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La Machine à explorer le Temps, p

^ffel, A Ton veut y réfléchir, consiste à s'oublier soi-même au sein d'une activité qui vous absorbe tout entier, sans considération pour les profits ou les déconvenues possibles. C'est ainsi, et seulement ainsi, que la science mène au paradis laïque*

J'ai suivi des soirées spirites.

Notre médium tenait une plume que conduisît d'abord fidèlement l'abbé Nonotte^ contemporain, victime et ennemi de Voltaire, comme on le sait. A chaque séance nous obtenions pour le moins vingt pages auxquelles le médium ne contribuait en rien> sinon par le mouvement machinal de ses doigts, car il s'entretenait sans cesse avec nous^ et des sujets modernes les plus étrangers aux apologies chrétiennes qu'il rédigeait avecune rapidité de sténographe. Il se servait de sa main gauche pour allumer des cigarettes, boire, gesticuler, et même dessiner des bonshommes.

L'autre main cependant n'en éprouvait ni interruption, ni ralentissement dans sa course effrénée. Mais, au milieu de la neuvième séance, on la vit brusquement quitter le papier. Elle fit des écarts saccadés dans toutes les directions. Et cela certainement contre la volonté du médium. Cette

pauvre main^ nous le comprimes tous^ était en proie aux disputes de plusieurs Invisibles. Des forces antagonistes d'égale puissance la maintinrent immobile pendant un instant. Ënfin^ elle se rabattit violemment vers le papier qu'elle éclaboussa d'un pftté en forme de point d'exclamation, et recommença d'écrire. Ce n'était pas l'abbé Nonotte qui avait eu le dessus dans la bataille, car tout était changé : style^ sujet, forme des lettres^ ponctuation.

Je vais transcrire ici les communications du médium dans leur phase nouvelle. Je les transcris sans titre ni préambule, telles que les voici devant moi sur leurs feuillets originaux. Sachez seulement, à titre de préparation, qu'elles racontent l'histoire de l'humanité depuis une date future dont la détermination est impossible.

Laissons désormais la parole à l'esprit.

L'an 47 du deuxième cycle, on exhiba dans les foires une jeune fille, Ertha, la Belle Siffleuse, disaient les affiches. Une seule chose la rendait tout d'abord singulière : elle ignorait Part de prononcer les consonnes et sifflait à merveille. Des physiologistes, qui l'examinèrent, mirent son défaut d'articulation au compte d'une certaine

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apophyse mal développée. Il parait que c'est une conformation anatomique toute pareille, mais encore plus accentuée, qui empêche les singes de s'exprimer en langage humain.

On trouva la Belle Siffleuse laide. Son moral ne sut pas plaire davantage, bien qu'on n'eût rien à lui reprocher. Elle fut toujours morne, machinale, dépaysée dans tous les pays où la traînait le trust forain de ses exploiteurs. Qu'elle manquât de gaieté, on pouvait le passer à une femme^ phénomène, mais sa tristesse était antipathique. Une seule valeur lui restait : son sifflement qui donnait les notes les plus graves du basson et montait jusqu'aux sonorités suraiguës de la flûte. Ertha imitait en outre tous les instruments à vent et tous les cuivres, grâce à un don inné que, cependant, n'accompagnait aucun instinct musical. Si on n'avait pris soin de la dresser, elle eût fait entendre une cacophonie atroce, tant elle avait naturellement d'indifférence pour l'harmonie ou le désaccord des sons qu'elle enchaînait. Une fois pourvue de l'éducation nécessaire, la Belle Siffleuse amusa ses auditeurs sans leur écorcher les oreilles, mais il ne fallait attendre d'elle qu'une correction purement mécanique.

Ertha excita donc la curiosité. Elle fut d'un bon rapport. Toutefois, comme le monde vivait encore 90US le régime de la concurrence, des Beaux Sifn

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fleurs et des Belles Siffleuses ne tardèrent pas à surgir en assez grand nombre. Gela n'avait rien d'inattendu. On fut même surpris d'apprendre par les physiologistes que deux de ces phénomènes étaient parfaitement authentiques.

