qui, sauf la cohésion, sont analogues au Conseil du Dormeur. Cette ploutocratie peut entrer en lutte avec le pouvoir politique, comme on le voit aux États-Unis. Elle n'ignore pas tout à fait l'art d'acquérir des influences dans les assemblées nationales et locales, comme on le voit un peu partout. D'où il suit qu'en prolongeant par la pensée quelques traits de l'état social actuel, on rencontre la Cité Future imaginée par Wells: plus de rois, plus de parlements, plus d'électeurs, plus de citoyens, plus de républiques ; à la place de tout cela, un groupe d'hommes intelligents qui administrent les choses, par quoi ils gouvernent les personnes, même sans le vouloir.

On peut soutenir que les progrès de la science favorisent encore autrement le pouvoir ploutocratique. De quelle manière ? nous l'apprenons par le Dormeur» La civilisation décrite oo U9 livre suppose toute Ténergie concentrée* amenée à quelques tableaux de distribution^ d'où elle repart pour alimenter un Londres colossal qui, avec trois ou quatre villes, renferme toute la population anglaise. Cette dernière concentration est un effet de Taccroissement intense de la rapidité des communications, donc encore un effet de la science. Il suffit ainsi aux ploutocrates, pour dis* penser àleurgré lalumière^laforcemotrice^etc...^ de s'assurer, par quelques subalternes dévoués, le contrôle d'un petit nombre de commutateurs. On trouve les conséquences extrêmes de ces prémisses dans La Machine à explorer le Temps où les ouvriers sont devenus, vers Fan 800.000 après Jésus-Christ, une espèce de singes des cavernes, les Morlocksy à force de vivre et de travailler sous terre. Le Dormeur fait entrevoir le commencement de cette existence lamentable. Conunent, une fois plongés dans les bas-fonds, ne s^étaientils pas révoltés pour reprendre leur place au soleil ? Évidemment parce que les Possédants, maîtres à la surface des sources d'énergie, pouvaient à volonté interrompre le fonctionnement des monte-charges et la ventilation ; de simples

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manœuvres de commutateurs eussent affamé ou étouffé le Peuple des Ténèbres qui finît d'ailleurs par s'adapter à son séjour et cessa ainsi d'être malheureux.

Il faut regretter que Wells ait cru devoir précipiter toute l'industrie dans les entrailles^du sol*. Rien ne l'en pressait. On ne conçoit pas quelles conditions économiques rendraient plus avantageux le creusement de cavernes gigantesques sous les villes que Tédifl cation d'usines en plein air dans les banlieues. WeUs a sans doute cédé à l'attrait d'un symbole : la classe des riches en haut^ dans la lumière, celle des pauvres en bas, dans l'obscurité... L'idée que nous avons signalée s'en trouve affaiblie.

Elle subsiste cependant. Anatole France lui prête son appuis involontaire sans doute, quand il nous décrit les défenses de la Cité Future collectiviste contre une attaque éventuelle des nègres capitalistes. « Nos frontières, dit-il, sont défendues par l'électricité. Il règne autour de la fédération une zone de foudre. Un petit homme à lunettes est assis je ne sais où, devant un clavier. C'est notre unique soldat. Il n'a qu'à mettre le doigt sur une touche pour pulvériser une

1. n a renoncé à cette conception après U Machine et le Dormeur,

armée de cinq cent mille hommes*.» Nous ne devons pas suspecter les intentions de ce petit personnage à lunettes. Elles sont pures. Mais imaginons tout de même qu'il veuille mettre la Cité en coupe réglée, qui lui résisterait ? Il est le mattre de la vie et de la mort. Si quelque créature des ploutocrates avait précédemment occupé son siège devant le clavier^il ne serait plus question de collectivisme.

Quand la production et la distribution de l'énergie se trouvent concentrées, elles sont, par le fait même, au pouvoir d'un petit nombre d'hommes.

C'est l'évidence même. Reste à savoir quels seront ces hommes. Riches ou pauvres, ils détiennent des moyens énergiques de pression sur leurs semblables. Les grèves dans les usines centrales électriques d'une grande ville, par exemple, agitent tout spécialement le public et les autorités.

Si l'on conçoit le triomphe des ploutocrates par la concentration, il n'est pas non plus déraisonnable de spéculer, en raison de la même cause, sur le triomphe inverse. Imaginez que quelques centaines d'ouvriers soient maîtres de supprimer, pour une immense population, la force, la lumière et la chaleur, ils pourront dicter leurs conditions, imposer la Sociale. Victoire du prolétariat l Non,

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