‹ Paradis laïquesChapitre 32 sur 42 · jour du 7» mois de la Jll» année du V cycle · texte numérisé non relu

jour du 7» mois de la Jll» année du V cycle

Cette nuit, une route au bord d'une plaine marécageuse en Hongrie. Le paysan Raczôs, conduisant un locomoteur, remorque vers l'atelier le plus proche, mais encore très éloigné, une moissonneuse-batteuse-moulin-boulangerie qui a besoin de réparations urgentes. Soudain le tracteur s'arrête. Une panne l Raczôs descend de son siège. Il commence à peine d'examiner les organes de la machine quand il tressaille. Une rumeur interrompt le silence. Qu'est-ce donc? Des oiseaux de nuit? Mais leurs cris n'auraient pas cette surpre* nante variété. Quant aux hommes, ils ne donneraient pas un concert aussi discordant, ni à cette heure, ni en cette solitude. Alors Raczôs pense aux anthropoïdes, et comme il les sait méprisables, sa frayeur se dissipe. Toutefois il demeure inquiet, n'augurant rien de bon pour la paix humaine d'une telle réunion. La police doit être prévenue, songe-t-il. Pour se mettre à même de la mieux renseigner, il veut approcher les Siffleurs. Il marche sans bruit et courbé à travers les joncs. Bientôt les anthropoïdes lui apparaissent. On peut, malgré l'obscurité, évaluer leur nombre à une centaine. Aucun d'eux ne semble remplir un office de présidence ou de direction. Ils font entendre leur ramage l'un après l'autre, brièvement. Parfois un charivari collectif non moins bref leur répond : assentiment ou huée ?

on ne «ait. Raczôs revient à son tracteur. L'accident, heureusement peu grave, se répare vite. Au bout d'une demi-heure, Raczôs trouve sur sa route un avertisseur téléphonique sans fil. La police réveillée,instruite, monte en aviateurs et surprend à Taube vingt anthropoïdes qui sont prestement arrêtés et mis en prison. Il y en a au moins deux f ois autant qui se sont échappés. On les recherche activement.

Du 24. 7. 211. IL

Une seule arrestation nouvelle a pu être opérée parmi les conjurés anthropoïdes. Les autorités hongroises viennent de procéder à un premier interrogatoire. On constate qu'aucun des prévenus ne comprend le hongrois. En revanche nul d'entre eux n'ignore la langue internationale. C'est donc du pitching que se sert le commissaire de police. Mais comme les anthropoïdes sont inintelligibles quand ils veulent parler, on leur fait écrire leurs réponses.

Interrogés sur leur origine, les prévenus ont déclaré quinze nationalités différentes.

D. — Y avait-il des Hongrois parmi vous ?

R. — Oui, Ils ae sont échappés.

D. — Leurs noms ? Leur signalement ?

R. — Nous n'avons pas distingué leurs traits dans la nuit. Nous ignorons leurs noms.

D. — Il n'est pas vraisemblable cependant que vous ayez tenu votre réunion sans vous connaître, sans pouvoir justifier entre vous de votre identité ou d'un mandat régulier.

R. — Pourquoi nous connaître ? Pourquoi des mandats ? Nous étions réunis, deux ou trois par nation, pour traiter des intérêts de notre espèce entière. Nos semblables comprenaient que notre nombre était suffisant, et aucun d'eux n'aurait eu ridée de se déranger pour le grossir inutilement.

D. — Vous étiez élus pourtant.

R. — Pas du tout. On savait qu'une entente universelle était nécessaire. Dans chaque pays, les deux ou trois premiers qui avaient pris l'initiative de la réaliser et qui possédaient assez d^argent pour voyager au loin se trouvaient naturellement désignés.

D. — Désignés comment ?

R. — Par les journaux. Tout se passe comme s'il y avait par pays un seul journal pour notre espèce. Vous devriez le savoir. On y insère les informations universelles puis nationales. A quoi bon en donner des rédactions différentes ?

