LA FEMME ET L* AMOUR AU PARADIS LAÏQUE
coutume de se montrer que dans les livres et la correspondance inédite où on le voit alors tel qu'il veut paraître, non tel qu'il est. Nous saurons comment des hommes ont rêvé d'aimer, non s'ils ont aimé. Cette question de Tamour ne sort pas du domaine esthétique, à considérer du moins comment le traitent les littérateurs.
Ayons le courage de considérer en vrais laïques ce dieu de l'Amour, créé par l'humanité comme tous les autres dieux, et nous verrons qu'il préside à un sport, le plus beau, le plus noble de tous les sports, mais enfin un sport ; car c'est en vain que la charmante et fervente M"* Marcelle Tinayre prétend réserver la fonction sportive, jugée par elle inférieure, au fils d'une Vénus plus facile.
Au cours de l'évolution humaine, il s'est passé pour l'amour la même chose que pour toutes nos autres activités. Il correspondait à une fonction. Nous l'avons isolé de cette fonction et l'avons cultivé pour lui-même, ce qui caractérise le sport, comme on peut s'en assurer par de nombreux exemples, ceux-ci entre autres : Nos lointains ancêtres étaient obligés de chasser sous peine de mourir de faim, tandis qu'aujourd'hui on mourrait plutôt de faim à toujours chasser, parce que pendant ce temps on ne travaillerait pas> et loin de tuer pour manger, le chasseur
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dédaigne souvent de manger ce qu'il tue. La chasse est devenue un sport. — Où vas-tu ? demande l'Arabe au passant européen. — Je ne vais nulle part, je me promène. — Et l'Arabe croit avoir devant lui un espion ou un fou. Il est assez singulier en effet de nous voir marcher, courir, diriger des machines rapides, pour aller de chez nous à chez nous, sans rien faire en chemin que du chemin. Les Flamands ont des fusils et ils s'exercent à tirer de Tare. Nous sautons aujourd'hui pour ne rien franchir, nous gravissons des montagnes au sommet desquelles nous n'allons rien chercher, nous remontons les rivières à la rame quand nous pourrions le faire en bateau à vapeur, plus vite, avec moins de fatigue et à meilleur marché. Que d'autres exemples ne citerait-on pas de singularités semblables ? Elles consistent en somme à faire pour le plaisir seul ce que nos aïeux sauvages devaient faire par utilité, quand même ils n'y eussent pas trouvé dô plaisir. Ce qui reste en nous de vie primitive est devenu sportif.
Ainsi de l'amour. Le penchant des sexes l'un pour l'autre chez les animaux supérieurs n'existerait pas sans doute s'il n'aboutissait à la procréation, et en ce sens la procréation est son but* Or un bel amour est considéré par le suffrage universel des littérateurs comme une raison suf-
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fisante et une fin dernière. Quand le héros et rhéroïne d'un roman d'amour ont montré le resplendissement de leurs âmes à travers des épreuves diverses, nul ne songe à demander s'ils auront des enfants lun de l'autre. C'est d'ailleurs en général une autre collaboration qui propage leur race ; ou on les fait mourir, tout le monde estimant qu'il n'y a plus rien à considérer dans une existence après l'amour. Voilà comment se passent les choses dans la vie de la fiction qui montre clairement à quoi aspirent les hommes. Et dans la vie réelle, l'amour se trouve peu uni à la génération effective. Il y a, de par le monde, beaucoup de fécondité sans amour, et, parmi les vrais amants, beaucoup d'amour sans fécondité. Cela vient de ce que Famour est très rare. On risque de vieillir avant de le connaître, aussi n'at-on guère la patience de l'attendre, et l'on se contente d'attachements qui ne sont l'amour que par à peu près. Si Tamour réel apparaît ensuite, il apparaît mal à propos, dans des circonstances telles, du moins, qu'on le préfère stérile . Même libre, Tamour vole vers ceux qu'il unit sans leur apporter beaucoup d'enfants sur ses ailes. Dénombrez plutôt la progéniture des célèbres amoureuses. Les enfants sont des tiers dont l'amant se montre parfois jaloux et il craint les épreuves de la maternité pour les charmes de
l'amante. On peut donc dire, avec une exagération modérée, que Tamour, le vrai, le grand amour, célébré par M"' Marcelle Tinayre, a des tendances malthusiennes. Il serait tout à fait malthusieu s'il se spiritualisait au point de devenir platoaique.