La science fit alors une enquête, en partant de cette idée assez plausible que les monstres vivants n'étaient pas tous dans les baraques de foire. On releya ainsi de par le monde une centaine de Siffleurs. Leur habitat parut indéterminé. Us étaient remarquables par leur homogénéité spécifique : un quelconque des onze Siffleurs nés parmi les nègres ressemblait aux dix autres autant, mais pas plus, qu'aux Siffieurs d'origine allemande ou mongolique. Même couleur d'épiderme partout notamment : Tolivàtre plus ou moins foncé par le soleil. C'était un problème intéressant.

Les académies scientifiques se concertèrent afin de poursuivre des observations avec méthode. On apprit ainsi, au bout de deux générations, que les couples de Siffleurs étaient remarquablement féconds, tandis que Tunion entre l'homme et le monstre produisait de rares hybrides incapables de se reproduire. Encore ces hybrides ne furentils obtenus qu'au prix de leur poids d'or. Il fallut en effet payer très cher quelques malheureux ayant perdu tout sentiment de dignité pour les décider à rendre mères des Siffleuses, lesquelles d'ailleurs

furent plus ou moins violées. Jamais on ne put dééider une femme à se livrer à un Siffleur. Tout conmierce sexuel avec ces phénomènes excitait plus de répugnance et de réprobation que la bestialité. On prétendait qu'eux-mêmes n'éprouvaient pas un dégoût réciproque. On le prétendait sans preuves, parce qu'on y voyait une marque de leur infériorité. L'instinct supérieur de conservation de la race humaine soulevait le monde contre eux. Ils se multipliaient en effet doublement, et par leur propre fécondité, et parleur apparition spontanée au sein des familles les plus saines. Le Bureau Statistique International, qui ne tarda pas à s'occuper d'eux, publia en Tannée 120 les chiffres suivants : naissances de Siffleurs : un par 839 ménages humains, dix par femelle siffleuse. Ainsi, officiellement, les monstres n'étaient plus rangés dans notre espèce : on les appelait mâles ç^ femelles y non hommes et femmes. Au lieu d'enfanter, ils mettaient bas des petits qui devaient un jour crever et non mourir.

Le langage ne faisait par là que suivre les constatations de la science. Celle-ci ne pouvait plus traiter l'apparition des Siffleurs comme un phénomène tératologique. On se trouvait en présencç

d'une véritable espèce bien caractérisée. De là une théorie qui apparut presque aussitôt. Toutes les espèces, dit-on, passaient à certains moments donnés par des crises de mutation. Alors, au lieu de continuer à se reproduire, fidèlement pareilles à elles-mêmes, elles voyaient surgir de leur sein des individus beaucoup moins semblables au type ordinaire que précédemment ; ces individus se groupaient par variétés, et les variétés extrêmes constituaient une ou plusieurs espèces nouvelles qui entraient en concurrence vitale avec l'espèce souche. La crise de mutation était assez courte relativement à l'existence normale de ces espèces Souches. De là, dans une période géologique, l'existence d'une flore et d'une faune inconnues à la période immédiatement antérieure et la rareté des flores et faunes de transition. Il ne fallait pas être surpris que l'espèce humaine, à peu près constante depuis l'anthropoïde tertiaire, passât maintenant par une crise de mutation. Telle fut en résumé cette théorie inventée par un syndicat scientifique dit le S. S. A.

