‹ Paradis perdu (volume 2)Chapitre 55 sur 131 · LIVRE IX. i · texte numérisé non relu

LIVRE IX. i

Eve , sans son époux j. fixe surtout ses yeux.

Il s'arrête » il croit voir un habitant des Cîeux.

Seulement son œil lance une plus douce flammé;

C'est un Ange en effet sous les traits d'une femine :

Sa grâce , son maintien y ses brillantes couleurs i

La fleur 4e la beauté souriant à des fleurs,

La pudeur de son front , sa forme ravissante ^

Le moindre mouvement de sa taille élégante ,

Pénétrant doucement dans le fond de son cœur ^

Ont de ses noirs projets désarmé la fureur.

Dans le démon du mal , le mal vaincu s'arrête ;

Enchaîné , confondu , l'étonnement lui prête

Le stupide semblant d'un moment de bonté ,

Involontaire oubli de sa férocité.

Mais bientôt dans son cœur tout l'enfer se rallume;.

A l'aspect du plaisir le dépit le consume.

Indigné d'un bonheur qu'il ne peut partager ,

Ne pouvant en jouir , il prétend s'en venger ;

Et, bénissant le lieu qui lui montre sa proie ,

Il exprimée en ces mots son effroyable joie :

<« Quel projet m'a conduit en ce riant séjour?

» Est-ce un projet de haine ? est-ce un transport d'amour Z

» Non je ne prétends point partager leurs délices ,

» Ni contre leur bonheur échanger mes supplices :

» Le -détruire , voilà mon unique désir.

» Trop heureux, si d'Ëden je chasse le plaisir L

i5o PARADIS PERDU ,

» ^occasion me rit , profitons-en : la femme » Doit contre tous les deux favoriser ma trame. » » Son époux est absent , c'est lui qui m'effrayait ; » Sur son bras protecteur sa femme s'appuyait : » Et comment triompher de sa mâle constance , y* Séduire sa sagesse , et tromper sa prudence , » Et corrompre à la fois tous ces dons précieux » Qu'à son sexe héroïque ont accordés les Cieux! » Je dois, en l'attaquant, redouter ma victime : » Son cœur est sans blessure , et son âme sans crime. » Flétri par mes forfaits , par mes maux abattu , » Moi , j'ai perdu ma force en perdant ma vertu : » A peine ai-je gardé , dans cet état fune^e , » Quelques traits effacés de ma splendeur céleste. » Sa femme est ravissante ; et , s'y j'en crois mes yeux, » Elle pourrait tenter le cœur même des Dieux : )> Sa grâce , sa beauté , voilà ses seules armes. » Mais tant d'attraits pourraient m'inspirer des alarmes, » Si la haine en mon cœur ne subjuguait l'amour. » Eh bien , sans le sentir , feignons-le à notre tour , » Si ce semblant d'amour peut seconder la haine. » Marchons; le piège est prêt, et leur chute est certaine. »

Ainsi du tentateur s'exprime la fierté.

Dans les plis sinueux de son corps emprunté , Vers la jeune beauté doucement il s'avance.

Ce n'est point ce serpent qui , rampant en silence ,

UVRE IX. ■ i5i

Trsdne , humblement couché , ses cercle* tortueux.

Sur sa queue arrondie en plis majestueux ,

L^un sur Tautre poses, et croîss^fit par étage, '.■ -^ \

Son front impérieux domine le bocage ;

Une crête de pourpre en relève l'orgueil ;

T^a flamme de Féclair étincelle en son œil :

Son cou brille émaiUé d'ém^raudes , d'opales ;

Sur ses anneaux , roulés en brillantes spirales ,

La moitié de son corps s'élève d^ns les airs ;

Rassemblée alentour en cent replis divers ,

L'autre rase la terre ; et l'orgueilleux reptile

Marche en pompe , exhaussé sur son trône mobile.

Il s'essaie , il prélude , et glissant de côté

S'avance obliquement vers la jeune beauté ,

Épiant le moment , l'occasion propice :

Ainsi d'un courtisan le prudent artifice ,

Cr£gnant à des refus d'exposer ^n orgueil ,.

Se prépare avec art un obligeant accueil.

Vers l'épouse d'Adam , par une marche habile.

S'avance en louvoyant l'insidieux reptile :

Tel , semblant fuir le port qu'il brûle d'approcher ^

Manœuvre lentement l'industrieux nocher ;

Tel ; des vents inconstants il consulte l'haleine ,.

Règle Sur eux les plis de sa voile incertaine ,

Trompe leur violence , au lieu de l'affronter ,

Et lui cède avec art , afm dje la dompter.

i5a PARADIS PERDU,

Ainsi Padroit serpent en cent formes se joue,-

Étale ses replis , les roule , les dénoue , i

Et , par ses tours changeants et ses folâtres jeux ^ D'Eve occupée ailleurs veut attirer les yeux. Retirée à l'écart , et toute à son ouvrage , Eve d'un bruit léger sent frémir le feuillage. Ce bruit l'étonné peu : souvent les animaux Venaient en se jouant égayer ses travaux.

Enfm il s'encourage , et , sans qu'Eve Tappelle , Il approche , il se montre , et , l'œil fixé sur elle y 11 feint de l'admirer, d'un air respectueux Incline quelquefois son front majestueux ; Et tantôt à ses pieds courbant sa tête altière , De ses pas adorés il baise la poussière.

Alors plus attentive à ses jeux amusants , Eve arrête sur lui des regards complaisants.

Le perfide triomphe, et, tressaillant de joie, D'un air plus familier joue autour de sa proie ; Et soit que du serpent qui le tient enfermé Son adresse empruntât l'organe accoutumé , Soit qu'il anime l'air et lui souffle un langage , Le traître à sa victime en ces mots rend hommage « O toi, que Dieu lui-même a voulu couronner, » Reine de ces beaux lieux, ne va point t'étonnerî » Et quel étonnement est fait pour une belle » Qui voit le Ciel lui-même étonné devant elle?

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