D. — Avez-vous donc tous la même opinion ?

R. — Certainement, puisque nous formons. une seule espèce. Il arrive à chacun de nous de se trom-

per. Les autres s'en aperçoivent et le redressent aussitôt, sans qu'il ait la moindre velléité de s'obstiner. Parmi les êtres raisonnables, il n'y a que rbomme qui puisse persévérer sciemment dans l'erreur.

D. — Nous ne sommes pas ici pour faire de la philosophie. Dites-nous plutôt comment vous vous compreniez, bien qu'appartenant à toutes les nationalités.

R. — Nous avons adopté une de nos langues qui sera désormais notre langue unique.

D. — C'est un fait nouveau, si je ne me trompe.

R. — Tout nouveau. Notre congrès a été la première occasion pour nous d'employer ce langage universel qui s'imposait avec la nécessité de notre entente universelle.

D. — Expliquez-nous de quelle manière vous avez pu vous mettre d'accord sur le choix de ce langage et l'apprendre aussi vite.

R. — Comment pouvez-vous l'ignorer ? ou si vous rignorez ne pas le deviner ? L'accord était fait d'avance dans nos esprits. On a choisi la langue parlée par le plus grand nombre, pour deux raisons évidentes : la première était qu'il y aurait le moins possible de gens obligés de l'apprendre, la seconde qu'il y aurait le plus possible de gens capables de l'enseigner. Au bout d'un an, il se trouva partout des personnes assez instruites pour

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figurer à notre congrès. Dans trois ans, on ne se servira plus nulle part de dialectes particuliers.

D. — L'amour-propre national ne vous a-t-il pas gênés ?

R. — Tout amour-propre nous est étranger.

Nous avons même beaucoup de peine à comprendre en quoi consiste ce sentiment chez vous autres.

D. — Vous êtes donc dangereux. Vous n'avez rien d'humain. Il est à croire que votre congrès préparait la destruction de notre espèce.

R. — Pour le moment, nous nous occupons uniquement de présenter nos revendications à la D. M.

La suite de l'interrogatoire est remise à demain.

Ces nouvelles répandirent la surprise et, il faut l'avouer, presque l'épouvante, parmi les hommes. On connaissait les langages nationaux des anthropoïdes, on les comprenait même assez souvent. Mais nul ne s'étonnait de leur apparition, bien qu'il y eût eu un rare mérite pour des êtres disséminés à s'entendre sur les signes nombreux de la pensée. Des explications supprimaient la nécessité trop odieuse d'admirer les anthropoïdes. Us avaient, disait-on, imité suivant leur pouvoir la langue qu'on employait le plus autour d'eux*

Et ainsi leurs ramages étaient nés du parler kumain comme jadis les jargons petit-nègre des idiomes des blancs. Telle pouvait bien être en effet l'origine du moyen que les Siffleurs avaient trouvé pour échanger leurs idées. Quant à la vérifier par des études linguistiques, il n'y fallait pas songer. Une suite de deux notes musicales^ c/a réy par exemple^ pouvait avoir une quarantaine de significations chez les anthropoïdes, suivant que toutes les deux étaient émises comme une croche puis une noire, ou une noire puis une croche, ou deux noires, ou deux croches, ou suivant les octaves d'où on les tirait, ou suivant le timbre de flûte, de clarinette, de hautbois, d'ocarina, qu'on leur donnait, ou suivant qu'elles sonnaient comme ou, a, é, euy t/, in, an, on, i. Gomment démêler dans tout cela ce qu'étaient devenues les articulations? La vérité fâcheuse, mais évidente, était que les anthropoïdes ne manquaient pas de puissance créatrice. Leur ingéniosité les avait dotés, pour peindre la pensée, d'une palette sonore beaucoup plus riche que celle des hommes. On ne s'en était pas étonné, parce que l'acquisition de cette palette avait semblé progressive, grâce à la pénombre de mépris où vivaient les Siffleurs. Mais voilà que tout à coup, sous la pression d'un danger redouté, ceux-ci adoptaient \m langage universel l Quelle facilité d'entente l

Quelle force 1 En vérité ces monstres ne formaient qu'un être unique. Par l'effet spontané d'un caractère de leur espèce^ ils réalisaient une action commune et universelle, à quoi l'humanité n'était arrivée qu'après de millénaires souffrances, et très imparfaitement. Les trembleurs voyaient déjà la civilisation anéantie.