Cet amour mérite bien ainsi le nom de sport, puisqu'on le cultive sans chercher en lui d'autre résultat que lui-même. Les sports sont excellents. Physiques, ils développent le corps ; morauxj'âme. Un grand progrès de civilisation peut être espéré de la culture de l'amour. Est-ce un résultat social suffisant ? Non, sans doute. On comprend que la littérature exalte l'amour parce qu'elle en vit, mais la société vit de Thomme, c'est-à-dire de l'enfant. L'intérêt de celle-ci est donc dans les passions moyennes qui rendent désirable, puis supportable, de se créer une famille, garantie très insuffisante d'ailleurs, puisque les parents pratiquent en matière de procréation le particularisme le plus étroit. Riches, ils devraient avoir beaucoup d'enfants, misérables ils feraient bien très souvent de se restreindre. C'est le contraire qui a lieu. Vous aurez beau prêcher, vous n'empêcherez pas que régoïsme,sous forme de plaisir, d'intérêt, de bienêtre, préside à la distribution des naissances.
Quand il s'agit d'animaux domestiques, rhonune sait en diriger la reproduction. Il obtient, par
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exemple, des chevaux de trait, des chevaux de selle, des chevaux grauds, petits, légers et rapides, lourds et forts, en quantités déterminées par les besoins et les ressources écoQomiques. L'animal le plus précieux, au contraire , Thomme, est procréé d'une manière anarchique et barbare. Le premier souci d'une société devrait être cependant de se bien recruter. On est si loin de pouvoir le traduire en faits que nous ne parvenons même pas à nous figurer une Cité Future où l'élevage humain serait entrepris avec une méthode scientifique. L'intérêt social ne fournit donc aucune indication propre à laisser conjecturer ce que seront le mariage et l'amour dans Tàvenir.
On est mieux guidé par un droit nouveau qui se forme peu à peu : le droit de l'enfant. Jadis Tenfant était la propriété de son père, et on ne peut pas dire qu'il ne reste rien de ce principe dans nos codes. Mais les idées ont changé. On commence même à sentir que toutes les responsabilités étant du côté des parents^ Tenfant n'a que des droits. — Remercie ton père et ta mère, disait-on à Fenfant : tu leur dois la vie. — Comme si la vie était im bienfait par elle-même et non par ce qu'elle contient 1 Vous exposez un innocent à la pauvreté, à la souffrance, et vous parlez de sa dette I Non, c'est vous qui êtes le débiteur, vous surtout, le père, qui n'avez pas payé de vos pro-
près douleurs l'effroyable danger auquel votre enfant se trouve exposé parce qu'il vient au monde.
Si le sentiment du droit de Tenfant se développe^ on aboutira bien vite à la recherche delà paternité, car l'enfant a droit avant tout au secours de celui qui eut le plaisir sans les charges de sa procréation. Peut-être la loi n'interviendrat-elle plus dans les relations entre les sexes, qui en effet la regardent peu, mais cette obligation imposée aux pères, et sévèrement imposée, d'as sister leurs enfants, reconstituerait une sorte de mariage. Un homme et une femme se verraient liés par un lien légal dès qu'ils auraient un enfant. On trouverait alors plus expédient de vivre en ménage monogame, à peu près comme nous le faisons aujourd'hui. 11 n'y manquerait que le passage à la mairie^ et ce n'est pas de quoi donner à la société future une physionomie bien étrange.
Assez d'utopies 1 Cherchons des hommes qui considèrent Tavenir avec leur simple bon sens. On pouvait espérer en découvrir lorsque surgit le syndicalisme. Quel excellent évangile celui-ci n'apportait-il pas au monde I
— Plus de politique I s'écriait-il. Les ouvriers ne défendront que leur intérêt ouvrier. Ils seront anarchistes, socialistes, radicaux, nationalistes, catholiques, athées, si bon leur semble, peu nous importe. — De là tout esprit logique et loyal devait tirer la conclusion suivante : Le syndicalisme ne fera ni ne dira rien qui soit de nature à blesser une opinion politique ou philosophique quelconque. Il s'interdira d'apprécier en ses congrès l'idée de patrie, afin de se montrer également hospitalier au patriote et à Tantipatriote. Il ne conseillera pas Pinsurrection militaire, ce qui fâcherait les nationalistes, ni l'obéissance aux
« galonnés » que réprouverait la conscience anarchiste. Son programme se trouvera ainsi parfaitement limité au mieux être ouvrier, car nulle croyance religieuse, nulle conviction sur l'idéal social ou la forme la plus désirable de gouvernement, ne peut empêcher un homme de vouloir meilleure nourriture, meilleur logis, meilleur vêtement, meilleure instruction, une dignité plus respectée.
