LIVRE ÏX. i6t
» Alors il n'est plus Dieu ; s'il ne l'est plus , vos coeurs
» Peuvent-ils redouter ses injustes rigueurs?
» Non , non , bravez sa haine ainsi que son envie :
» Sa menace de mort vous assure la vie.
» Pourquoi donc sa défense ? Il veut que la terreur
» Vous retienne enchaînés sous le joug de Terreur ,
» Et , dans une honteuse et longue ignominie ,
» Vous trouve sans secours contre sa tyrannie.
» Il sait trop que le jour où ^ plus audacieux,
» Vous aurez gu goûter ce fruit digne des dieux ,
» De vos yeux dessillés tombera le nuage
» Qui du bien et du mal vous dérobait l'image.
» Si le serpent , de Dieu peut devenir l'égal ,
» L'Homme ne peut-il pas être un jour son rival?
» Ce que je §uis à vous , l'Homme l'est à son maître;
» Ce trépas (pd vous doit donner un nouvel être ,
» Loin de le redouter , faites pour lui des vœux :
» Sujets , devenez rois ; Hommes , devenez Dieux;
» Que sont-ils plus que vous , si votre âme immortelle
» Boit avec le nectar une vie éternelle?
» Si l'on en croit ces Dieux , de l'Homme trop jaloux,
» Existant les premiers, ils nous ont créés tous.
» Mais, peut-on le penser? Non , non ; l'astre du monde
» Lui seul a tout produit par sa chaleur féconde :
» Tout existe sans eux. Quel pouvoir souverain
» A caché dans ce fruit ce principe divin ,
i6a PARADIS PERDU,
» Qui , dès qu'on a goûté sa sève enchanteresse ; i> Dans nos cœurs , malgré nous , fait entrer la sagesse? î» Dieu craint notre savoir ; mais , s'il est notre roi , » S'il est seul tout-puissant , d'où viendrait son effroi ? » Serait-il donc jaloux? mais un Dieu peut-il l'être ? » Que te faut-il de plus pour t'apprendre à connaître » Que ce fruit, nécessaire autant que précieux, » Est l'honneur de la Terre , et le gage des Cieux ? » Il enferme en son sein la, vie et la sagesse. » O femme ! étends la main , et tu sera» déesse ! »
Il dit : de ses discours l'artifice vainqueur ,^ Comme un poison subtil , a glissé dans son cœur. Elle fixe ce fruit dont la beauté suprême Aurait fait chanceler la sagesse elle-même.
C'est peu ; dans son oreille Eve conserve encor La voix qui la pressa de cueillir ce trésor ; L'œil est déjà séduit ; l'ardeur qui la dévore Par son parfum divin est irritée encore ; Et la vue éblouie et Todorat charmé Aiguillonnent du goût le désir enflammé.
Cependant le Soleil , dans la céleste voûte , Déjà vient de marquer la moitié de sa route : La faim se fait sentir ; et le besoin pressant Ajoute un nouveau charme à ce fruit ravissant. A peine elle contient sa main impatiente ; L'éclat des pommes d'or, leur vapeur odorante^