Leurs craintes augmentèrent encore quand on publia un document remis à la D. M. sous le titre de Revendications de l' humanité-unie contre Vhu" manité-divisée. On savait que les anthropoïdes s'appelaient entre eux les Unis.

€ Nous appartenons à deux espèces différentes et incompatibles, disait en résumé ce factum. Si nous vivons ensemble, nous vous opprimerons demain comme vous nous opprimez aujourd'hui.

11 faut donc nous séparer. Nous, les Unis, nous sommes quarante millions contre quatre milliards d'hommes-divisés. Donnez-nous donc une étendue de terre qui nourrisse actuellement quarante millions d'habitants, donnez-nous-la en deux ou plusieurs territoires. En équité, nous devrions partager les frais de l'opération proportionnellement à notre importance numérique respective, mais jious consentons à ce que les Unis en supportent

la moitié. Etudioas un arrangement sur cette base. Désormais, tous les cent ans, on augmentera ou diminuera le territoire de chaque espèce d'à près la règle initiale.

€ Faites cela parce que c'est le moyen le moins désagréable de laisser la sélection naturelle décider entre nous. Vous avez sans doute vos raisons de vous croire mieux adaptés que nous à la gestion de la planète. Voici les nôtres pour soutenir le contraire. Depuis qu'il existe, Thomme-divisé s'efforce en vain de réaliser une bonne économie. Il n'y parviendra jamais, en raison de sa nature même dont la contradiction est l'essence. Ilo omprend que c'est la communauté des intérêts qui lui permet de subsister, et toute son énergie se dépense dans une lutte des intérêts particuliers contre l'intérêt général. Sa prétendue solidarité a pour seul effet de substituer les haines collectives aux haines individuelles. Quand il se dit socialiste, il veut l'exception pour tous. Qu'il soit socialiste ou autre chose, il réprouve dans le gaspillage une atteinte à la satisfaction de ses besoins, et le gaspillage découle, comme une conséquence nécessaire, de ses besoins les plus impérieux. C'est ainsi que chez l'homme-divisé la femme a besoin d'être vêtue, mais elle a encore plus besoin de suivre la mode. Ne faut-il pas tous les ans con-

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sacrer beaucoup de travail et d'argent au simple changement des étoffes et de la coupe ? cela représente une quantité de vêtements non fabriqués. Bien d'autres exemples montreraient votre inaptitude à mettre les actes d'accord avec les idées dans le domaine économique.

€ Elle provient des mêmes causes qui vous font

mériter votre nom d'hommes-divisés. Chacun de vous est en effet divisé contre soi. Il a une raison qui lui montre un but et des ressorts d'activité qui le poussent à l'opposé de ce but. Ces ressorts sont la vanité, le désir de parattrej'honneur, la jalousie sexuelle^ et mille appétits singuliers^ comme l'amour du Beau, delà viande, de l'alcool et de la gloire.

€ Nous autres, les Unis, nous sonmies au contraire poussés par toute notre nature dans la direction que rintelligence reconnaît comme celle du bien commun. Nul d'entre nous n'éprouve de désirs qu'une organisation sociale sans utopies ne puisse facilement satisfaire chez tous. Et voici enfin par quoi nous vous sommes très supérieurs ; nous n'avons aucune préférence pour les individus, nous n'aimons en réalité que notre espèce, tous nos enfants, toutes nos femmes, et non pas, comme vous, quelques enfants et deux ou trois femmes.