Des savants s'employèrent à la justifier par ailleurs. On lui rattacha des faits qui s'étaient expliqués d'abord en dehors d'elle. Ainsi l'apparition des Siffleurs avait été accompagnée, et même un peu précédée, par celle d'hommes plus anormaux que de coutume. Les uns avaient des cer-

velles volumineuses et des épaules voûtées, les autres se faisaient remarquer par leurs jambes courtes, ou par leur charpente athlétique et leurs fortes mâchoires allongées au devant d'un crâne exigu, ou par l'abondance de leurs poils, ou par leur calvitie, ou par leur beauté, ou par une vue exceptionnelle, ou par leur myopie. Cette variété plus grande des types humains avait été attribuée en premier lieu à Taction combinée de l'hérédité et de la spécialisation toujours croissante des carrières. On concevait, par exemple, que les pilotes d'aviateurs eussent les jambes atrophiées à force de ne plus marcher et pussent transmettre héréditairement leur atrophie à leurs enfants ; ceux-ci, moins bien conformés pour d^autres métiers, choisissaient naturellement une profession où Ton restait assis, et ainsi de suite jusqu'aux aéromen culs-de-jatte de l'avenir, La théorie du S.S.Â. parut bien plus satisfaisante. On l'adopta sans opposition.

Il y eut alors une débauche d'espèces, de variétés, de sous- variétés, dans le genre homo. L'espèce primitive de l'homme reçut le nom (Thomo prisctis, le Siffleur s'appela homo sibilans, et il y eut en outre Phomo intellectualisa Phomo mecanieus, Phomo pugnax^ Phomo glaber, Phômo villosus^ P homo spectabilis. Msiis lesclassificateurs en furent pour leurs frais, car, sauf les deux" premières,

toutes les catégories à^homo se montrèrent instables et flottantes, si bien qu'on les raya de la nomenclature. Décidément, le priscus et le sibi^ ians devaient être seuls considérés. L'usage prévalut d appeler ce dernier anthropoïde, malgré son qualificatif d^homo.

L'adhésion unanime des esprits à la doctrine du S. S.A. n'empêcha pas la jalousie scientifique de s'attaquer à lui. J.-B.-J.SandArena,un savant isolé, qui voulait le priver du mérite de Tinvention, montra un courage bien rare. 11 fit des recherches dans ces inmienses dépôts où Ton conservait encore, soin pieux mais inconsidéré, les livres imprimés à partir du moyen xix^ siècle de l'ère dite chrétienne jusqu'à la fin de la période des ères, A cette époque reculée où Thomme avait la singulière coutume de repérer le temps sur la naissance d'un dieu ou une révolution politique, et non, comme plus tard, sur la révolution sidérale des points équinoxîaux,on en vint à employer pour la fabrication des livres un papier détestable, n ne lui fallait pas plus d'un siècle ou deux pour se changer en poussière. De sorte que Sand Arena dut poursuivre ses recherches, non dans une bibliothèque, mais dans une carrière de poudre plâtreuse. Il eut cependant une chance inouïe jusque-là. Après avoir désagrégé une centaine de volumes rien qu'en les ouvrant, il recueillit quel-

ques fragments presijue intacts. Un savant y résumait , entre le xix* et le xxii' siècle de Tère chrétienne^ la doctrine d'un autre savant nommé de Vries. Or celle-ci n'était autre précisément que la théorie de la crise de mutation soi-disant inventée par le S. S. A. De Vries avait cultivé un e plante, Vonagre ou œnothère, et l'avait surprise en train de procréer spontanément des espècesfilles qui différaient d'elle par plusieurs caractères très sensibles. De là, par extension à tous les êtres vivants, un tableau de l'évolution future et passée auquel le S. S. A. n'ajoutait rien. Ce qui était arrivé jadis à Pœnothère arrivait maintenant à rhomme. On aurait dû le prévoir. Quel éclatant triomphe cependant pour la sagacité des Anciens I

Les conclusions de la science eurent une répercussion immédiate dans le domaine juridique.

Puisque le Siffleur appartenait à une espèce nouvelle, différente de l'espèce himiaine qui avait fait les lois, ces lois ne le concernaient pas plus que le chimpanzé ou le bœuf. Et d'autre part, sous peine de disparaître, Thomme devait garder la suprématie dans la concurrence vitale qui s'établissait.

