LIVRE Xn
» Là d'une tour superbe il puise la matière ; Il veut que , dans les airs portant sa tête altière , L' arène cimentée , ouvrage audacieux , De sa masse insolente aille outrager les Cieux, Etonne au loin le monde , et , garant de sa gloire , Annonce sa puissance , et garde sa mémoire.
Qu'importe quel moyen éternise son nom?
Qu'il vive , c'est assez. De son ambition Tels étaient les projets : mais cet être invisible Qui cachant aux regards sa majesté terrible , Vient, sans être aperçu, visiter les humains, A vu du haut des Cieux ses superbes desseins : Il vient ; il n'attend pas que la tour commencée Aille insulter les airs de sa masse insensée ; Il se rit en passant de ses faibles rivaux , Et trouble leurs discours, pour troubler leurs travaux. Tous, oubliant déjà leur langue maternelle, Se parlent l'un à l'autre une langue nouvelle , Les murnlures confus de leurs rauques accents Font , pour être entendus , des efforts impuissants ; A des sons inconnus des sons nouveaux répondent ; Leurs signes, leurs projets, leurs travauxse confondent; Tous s'expriment ensemble , aucuns tie sont compris. La discorde des voix divise les esprits; Les cœurs sont furieux , l'oreille est étonnée , Et l'orgueilleuse tour demeure abandonnée.
3oo PARADIS PERDU,
» Tout le Ciel applaudit , et la confusion
» A la tour gigantesque a donné son yieux nom. »
Alors Adam sentit les entrailles d^un père :
« O barbare oppresseur! ô tyran sanguinaire!
» EJi quoi ! s^écria-t'il , un despote inhumain >» Ose courber mes fils sous un sceptre d^airain ! » D^où lui viennent ses droits? Dieu met sous notre empire » Les oiseaux , les poissons j et tout ce qu| respire ; » UHomme de son égal ne reçoit pas la loi :
» Il commande à la Terre , et Dieu seul est son roi. » Mais d^un transport fougueux Torgueil insatiable » Ne se contente pas d'opprimer son semblable ; » Il insulte à son Dieu. Ses superbes travaux , » Des célestes palais ambitieux rivaux , » SMlancent dans la nue , et , dédaignant la terre y » Vont jusque dans les Cieux affronter son tonnerre. »
« Oui, dit TAnge, tu dois abhorrer l'oppresseur » Qui de l'aimable paix vient troubler la douceur , » Et ravit aux humains leur liberté première ; » Mais lorsque , de tes sens suivant l'erreur grossière y y> Tu te montras rebelle à la Divinité , » Toi-même tu perdis l'auguste liberté , » Fille de la raison , sa compagne fidèle , » Qui s'allume à sa flamme j et s'éteint avec elle. y> Tant qu'il suit sa lumière et lui laisse ses droits, » L^Homme est roi de lui-même , et seul se fait des loia;
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