Nous sommes des abeilles, mais au lieu d'avoir

plusieurs ruches, nous n'en connaissons qu'une:

notre humanité à nous, les Unis. Gela suffit pour que le inonde doive nous appartenir un joa r, après une évolution pacifique, si vous consentez à l'arrangement que nous proposons, par d'autres moyens de sélection, si vous repoussez notre requête... »

On fut frappé dans ce document^ comme dans le récent interrogatoire des conjurés anthropoïdes, par un ton audacieux qui contrastait si fort avec la couardise du Siffleur isolé. Les pessimistes en prenaient occasion pour dire : — Anéantissez l'espèce rivale pendant que vous avez encore le nombre, ou bien satisfaites4a> car il est vrai qu'elle se montre forte et courageuse quand on la menace, malgré la timidité de ses membres pris séparément.

La D. M. n'écouta pas ces Gassandres.

Elle fit bien, au gré de l'opinion générale^ tant la mise en ghettos s'opéra tranquillement. Les anthropoïdes, si fiers tout à l'heure^ ne résistèrent pas quand on les réduisit en servage pour le bien de l'humanité. Us gagnèrent donc seulement à cette aventure d'être considérés comme des bluffeurs.

Les mesures prises à leur égard se trouvèrent

d'ailleurs justifiées par la hausse du salaire minimum qui fut presque tout de suite d'un tiers, car on avait eu soin d'appliquer d'abord les anthropoïdes aux travaux les moins payés, et leur main-d'œuvre se montra plus productive qu'on ne Tespérait.

Us abondèrent de plus en plus dans les ateliers, gr&ce à une multiplication très rapide, apportant bientôt à Thomme travailleur des paies de hauts fonctionnaires, sans qu'il en coûtât un sou de plus aux patrons. La misère disparut. Tout le monde était heureux, même les anthropoïdes, qui semblaient prendre fort bien parti de leur condition. Sur leurs vingt sous journaliers, ils dépensaient environ dix sous pour les premières nécessités de la vie ; ils faisaient cuisine commune, couchaient dans de vastes dortoirs formés d'amas de paille sur des planchers inclinés, s'habillaient comme des arlequins en cousant ensemble tous les résidus de pièces d'étoffe, tous les chiffons un peu solides qu'ils pouvaient trouver. Les dix autres sous allaient à l'hygiène, aux bains publics que chacun fréquentait, à l'instruction, à l'entretien des malades, à l'achat des matières premières qui alimentaient l'industrie créée dans les ghettos, car les Siffleurs, après avoir travaillé sept heures pour les hommes, travaillaient encore cinq heiœes pour eux-mêmes. Us eurent ainsi des

fabriques de toutes sortes dont les produits leur étaient réservés^ puisqu'aucune marchandise ne sortait de leurs quartiers.

L'humanité se félicitait de sa chance et de son génie. Elle avait enfin résolu ce problème, en apparence insoluble, de satisfaire les besoins à mesure qu'ils grandissaient. Jusque-là les progrès de l'industrie et de l'organisation sociale ne pouvaient aller assez vite pour suivre la métamorphose du petit luxe en première nécessité. Les désirs montaient en progression géométrique tandis que leur assouvissement se traînait avec peine sur la pente delà progression arithmétique. Maintenant celui-ci avait aussi des ailes. La main-d'œuvre anthropoïde jouait le rôle d'un machinisme intelligent possédé par les travailleurs humains qui voyaient ainsi, sous une forme inattendue et détournée, se réaliser leur vieux rêve : la propriété des moyens de production. Et en même temps, le patronat ne perdait rien.

L'homme vécut donc les années de sa vie heureuse sur terre. Et le bonheur alla sans cesse croissant. Les Siffleurs ne semblaient pas menacer la sécurité. Ils se montraient dociles. C'est pourquoi on ne craigait pas de les afifecter aux industries de transport et aux administrations. On alla même jusqu'à recruter parmi eux plusieurs compagnies de cette armée permanente de

mercenaires que l'on destinait à encadrer les milices au cas où la D. M. devrait employer la force pour mettre ses décrets en vigueur parmi les nations ou les classes. L'observation prouvait en effet que, s'ils étaient une centaine ensemble^ les anthropoïdes cessaient de se montrer par trop pusillanimes.