Cette indiflférence aux questions non ouvrières implique aussi la recherche des seules améliorations réalisables dans un délai assez bref, donc le renvoi aux littératures écrites ou parlées des rêveries qui concernent le paradis laïque.
Il y avait de quoi entonner un cantique d'actions de grâces à l'adresse de ces excellents syndicalistes. Joints aux coopérateurs, ils allaient faire du socialisme pratique, et pour eux-mêmes, sans avoir la prétention d'accomplir le bien universel. S'ils arrivaient à renouveler la société, ce serait par la coïncidence de leurs efforts avec ceux des autres hommes occupés chacun à leurs affaires particulières ou aux affaires de leur groupe.
Le syndicalisme ne déçut aucunement ces espoirs, sinon en France. Mais là, il s'est montré presque aussitôt sectaire et utopique. Sa neutralité politique est un mensonge^ à moins que ce ne soit pas faire de politique que de vouloir renverser TÉtat.
L'éminent syndicaliste, Emile Pouget,met/a/w«e contre PÉtat au nombre des opérations engagées par la Coxifédération Générale du Travail, la C. G. T. «Le syndicalisme, dit-il, ne vise pas à une simple modification du personnel gouvernemental, mais bien à la réduction de l'Etat à zéro S » Si le syndicalisme ouvre ses bras aux gens de toutes opinions, c'est comme l'Église catholique aux juif s et aux protestants, à condition de les convertir. De même qu'un catholique peut s'affilier à une société d'athées s'il consent à entendre maltraiter Dieu sans le défendre, de même un ouvrier patriote sera très bien reçu dans le giron de la C. G. T. pourvu qu'il ne laisse rien voir de son amour pour la patrie et ne proteste pas contre les propos antimilitaristes.
Le syndicaliste considère en esprit fort les rêveries sur le bonheur futur. Cela ne Pempêche pas de prendre très au sérieux la grève générale.
La grève générale fut d'abord telle que les gens non avertis eux-mêmes l'eussent définie; elle signifiait l'arrêt concerté de tous les bras. Elle ne manquait pas de séduction. C'était beau de renverser la société capitaliste sans répandre une goutte de sang 1 Rêve noble et humain, et en
1. Emile Pouget. La Confédération Générale du Travail, Paris, Marcel Rivière, 1908, p. 45 .
outre stupide, comme on le recomiut tout de suite. La simple cessation du travail est propre, en effet, à faire mourir de faim tout le monde, prolétaires et bourgeois, mais d'abord les prolétaires, car les bourgeois, pourvus d'argent, achèteront les provisions du commerce alimentaire et survivront ainsi quelque temps à leurs ennemis, de sorte que s'ils capitulent, ils ne trouveront plus personne devant qui capituler. Les ouvriers se voient donc contraints, s'ils ne veulent pas être les premières victimes, d'envisager la prise de possession des magasins et aussi des usines pour remplir ces magasins que la foule aura tout de suite vidés. La grève générale en vient ainsi aujourd*tiui à signifier continuation générale du travail, continuation accompagnée, il est vrai, de Texpropriation des possédants. Celle-ci, dit-on, ne se fera pas sans résistance. Les pouvoirs publics mobiliseront l'armée; mais une partie deTarmée, l'infanterie surtout, sera gagnée à la cause des travailleurs par la propagande antimilitariste, tandis que l'autre, comprenant la cavalerie, arme plus aristocratique, restera fidèle à l'autorité. Résultat :1a guerre civile.
Jusqu'ici, on ne relève rien de particulièrement utopique. Les troubles sanglants ne sont pas des chimères. On peut même concéder au syndicalisme qu'il est en droit d'espérer le triom*