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Il y allait aussi de la conservation du Beau et du Bien, car à mesure que les Siffleurs se multipliaient, on apprenait à les connaître. Ils étaient dénaturés. L'instinct de la famille n'existait pas chez eux. On constata que les mères n'avaient aucun attachement particulier pour leurs propres enfants. Quand elles allaitaient, on pouvait échanger leur nourrisson contre un autre sans qu'elles parussent y voir aucun inconvénient. C'était avec la même facilité qu'en sortant des bras d'un mftle, elles acceptaient les caresses d'un autre mâle. Â vrai dire, ces animaux ne connaissaient rien de l'amour, hors son côté strictement physiologique.

Ils étaient dépourvus de tout sentiment d'honneur individuel. Ils paraissaient lâches. L'élégance, rharmonie, le goût, l'ornementation, le beau, n'avaient aucun sens pour eux. C'est ainsi qu'ils s'habillaient sans le moindre souci d'esthétique, ou mieux, de dignité. Pourvu qu'ils n'eussent ni trop chaud, ni trop froid et ne ressentissent aucune gêne dans leurs mouvements, le reste ne leur importait pas. Il faut convenir qu'ils redoutaient la saleté propice aux microbes. Mais ils portaient avec sérénité des vêtements tachés par les acides. Ils ne demandaient aux réparations que d'être durables, et trouvaient ime pièce rouge tout aussi bonne qu'une autre pour raccom-

ino4er une étoffe bleue. Cette grossièreté était la même chez les femelles que chez les mâles. Elle s'alliait au mépris des bijoux. Les Siffileurs qui avaient des indicateurs chrono-météorologiqueSy se les attachaient au cou avec de la forte ficelle. Ainsi, non seulement cette espèce n'était pas civilisée, mais elle manquait de tous les ressorts qui ont entraîné les anciens sauvages vers la civilisation. Il ne lui restait d'humain que la raison. Et dans quelle mesure? On ne pouvait guère s'en assurer, tant les communications étaient difficiles entre les deux espèces ; car le Siffleur, quand il voulait parler, en était réduit à ne pro^ noncer que les voyelles. S'il paraissait comprendre, on ne le comprenait qu'avec peine. Qu'il fût d'ailleurs d'une intelligence vaste ou bornée, cela revenait au même ; une raison comme la sienne n'avait rien à faire, faute d'être aiguillonnée par les besoins d'ordre sentimental. Il fallait donc à tout prix, pour la cause du progrès, que l'homme conservât un empire souverain sur la terre.

Des mesures préservatrices furent proposées.

Celle qui eût sauvé le monde consistait à traiter les Siffleurs comme des animaux nuisibles, à les tuer tous. Leurs mères, quand elles étaient de notre race, ne s'y opposeraient pas, tant elles les considéraient comme des produits monstrueux. Ne

supprimait-on pas directement les nouveau-nés par trop tératologiques ? Seule jusqu'ici la difficulté de distinguer au berceau Vhomo priscus de Vhomo sibilans avait sauvé les anthropoïdes nés de l'homme. Et ainsi, une fois la crise de mutation terminée, l'homme poursuivrait avec sécurité son œuvre admirable qui consiste à mettre toujours plus d'âme dans la matière. ^ ;. .

Le cas fut soumis à la délégation mondiale, la D. M. Celle-ci gouvernait ce que les nations avaient en commun : la téléphonophotographie, la monnaie, le dépôt de l'or, les poids et mesures, les observatoires astronomiques, la météorologie, l'intercommunication par air, par eau et par terre. Elle jugeait les procès entre les divers pays. Elle maintenait, par la surveillance du vocabulaire et de l'enseignement, Tunité an pitching y cet ancien sabir anglo-chinois devenu langue auxiliaire uni* verselle. On lui confiait enfin l'étude et la mise en train des réformes sociales. C'était une remarque faite depuis longtemps et par tout le monde qu'en vertu de la solidarité économique des nations, aucune d'elles ne pouvait se considérer toute seule dans la législation du travail. Des accords étaient nécessaires. Mais il avait fallu beaucoup de temps avant que cette idée entrât dans la pratique par la fondation d'une section de la D. M. chargée de ces accords. La D. M. fut donc saisie du problème

des Siffleurs, problème qui était éminemment social et international.