Cependant les familles humaines tendaient à restreindre leur fécondité. La crise de mutation, qui justement prenait fin, laissait peut-être à la plus vieille espèce un affaiblissement de la puis^ sance procréatrice. Mais le calcul y ajoutait son effet. Diminuer le nombre des hommes, c'était augmenter la proportion relative des Siffleurs, et par conséquent la richesse et le loisir. Le temps vint donc assez vite où les deux espèces comptèrent juste autant d'adultes l'une que l'autre.

Le bureau statistique de la D. M. publia cet événement que la presse qualifia d'heureux en proposant de le célébrer par une grande fête. On était loin de soupçonner quel effroyable cataclysme allait la remplacer.

C'était la nuit en Chine. Une rumeur éveilla les villes. Les gens couraient dans les rues criant : — les Siffleurs 1 les Siffleurs ! sauve qui peut I

aux armes 1 — On voyait des lueurs d'incendie et Ton s'épouvantait surtout d'un bruit qu'on n'avait jamais entendu ; il rappelait la vibration des gongs unie à des appels de trompettes, mais il avait aussi des sonorités qui semblaient produites par des gorges humaines. On se précipitait vers le téléphone automatique sans fil : le transmetteur central ne fonctionnait plus. On allait frapper chez des voisins. Que se passait-il? Nul ne le savait au juste. Les hommes déterminés, prenant leur fulgurateur, se mêlaient à l'agitation de la cité qui était comme celle d'une fourmilière bouleversée par un coup de bêche. — A la Télé l — disaient les uns, et l'on rencontrait des fuyards qui répondaient : — //^ y sont 1 — On apprenait ainsi peu à peu que tous les endroits d'où pouvaient partir des nouvelles, ou des ordres, ou delà force, ou des moyens de transport, étaient entre les mains des Siffleurs. Les malheureux humains tourbillonnaient dans des cercles de plus en plus étroits. Repoussés par les flammes d'un dépôt de marchandises qui brûlait, ils se heurtaient à une maison dynamitée, pour tomber ensuite dans un essaim d'écJ airs mortels. Et le bruit de gong, clameur de ralliement poussée par les anthropoïdes, approchait. Un grand espace vide se creusait entre deux foules, de rares coups de fulgurateur étaient tirés d'un côté, des foudres

en gerbe répondaient de Tautre, et enfin les Uni» ne voyaient plus devant eux que des morts ou des blessés.

Des hommes s'enfuirent en aviateur, espérant trouver le salut dans une autre ville. La lumière changeait à mesure que le soleil montait au-des* sus de rhorizon, mais il n'y avait aucun changement d'une ville à l'autre : toutes s'abîmaient dans la même catastrophe. L'après-midi, une odeur infecte les signala de loin: les anthropoïdes commençaient de brûler les cadavres arrosés de pétrole.

Gomme le cataclysme s'était déchaîné partout à la même minute, afin que nulle contrée n'eût le temps de se mettre en garde après l'alerte produite par la rupture des communications internationales, il s'abattit en plein jour sur l'ouest de l'Europe. Cette circonstance était défavorable aux Siffleurs. Aussi, bien qu'ils eussent affaire à des peuples moins militaires que les Chinois, subirent-ils quelques échecs. Çà et là, dans les casernes (car il avait fallu faire de nombreuses exceptions au régime des ghettos), les soldats humains, mieux commandés, ne succombèrent pas à l'agression inattendue de leurs camarades anthropoïdes ; ils résistèrent, vainquirent, purent préserver les dépôts d^armes et de munitions, et finalement anéantirent les Siffleurs qui, pris de

leur instiact de ruche, avaient combattu avec rage et s'étaient fait tuer jusqu'au dernier. Quelques armées iiumaines entrèrent en campagne, mais si inférieures numériquement qu^elles reconnurent bien vite la folie de leur tentative. On les y aida. — Rendez-vous à discrétion, dirent les Unis, sinon nous allons foudroyer les Divisés qui sont presque tous entre nos mains, à raison de un sur mille pour commencer, jusqu'au jour où vous obéirez à notre sommation. — Gomme cette menace fut mise à exécution, et faute de pouvoir équilibrer les représailles, les derniers champions humains durent mettre bas les armes.

