‹ Paradis perdu (volume 2)Chapitre 59 sur 131 · LIVRE IX. îBg · texte numérisé non relu

LIVRE IX. îBg

D égaient la noirceur sous un aîr d'amitié , L^affireux Satan poursuit ; dans sa fausse pitié Il plaint l'Homme opprimé par une loi sévère , Du juste courroucé feint la noble colère; Sur le large contour de «on corps tortncwx Il s'assied , il élève un front majestueux , Et son air , son regard , le beau feu tjui Tanîme , De son adroit discours sont Texorde sofblime. Ainsi , parmi les Grrecs ou 'ces fameux TVomaîns , Quand Rome , Iflwe encôr , commandait aux humains , Du geste , d« regard la muette éloquence , D'avance du discours préparait la puissance : Des plus "grands intérêts profondémeirt rempli , L'orateur en soi-même un instant recueilli , Méditait «de son iwrt les brillantes merveilles , Par le plaisir des yeux prévenait les oreilles , S'arrêtait à propos , se 'taisait à dessein , S'exprimait du regard , et parlait de la «nain ; Tantôt insinuant, «circonspect et timide 4 Préludait lentement ; tsintàl brusque et rapide , Et d'un exorde adroit dédaignafft fes 'lenteurs , Partait comme l'éclair , et tannait dans les cœurs. Tel prélude Satan , tel il Tompt le silence , Et déploie en ces mots sa funeste éloqyence : « Arbre sacré , dît-il , où germe le savoir , » Apprends de moi ta force et connais ton pouvoir ;

i6a PARADIS PERDU,

» C'est par toi que j'ai su des mystères du monde

» Déchirer le bandeau , chasser la nuit profonde ,

X Senti chaque beauté , connu chaque ressort.

» Reine de l'univers, eh quoi! tu crains la mort!

» Mais d'où pourrait venir son atteinte funeste ?

» Est-ce de ce beau fruit? cet aliment céleste,

» Chère Eve, est un bienfait, et non pas un poison;

» Il nourrit le génie et mûrit la raison'.

» Crains-tu que de ton Dieu le courroux te dévore?

» Je l'ai^oûté ce fruit , et je respire encore :

» Que dis-je ? avec ses sucs si doux et si puissants ,

» La source de la vie a coulé dans mes sens.

» Quoi ! de Dieu pour vous seuls la bonté se resserre !

» La brute obtiendrait plus que le roi de la Terrie ! i.

» Pourrait-il donc , ce Dieu , punir upe action ,

» De son injuste loi légère infraction?

» Ah ! plutôt il loûrait la courageuse audace

» Qui , dédaignant la mort , oubliant sa menace ,

» Vers un plus noble rang, un destin plus heureux,

» Aurait osé tenter un essor généreux ,

» Et du bien et du mal conquérir la science

» Dont il nous dérobait l'utile connaissance.

» Oui , l'Homme doit savoir , et qui peut en dt>uter ?

» Le bien pour en jouir, le mal pour l'éviter.

» Si rÉternel est juste , en quoi peut-il vous nuire^

» S'il n'^erce sur vous qu'un tyrannique empire ^

Page 1