‹ Paradis perdu (volume 2)Chapitre 57 sur 131 · LIVRE IX, i · texte numérisé non relu

LIVRE IX, i

« £t leurs grossiers repas , et leurs grossiers amours y

» Dans cet ëtat abject occupaient tous mes jours ;

» L^nstinct me parlait seul, et jamais ma pensée

» Vers des objets plus hauts ne s'était élancée.

» Mais un jour qu'au hasard j'errais dans cesbeaux lieux,

» Un bel arbre soudain s'en vint frapper, mes yeux ;

rt A ses rameaux féconds pend un fruit que colore

» Un or pur où se joint la pourpre de l'Aurore :

» Son doux parfum encor surpassait son éclat ;

» Le serpolet fleuri flatte moins l'odorat ;

i Une moins douce odeur parfume le laitage

» Que rapporte le soir , d'un riche pâturage ,

» La chèvre ou ]a brebis qui sevra ses agneaux ,

» Quand sous tes belles maiiisil coule en longs ruisseaux.

» Rien ne me retient plus; je cours, vole où m'invitent

» Et la faim et la soif que ces beaux fruits irritent;

» Je me glisse , m'élance autour du tronc mousseux,

» Et je vois de plus près ce fruit délicieux :

» Toi , ton époux lui-même , auriez peine à l'atteindre.

» A sa vue , une soif que rien ne peut éteindre

» Saisit les animaux , dont l'appétit fougueux , *

» Ne pouvant le cueillir , le dévore des yeux.

» Me voilà donc sur l'arbre , entouré des richesses

» Qu'à mes vœux enflammés prodiguaient ses largesses;

» Les cueillir , les goûter n'est pour moi qu'un moment.

» O Dieu! quelle saveur, et quel ravissement!

i56 PARADIS PERDU ,

)» Oui , le long des ruisseaux , dans les gras pâturages ; » Les gazons les plus frais , les plus riches herbage» » Semblent moins odorants et moins délicieux. » Enfin , rassasié de ces fruits précieux ^ » Tout à coup je me sens une vigueur nouvelle. » Que dis-je ? un avant«-goût de la vie étemelle ^ » Plus pur que Tambroisie , et plus doux que le miel ^ » De la Terre à Finstant m'a porté dans le Ciel ; » Et quoique ce beau fruit m'ait laissé la figure » Qu'en me donnant le jour , me donna la Nature , » Je parlai comme vous ; plein d'un céleste feu ^ » Je sentis l'animal se transformer en Dieu ; » Devant moi l'ignorance abaissant sa barrière , » Ouvrit à ma pensée une vaste carrière ; » La Terre fut sans voile , et le Ciel sans rideau ; » Je reconnus le bon, je distinguai le beau.

» Bel objet, l'un et l'autre en toi seul se rassemble; » Aux célestes beautés ton visage ressemble.

» Grâce à ce fruit puissant , mon œil est dessillé ; - » A mes regards enfin tes vertus ont brillé : » #'est lui qui m'enhardit , trop indiscret peut-êtrç ^ » A te voir de plus près ; trop heureux de connaître » Celle à qui tant d'attraits et de titres divers » Ont mérité l'empire et soumis l'univers! »

Sous les traits de Tamour ainsi parlait la haine. « O serpent! lui répond Eve encore incertaine^

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