Il n'y eut plus alors de dévastations ni de tueries. Les Unis appliquèrent le régime de la séparation entre espèces qu'ils avaient jadis proposé à la D.M. Seulement ils l'appliquèrent en vainqueurs. Les hommes se virent assigner une foule de petits territoires séparés les uns des autres, sans façade sur la mer ou les grands fleuves navigables. On y était libre à condition de ne pas avoir d'armes ni d'aviateurs, de se soumettre aux recensements, à la surveillance, aux perquisitions, de ne communiquer d'un territoire humain à l'autre que par l'intermédiaire ou avec la permission des Unis.

A partir de cet instant, l'humanité déclina très vite. Elle comprit bien que son unique

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chance de salut était dans la fécondité. Mais cha* cun se disait le plus souvent: — Il faut quePensemble des hommes procrée. Quant à moi, je puis bien suivre mes propres convenances ; qu'estce en efifet que la conduite d'un particulier dans la conduite de la masse ? *- Ainsi persistait la vieille contradiction humaine entre Pintelligence du bien collectif et les actes individuels. Et d'autre part, il se confirmait que la stérilité de Tespèce-souche était un effet de la crise de mutation. Il n'y eut bientôt plus qu'un enfant par couple, puis unpar deux couples. À chaque diminution importante d'une population, les Unis restreignaient son territoire. Les cercles des patries humaines devinrent des points sur la mappemonde, et les points, l'un après Vautre, dispa^rurent.

Que reste-t-il maintenant ? rien peut-être en dehors de moi.

L'histoire de T humanité m'a été contée par mes parents qui sont morts. Je ne pourrais pas la tenir des Unis. Us n'ont que des archives statistiques. Depuis que l'homme est devenu quantité négligeable, on a brûlé tous les documents

qui l6 concernaient. Â quoi bon encombrer les bibliothèques ?

Les maîtres actuels du monde n'ont aucune curiosité pour le passé. Il n y a chez eux ni monuments historiques^ ni aucune chose qui ne présente une utilité actuelle. Tous les tableaux^ toutes les statues, tous les objets d'art, tous les vestiges de Tantiquité, tous les vieux livres, ont disparu^ détruits ou jetés parmi les remblais des .terras** sements.Et ces biens qui nous étaient chers n'ont pas été remplacés. Aucun besoin esthétique n'a surgi chez les anthropoïdes. Ils ne connaissent la couleur que pour avoir plus frais en été avec des maisons blanches à fenêtres bleues, et plus chaud en hiver avec ces mêmes maisons peintes en noir et ces mêmes fenêtres peintes en rouge. L'unique génie de leurs peintres consiste à trouver des moyens de plus en plus rapides et faciles pour effectuer ces changements de coloration.

Il ne subsiste de la civilisation que ce qui regarde la vie matérielle, simplifiée d'ailleurs par Tabsence de plusieurs besoins jadis répandus. La science seule conserve son importance, parce qu'elle aide l'industrie et Thygiène qui ne cessent point de progresser. Encore a-t-on supprimé de la science tout ce qui répond à la seule curiosité. Peu importent à l'anthropoïde l'origine des mondes et la constitution de la matière. Il voit

dans rétoile un repère commode pour Testimation du temps, des longitudes et des latitudes, mais il se moque bien de savoir comment elle est faite chimiquement et physiquement. Et les fossiles ne l'intéressent que s'ils le renseignent sur les gisements de minerais ; il ne s'occupe pas un instant de considérer en eux l'évolution de la vie.