Après un sérieux examen, elle écarta le massacre général. Une question de sentiment s'y opposait. Et en outre il y avait quelque gâchis économique à supprimer une main-d'œuvre intelligente et considérable comme celle des anthro-> poïdes. Plusieurs délégués proposèrent de les réduire en esclavage, avis parfaitement conforme au droit, puisque toutes les espèces différentes de l'homme étaient la chose de Fhomme. Cette solution fut aussi repoussée. On craignît avec juste raison un avilissement excessif de la main-d'œuvre qui ferait tomber les ouvriers dans la misère. Éclairée enfin par de longs débats, la D. M. promulgua un décret dont voici les dispositions essentielles :

L'anthropoïde surnommé Siffleur, n'étant pas homme, ne jouit d'aucun des droits de l'homme. U n'est au regard des législations ni citoyen, ni père, ni époux. Toutefois de graves intérêts sociaux empêchent qu'on le range parmi les animaux, objets de la propriété privée et des transactions entre particuliers. Il doit être considéré comme une force de travail mise à la dispositioQ

de la communauté. En Texploitant avec sagesse, on le fera servir au bien de tous, et loin de menacer le progrès, il y contribuera, si on le soumet aux statuts que nous avons élaborés pour lui. Ces statuts résoudront enfin la question sociale.

Désormais, Tanthropoïde, quel qu'il soit, est astreint au prolétariat. Il ne peut exercer de professions libérales, ni vivre oisif, ni diriger un commerce ou une industrie, sauf dans les cas indiqués ci-après. Il ne possède que par usufruit essentiellement précaire. On le change de résidence suivant les besoins de la main-d^œuvre, sans qu'il puisse rien emporter avec lui que ses effets. En dehors des voyages que nécessite le travail, les diverses sociétés de transport en commun refusent de recevoir Tanthropoïde dans leurs véhicules, et cela sous peine de fortes amendes.

On commencera par faire un recensement exact de tous les Siffleurs existants pour les répartir dans chaque pays au prorata de la population humaine. Gela fait, la distribution de cette maind'œuvre entre lés diverses exploitations sera laissée aux soins des C.G.T. nationales qui obéiront aux principes suivants : pourvoir d'abord les industries où le salaire est minimum, ne pas laisser le salaire des industries à main-d'œuvre purement humaine devenir moindre que dans les

industries à main-d'œuvre mixte^ et enfin^ à con« ditions économiques équivalentes^ établir dans tous les établissements similaires la même pro-portion entre le nombre des travailleurs humains et celui des travailleurs anthropoïdes.

Le salaire de l'anthropoïde sera le dixième de celui de l'homme^ ce qui suffît amplement à un être sans besoins et qui n'aime ni le vin^ ni la viande. Mais cette paie réduite ne pourra jamais diminuer la somme dépensée actuellement par le patronat pour la main-d'œuvre. Les syndicats y veilleront. Pour rendre leur surveillance plus facile on donnera force de loi à Tusage presque universel aujourd'hui de la paie globale. Et c'est par là qu'apparatt enfin le bonheur de l'humanité laborieuse vainement recherché jusqu'ici, au prix d'utopies et de bouleversements, par tous les socialismes. Prenons un exemple: un trust patronal emploierait dans une exploitation cent hommes. Il les paierait au taux du salaire minimum actuel, soit deux dollars par tête. Il verserait donc deux cents dollars journellement au syndicat de ces cent hommes. Voici qu'on répartit la maind œuvre anthropoïde ; supposons que ce soit à raison de deux anthropoïdes pour un homme et que la production de deux anthropoïdes vaille seulement celle d'un homme, évaluation très pes« simiste^ puisque aujourd'hui deux anthropoïdes

