LIVRE XI
De son glaive tranchant jaillit un feu divin ; Enfin sa large lance étincelle en sa main.
Adam tombe à genoux : le Séraphin s'arrête ; Saiis rendre le salut, sans incliner la tête , 11 garde de son rang toute la dignité :
« Tes vœux sont accueillis par la divinité , » Lui dit-il ; Dieu pouvait , par une mort certaine , ^ De ses droits violés vous infliger la peine ; » Mais le Ciel indulgent veut bien la différer; » Tu commis ton offense , il faut la réparer.^ » Va par mille vertus racheter un seul crime ; » A ce prix il t'arrache à l'infernal abîme ; » Mais dans ce beau jardin tu n'habiteras plus. » Pars , je t'apporte ici ses ordres absolus ; » Pars , va loin de ces lieux fertiliser la Terre ; » Que ton travail lui livre une éternelle guerre : » Dans son sein maternel Dieu plaça ton berceau; » Quelle soit ta nourrice , et te garde un tombeau. >^
Adam , à ce discours , d^épouvante frissonne ; Tout son sang s'est glacé , sa force l'abandonne. Eve , non loin de là , cachée en un bosquet , A de leur triste exil entendu le décret.
Soudain elle s'élance , et les cris qu'elle jette A l'oreille d'Adam ont trahi sa retraite :
« O coup plus rigoureux que la perte du jour! » C'en est dgnc fait! il faut les quitter sans retour ^
a62 PARADIS PERDU ,
» Ces beaux champs , ces beaux lieux où j'ai reçu la vîe !
» Lieux charmants , que le Ciel n'a pu voir sans envie.
» Hélas! jusqu'à la mort, dans ces réduits secrets,
» J'ai cru pouvoir nourrir mes douloureux regrets!
» Je n'emporterai donc , ô terre fortunée ,
» Que le remords cruel de t'avoir profanée !
» O vous, objets chéris de mes soins assidus,
» Adieu , charmantes fleurs , vous ne me verrez plus •
» Aux rayons du Soleil présenter vos calices,
» Du printemps près de vous épier les prémices ,
» A vos jeunes tribus assigner leurs cantons ,
» Cultiver votre enfance et vous donner vos noms î
» Quel autre soutiendra vos tiges languissantes ?
» Qui viendra vous verser des eaux rafrsdchissantes?
» Hélas ! chaque matin je courais vous revoir ,
» Je vous soignais le jour, vous visitais le soir ;
» Des eaux du Paradis j'entretenais vos charmes ,~^
» Et mes yeux maintenant vous arrosent de larmes !
» Adieu donc pour toujours! vous n'aurez plus ailleurs
» Ni les mêmes parfums ni leswiêmes couleurs!
» Et toi , que je parais des plus riches guirlandes ,
» Lit , où l'hymen reçut de si douces offrandes ,
» Il faut donc te quitter! Dans quels tristes climats^
» Dans quels afiFreux déserts vont s'égarer mes pas?
» Où retrouver les fruits de cette terre heureuse ?
» Quels mets remplaceront leur douceur savoureuse ?