Toutefois, avec des raisons d'exister aussi restreintes, les Unis sont heureux, comme le montre l'expression, presque toujours gaie, de leur physionomie. Il me faut bien, malgré toute la répugnance qu'ils m'inspirent, reconnaître les éléments de bonheur dont ils sont doués. D'abord ils se portent à merveille, peut-être parce qu'ils ignorent Tusage de la viande et des boissons alcooliques et cultivent assidûment l'hygiène. Le petit nombre de leurs besoins permet, grâce aux progrès industriels, que nul ne soit privé de ce qu'il désire. Surtout, l'anthropoïde a la chance d'être, comme il le dit, un homme social, un hommeabeille dont la ruche s'étend à toute la terre. Sa nature ne lui a donné aucun instinct qui soit étranger à l'instinct de la ruche. De là sa dépression pitoyable quand il se trouvait isolé, au moment où son espèce naissait, de là aussi sa facilité pour agir en commun, son triomphe, et plus tard l'absence de rivalités, de jalousies, de querelles, sans

que le défaut d'émulation ou le désintéressement individuel produisissent un travail relâché.

On reprochait jadis aux Unis leurs mœurs amoureuses. Us passaient pour dénaturés parce que la famille n^existait pas chez eux. Ce trait de leur espèce a son côté favorable au bonheur. Ils ignorent les souffrances de Tamour, s'ils n'en connaissent pas les joies supérieures, et c'est bien un avantage qu'il n'y ait plus de prostitution ni de honte. Ce manque absolu d'exclusivisme dans les relations sexuelles est d'ailleurs sans inconvénient pour l'avenir de la race chez les Unis, car, pareils en cela aux abeilles et aux fourmis qui se préoccupent avant tout de leurs larves, ils réservent leurs plus grands égards pour les femmes enceintes, ils les entourent de sollicitude. Depuis le berceau, les enfants reçoivent en commun de meilleurs soins que s'ils avaient un père et une mère. Bien que les nourrices allaitent indifféremment n'importe quel petit, né en même temps que le leur, l'instinct maternel ne fait pas défaut, ou, si l'on veut, il est remplacé par un instinct de ruche aussi puissant, aussi merveilleux que lui.

Cet instinct de ruche permet encore de régler la fécondité, afin que le nombre des consommateurs reste proportionné aux ressources et que le bien-être n'aille jamais en diminuant. On ne proférée pas pour soi, on procrée pour l'espèce. Son

intérêt seul est le mobile qui fait désirer ou craindre Tenfantement. C'est pourquoi on se règle sur les statistiques quotidiennes qui indiquent, d'une part le nombre des naissances nécessaires au district pour Tannée courante, et d'autre part le total de celles qui ont eu lieu depuis le commencement de Tannée. Â partir du moment où les deux nombres sont égaux^ on pratique la stérilité jusqu'à Tannée suivante.

Le bonheur des Unis pourrait sembler négatif • Je me sentais porté à croire qu'avec plus de loisirs et moins de besoins que Thomme, ils devaient s'ennuyer. Il n'en est rien. On ne leur voit jamais ce visage morne des gens qui sentent confusément le vide et ne savent comment le combler. Les anthropoïdes pratiquent mille sports athlétiques, et ils étudient. Bien que Tinstinct d'espèce borne leur effort intellectuel aux techniques, le champ est encore assez vaste pour que personne chez eux ne sache tout.

Ils sont heureux! Et cependant je ne les admire ni ne les envie. Leur civilisation est pour moi de la barbarie, elle me soulève le cœur, parce que je suis un homme. Que n'ai-je vécu il y a bien longtemps, au prix même des calamités qui désolaient mes semblables 1 L'humanité s'est trop prolongée, puisque je la perpétue à travers un paradis terrestre qui n'est pas le sien. 11 ne faut pas

LA RACB QUI VAINGBA 299

vivre très vieux, qu'on soit un individu ou une race. Si Ton rencontre le malheur, on en souffre, et si Ton rencontre le bonheur, on souffre encore, car les gens du passé n'ont rien en leur nature qui les adapte aux félicités de Pavenir.

Mais comment ai-je pu communiquer avec vous que tant de millénaires déjà écoulés séparent de moi ? C'est un grand mystère. Je suis cependant en mesure de vous le...

Ici l'esprit anonyme s'arrêta. Se moquait-il de nous ou cédait-il à la puissance jalouse qui veille sur rinviolabilité des arcanes ? La seule chose certaine c'est qu'il ne revint jamais...

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