travaillent comme trois hommes. L'exploitation considérée emploiera donc cinquante hommes et cent anthropoïdes. Le patron verse toujours deux cents dollars au syndicat. Celui-ci procède à la distribution. Il attribue vingt sous à chaque an* thropoïde, soit en tout vingt dollars. Restent pour lei cinquante hommes 180 dollars qui représentent par tête 3 dollars 60 sous au lieu de 2 dollars.

Les anthropoïdes urbains habitent des quartiers spéciaux analogues aux compounds ou aux légendaires ghettos. Ces ghettos^ qui doivent renfermer un millier d'occupants adultes au maxi« mum, sont formés des maisons les plus pauvres. On les clôt de grilles. Un châtiment sévère attend les anthropoïdes qui se trouveraient hors de leur ghetto entre neuf heures du soir et six heures du matin. Ils sont libres dans les quartiers qu'on leur a réservés. L'administration n'y intervient que pour les recenser et les déplacer. Elle les déclare solidairement responsables. Toute absence injustifiée de l'atelier, toute faute contre le travail de leur part, sont punies par la confiscation de meubles ou autres objets pris au hasard dans leur ghetto.

Autant que possible, le régime des compounds sera aussi appUqué aux Siffleurs distribués parmi les exploitations agricoles.

La peine de mort, depuis longtemps rayée des codes, est rétablie pour les anthropoïdes.

La saisie immédiate et totale des biens possédés par ceux-ci pourvoira aux frais de la nouvelle organisation : déplacement des habitants humains actuels des futurs compounds ou ghettos, ameublement des maisons qui constituent les ghettos, répartition, recensement des anthropoïdes, indemnités, etc.

L'anthropoïde commence donc avec le nouveau régime par ne rien posséder. Puis il a son salaire dont il peut disposer en toute liberté, et il lui est loisible d'exercer l'industrie et de commercer, pourvu que ce soit avec ses seuls pareils, à Tintérieur de son ghetto, et sans aucun détriment pour le travail qu'il doit aux hommes. Les loisirs ne lui manquent pas, car il est sévèrement prohibé de l'employer en dehors des sept heures légales. On achève de protéger Thomme contre sa concurrence en interdisant toute sortie de denrées quelconques hors des ghettos.

Que si, malgré toutes les précautions prises, les Siffleurs arrivent à constituer une force économique menaçante, les autorités nationales prendront telles mesures d'urgence qu'il appartiendra, sauf à en référer ensuite à la Délégation Mondiale.

Tel fut le décret de la D. M., réduit à quelques

lignes, alors qu'il remplissait un fort volume, tant il y a de rouages à mettre en place lorsque Ton monte une mécanique sociale.

Pendant les longues délibérations de la D.M., on eut un vif émoi qui justifia d'avance le statut élaboré pour les Siffleurs.

Ceux-ci n'ignoraient pas que leur sort fût agité. Leurs petits groupes correspondaient entre eux malgré la brutalité spontanée des hommes.

— Un anthropoïde monte en aéro-car, survient un voyageur humain qui le prend par les épaules et le jette dehors au moment où le véhicule s'envole. Tout le monde rit. Même hilarité parmi les employés de télécommunication quand on repousse un Siffleur sans lui laisser envoyer son message dont le prix a été perçu. On assomme Panthropoïde isolé, besogne facile tant il est lâche. — Voilà ce que Ton se racontait tous les jours. Les autorités fermaient les yeux et se bouchaient les oreilles avec la complicité de Topinion. Mais il n'y avait pas assez d'esprit de suite dans cette persécution pour qu'elle fût efficace.

Les phono-photo-gazettes du 23.7.211. II * publièrent le récit suivant :

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