LIVRE Xî. ^èd
Il s'arme d'un pierre ; elle vole , et soudain Du malheureux berger s'en va frapper le sein z Le juste tombe , expire , immolé par l'envie , Et son sang innocent s'échappe avec sa vie.
Adam , à cet aspect , a frémi de terreur :
« O mon guide , dit-il , quelle indigne fureur , » Sans respect des autels et du Dieu qu'elle encense ^ » Sous ces coups meurtriers fait tomber l'innocence ?, » Est-ce ainsi qu'aux vertus Dieu prête son appui ? » » Son guide lui répond , non moins troublé que lui : » Ces rivaux sont tes fils ; mais que leur sort diffère l » Le juste est immolé par son coupable frère ; » Sa jalouse fureur ne peut voir sans courroux » Que Dieu sur son rival jette un regard plus doux. » Mais de sa barbarie il portera la peine :
» Ce frère que tu vois , victime de sa haine , » Couché dans la poussière et roulé dans son sang » » Un jour saura que Dieu sait venger l'innocent. » Alors Adam s'écrie : « O rage impitoyable!
» L'effet en est affreux , et la cause effroyable. » Témoin infortuné d'un si funeste sort , » Avant de la subir , j'ai donc connu la mort! » Voilà par quel chemin, malheureux que nous sommes, » A leur premier séjour reviendront tous les Hommes! » O mort horrible à voir ! combien plus à souffrir ! » Ah , qu'il est dur de vivre , et cruel de mourir! »
ôyo PARADIS PERDU ,
L'Ange alors lui répond : « rappelle ton courage ; » De la première mort tu A'^ois ici l'image ; » Ce spectacle sanglant fait frémir de terreur ; » Mais toujours le trépas n'inspire point l'horreur : » A son triste séjour tout Homme doit se rendre , » Mais par divers chemins Dieu les y fait descendre ; » Ce qu'ont de plus affreux ces demeures de deuil j » C'est leur funèbre entrée et leur lugubre seuil. » Tous ont le même but , leur route est différente ; » L'un meurt , avant le temps , d'une mort violente ; » Danslesfeux , dans les eaux plusieurs trouvent leur fin; » Plusieurs A^ont expirer victimes de la faim : » Combien plus expîront leur folle intempérance ! » De là , des maux humains sort la famille immense ; » Eve en donna l'exemple , et ces maux triomphants » En foule A^ont punir ses malheureux enfants. » Viens, perce des douleurs l'asile lamentable ; » Vois des infirmités l'essaim épouvantable , » Sous mille aspects hideux, en des murs dévorants , » De l'haleiue des morts infecter les mourants : y> C'est là , c'est dans ces lieux , leurs sinistres domaines; » Que vont s'accumuler les souffrances humaines, » La rage aux yeux hagards , le délire effréné , » Le vertige troublant l'esprit désordonné , » La colique tordant les entrailles souffrantes , » Les ulcères rongeurs , les pierres déchirantes ,