LIVRE HUITIÈME
Ainsi l'Ange l'instruit des secrets qu'il ignore t
ïl cesse lie parler , Adam l'écoute encore.
Et bicfntôt revenu comme d'un long sommeil :
c< Esprit des Cieux , dit-il , quel bienfait est pareil
» A tes récits divins? de combien de merveilles
» Tes célestes discours ont charmé mes oreilles!
» Que j'en étais avide! O pu^esprit! sans toi ,
» Cf s grands événements étaient perdus pour moi :
» Ta voix me les apprend ; je vois au Dieu que j'aime
» Ce que doivent les Cieux , et la Terre et moi-même.
» Mais un point trouble encor mon esprit incertain :
» Près de ces corps pompeux qu'une immortelle main
» Dans les champs de l'espace a répandus sans nombre,
» Qu'est-ce que notre Terre? un point étroit et sombre,
» A peine un grain de sable; aussi lorsque je vois
» Tous ces astres lointains obéir à ses lois ,
» Je me dis en secret : Tous ces globes immenses ,
» Jetés loin de nos yeux à d'énormes distances ,
» D'où ^dent que rÉternel , dans leur rapide cours,
» Les condamne à marquer et nos nuits et nos jours?
si PARADIS PERDU,
» Pour qui les força-t-41 , dans leur cqfjorae péoîbU >
» D'apporter leur lunodère à ce point invisible?
» Le Ciel, sans tant d'efforts, n'a-t-il pu réclaircr?
>» Lui-méine , à mcnns dé frais ne peut-on l'admirer?
» Ce Dieu qui cr^a tout d'une inaÎA économe ,
» D'où vient qu'il ordonna^ pour le séjour de l'Homme,*
» Ces révolutions , ces oiouvenieiits sans fm^
3» Taudis que l'humble pl^^d'an appareil ^ vaki^
» La Terr^ qui pouvait^ dans son étroite orbHe ,
3> Décrire ^ moindiie cercle , et voyager mom$ vite ,
» Reine i^ijqiç^ii^e , atteml que ces corps lumineux
)> Reviennent de si loÂa l'iéiclaire^ de leurs feux ;
» £t, tourjiantsansr^p^s, dans leur course étemdUe ;
» Comme de vils siii)ets se fatiguent pour elle ;
» Eux qui , par leur grandeur faits pour donner desloîs,
:» Au lieu de ses yass^i^ devraient être ses rois? »
U dit , Eve entoilait ce qu'à l'Esprit céleste Demandait soa^i époux , >et ., noblement modeste , Respecte , en s'éd^ignant , ce sublime entretien. Sa touchante .candeur et son chaste maintien Aux regards enchantés i' embellissent encore. Elle part, va revoir ie Iruit^tui se Colore , Ses arbustes, ses £ieurs, doux objets de ses soins ;' Elle aide a leur naissance , et veille à leurs besoins. A peine elle a ipaiTu , les bois se réjouissent, Le ga^n s'épaissit , les fleurs s'épanouissent ,,
£t seoibLent^ prodiguant les trésors de Itur sein , DcTÎner sa présence et connaître sa main.
Des grands secrets des Cieux digne dépositaire , Sans doute elle en poiirrait connaître le mystère : Mais d^uQ époux chéri son cœur veut les savoir ; De ce doux entretien «lie nourrit Tespoir, Brûle de Técouter; et son amour extrême Préfère ses discours à ceux de FAnge même.
Elle espère mêler à ces récits chj»rmants Les i folâtres pro{K>s , les doux embrassements ; Lui demander le prix des caresses perdues , Faire trêve aux leçons doucement suspendues , £t , sur sa l^ouche aimable en arrêtant le cours , Cueillir un miel plus doux que celui des discours. O temps ! ô mœurs! où sont ces innocentes flammes , Ces saints plaisirs d'hymen , ces doux liens des âmes , £t d^ soins mutuels rechange affectueux ?
D W air tout à la fois simple et majestueux ^ ^
Elle part : sa démarche est d'une souveraine ; Ces lieux, en la voyant, ont reconnu leur reine. Ne la croyez point seule en ce riant séjour : * Sa suite sont les Jeux , les Plaisirs sont sa cour ; Et l'innocent Désir , le chœur brillant des Grâces, En se donnant la main ont volé sur ses traces. '
Son époux reste seul auprès de Raphaël , Avide de savoir les grands secrets du Ciel.
«6 J^ABADIS PERDU,
<c Cher Adam , tu veux lire en la céleste TOÛJte ? 1» Lui dit r Ange ; tes vœux sont louables , sans doute : » Dieu lui-même t^ouvrit le grand livre des Cienx» y> IAy\e jour et la nuit , ces 0]i>es radieux » Racontent sa puissance ; et la vue étonnée , » Lit en lettres de feu l'histoire de Tannée , ^ Les annales du Ciel , et les fastes du temps , » £t leur pompe changeante , et leurs retours constante; »^ais si la Terre tourne , ou bien Fastre du monde ^ » Que t'importe? crois-moi , dans une nuit profonde . » Laisse ce qu'à tes yeux le Ciel défend de voir : » Ton sort est d'admirer, et non pas de savœr. » Dieu d'avance se rit des recherches futiles 3> Que tenteront un jour des efforts inutiles; » Il voit dans l'avenir ces vains imitateurs , » D'un Ciel imaginaire insensés créateurs, » Conduire dans les Cieux des sphères vagabondes , y> Figurer des soleils , distribuer des mondes , » Changer cent fois leur place , envoyer tous ces corps y> Des bords du monde au centre , et du centre à ses bords^ :» Construire, déconstruire, embarrasser leurs sphères » De cercles- compliqués , de mouvements contraires ^ » Et par les vains efforts d'un art caprrtieux , » Bouleverser le monde et tourmenter les Cieux i « Tandis que la Nature , à sa marche fidèle , » Emporte l'astronome et ses plans avec elle«
iiVRE viit 87
J) Tfon instinct curieux déjà me fait prévoir
to Que tes fils , comme toi , brûleront de savoir.
» Tu vois d'un œil surpris ces masses de lumière
» De Taûrore au couchant parcourir leur carrière ,
>> Tandis que seul , tranquille en ce grand mouvement ;
» Ce globe voit pour lui tourner le firmament. .
» Mais apprends-le de moi : ce n^est point par la masse ^
» Cç n'est point par l'éclat que notre aveugle audace
» Des œuvres du Très-Haut doit décider le prix :
» L'usage règle seul l'estime ou le mépris.
>> La Terre ^ comme un point nageant dans l'étendue >
» Cède au jfeu du Soleil : mais sa force perdue
>> Ne produit rien pour lui ; tandis que dans ses flancd ,
>> Doublant l'activité de ses rayons brûlants,
» Grâce aux trésors couvés par sa chaleur profonde »
» La Terre rend jaloux l'astre qui la féconde :
» Cette Terre elle-même , elle emprunte ses feux.
» Vante donc ton auteur, ô toi> voûte des Cieux, t,
» Dont le cercle infini dans sa circonférence ,
» Des campagnes de l'air remplit l'espace immense !
» Lève tes yeux au Ciel , Homme , et songe tout bas
» Que tu n'habites point dans tes propres états. » "Envisage ces Cieux , vaste et brillant domaine ,: » D'où cette terre et toi s'aperçoivent à peine ; » Ne pousse pas plus loin tes regards indiscrets: > » Le reste a devant Dieu ses usages secrets;