LIVRE IX. i
Eve , sans son époux j. fixe surtout ses yeux.
Il s'arrête » il croit voir un habitant des Cîeux.
Seulement son œil lance une plus douce flammé;
C'est un Ange en effet sous les traits d'une femine :
Sa grâce , son maintien y ses brillantes couleurs i
La fleur 4e la beauté souriant à des fleurs,
La pudeur de son front , sa forme ravissante ^
Le moindre mouvement de sa taille élégante ,
Pénétrant doucement dans le fond de son cœur ^
Ont de ses noirs projets désarmé la fureur.
Dans le démon du mal , le mal vaincu s'arrête ;
Enchaîné , confondu , l'étonnement lui prête
Le stupide semblant d'un moment de bonté ,
Involontaire oubli de sa férocité.
Mais bientôt dans son cœur tout l'enfer se rallume;.
A l'aspect du plaisir le dépit le consume.
Indigné d'un bonheur qu'il ne peut partager ,
Ne pouvant en jouir , il prétend s'en venger ;
Et, bénissant le lieu qui lui montre sa proie ,
Il exprimée en ces mots son effroyable joie :
<« Quel projet m'a conduit en ce riant séjour?
» Est-ce un projet de haine ? est-ce un transport d'amour Z
» Non je ne prétends point partager leurs délices ,
» Ni contre leur bonheur échanger mes supplices :
» Le -détruire , voilà mon unique désir.
» Trop heureux, si d'Ëden je chasse le plaisir L
i5o PARADIS PERDU ,
» ^occasion me rit , profitons-en : la femme » Doit contre tous les deux favoriser ma trame. » » Son époux est absent , c'est lui qui m'effrayait ; » Sur son bras protecteur sa femme s'appuyait : » Et comment triompher de sa mâle constance , y* Séduire sa sagesse , et tromper sa prudence , » Et corrompre à la fois tous ces dons précieux » Qu'à son sexe héroïque ont accordés les Cieux! » Je dois, en l'attaquant, redouter ma victime : » Son cœur est sans blessure , et son âme sans crime. » Flétri par mes forfaits , par mes maux abattu , » Moi , j'ai perdu ma force en perdant ma vertu : » A peine ai-je gardé , dans cet état fune^e , » Quelques traits effacés de ma splendeur céleste. » Sa femme est ravissante ; et , s'y j'en crois mes yeux, » Elle pourrait tenter le cœur même des Dieux : )> Sa grâce , sa beauté , voilà ses seules armes. » Mais tant d'attraits pourraient m'inspirer des alarmes, » Si la haine en mon cœur ne subjuguait l'amour. » Eh bien , sans le sentir , feignons-le à notre tour , » Si ce semblant d'amour peut seconder la haine. » Marchons; le piège est prêt, et leur chute est certaine. »
Ainsi du tentateur s'exprime la fierté.
Dans les plis sinueux de son corps emprunté , Vers la jeune beauté doucement il s'avance.
Ce n'est point ce serpent qui , rampant en silence ,
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Trsdne , humblement couché , ses cercle* tortueux.
Sur sa queue arrondie en plis majestueux ,
L^un sur Tautre poses, et croîss^fit par étage, '.■ -^ \
Son front impérieux domine le bocage ;
Une crête de pourpre en relève l'orgueil ;
T^a flamme de Féclair étincelle en son œil :
Son cou brille émaiUé d'ém^raudes , d'opales ;
Sur ses anneaux , roulés en brillantes spirales ,
La moitié de son corps s'élève d^ns les airs ;
Rassemblée alentour en cent replis divers ,
L'autre rase la terre ; et l'orgueilleux reptile
Marche en pompe , exhaussé sur son trône mobile.
Il s'essaie , il prélude , et glissant de côté
S'avance obliquement vers la jeune beauté ,
Épiant le moment , l'occasion propice :
Ainsi d'un courtisan le prudent artifice ,
Cr£gnant à des refus d'exposer ^n orgueil ,.
Se prépare avec art un obligeant accueil.
Vers l'épouse d'Adam , par une marche habile.
S'avance en louvoyant l'insidieux reptile :
Tel , semblant fuir le port qu'il brûle d'approcher ^
Manœuvre lentement l'industrieux nocher ;
Tel ; des vents inconstants il consulte l'haleine ,.
Règle Sur eux les plis de sa voile incertaine ,
Trompe leur violence , au lieu de l'affronter ,
Et lui cède avec art , afm dje la dompter.
i5a PARADIS PERDU,
Ainsi Padroit serpent en cent formes se joue,-
Étale ses replis , les roule , les dénoue , i
Et , par ses tours changeants et ses folâtres jeux ^ D'Eve occupée ailleurs veut attirer les yeux. Retirée à l'écart , et toute à son ouvrage , Eve d'un bruit léger sent frémir le feuillage. Ce bruit l'étonné peu : souvent les animaux Venaient en se jouant égayer ses travaux.
Enfm il s'encourage , et , sans qu'Eve Tappelle , Il approche , il se montre , et , l'œil fixé sur elle y 11 feint de l'admirer, d'un air respectueux Incline quelquefois son front majestueux ; Et tantôt à ses pieds courbant sa tête altière , De ses pas adorés il baise la poussière.
Alors plus attentive à ses jeux amusants , Eve arrête sur lui des regards complaisants.
Le perfide triomphe, et, tressaillant de joie, D'un air plus familier joue autour de sa proie ; Et soit que du serpent qui le tient enfermé Son adresse empruntât l'organe accoutumé , Soit qu'il anime l'air et lui souffle un langage , Le traître à sa victime en ces mots rend hommage « O toi, que Dieu lui-même a voulu couronner, » Reine de ces beaux lieux, ne va point t'étonnerî » Et quel étonnement est fait pour une belle » Qui voit le Ciel lui-même étonné devant elle?