LIVRE IX, îG
L'heure dfe son banquet , tout sert à la tenter. Brûlant de les cueillir , brûlant de les goûter , Elle résiste encore , elle hésite et balance ; A leur vertu divine elle rêve en silence.
« Fruit défendu , dit-elle , ou plutôt négligé , » C'est par toi qu'avec nous la brute a partagé » £t la raison divine et le don du langage , » Dont l'Homme seul encore avait reçu l'usage ; » Et l'éloge étonnant de cet arbre si beau, » Fut le premier essai de son talent nouveau; » Celui qui le défend , Dieu l'a vanté lui-même : » Il appelle sacré cet arbre heureux que j'aime ; » Par lui , dit-il , du bien on distingue le mal , » Et cet arbre divin nous doit être fatal.
» Ah ! l'interdire ainsi , c'est le louer encore : » En croyant l'avilir , sa défense l'honore.
» Qui peut trouver le bien , s'il ne le connaît pas ? » Et d'un bien inconnu quels seraient les appas? » Qui défend le savoir nous défend la sagesse ; • » Obéir à ses lois serait une faiblesse. » La mort sera le prix de la rébellion » Mais cette liberté dont il nous a fait don, » Que devient-elle alors? Si jamais votre audace » Touche à ce fruit fatal , et vous et votre race » Vous mourrez, nous dit-il. Mais cet heureux serpent .» Qui , sans voix , sans raison , se traînait en rampant ,
i64 PARADIS PERDU,
» Il respire , il connaît , il raisonne , il s'exprime. » Ce fruit pour l'Homme seul serait-il donc un crime P ^> Ce fruit par qui des sens l'erreur s'évanouit , » Il le refuse à l'Homme , un serpent en jouit! » Il l'accorde à lui seul ! Mais l'heureux téméraire » Qui fit l'essai hardi de ce fruit salutaire , )) Avec l'Homme du moins veut bien le partager , » Et, si j'en crois mon cœur, son offre est sans danger : » Il paraît nous aimer ; il est sans artifice. » S'il commit un forfait, je me fais sa complice. » Un forfait! en est-ce un , quand j'ignore à la fois » Et le bien et le mal , et le crime et les lois, » Et Dieu même , et la mort dont il nous épouvante? ^) Le remède du mal , c'est vous , céleste plante , » C'est vous, arbre divin, c'est votre aimable fruit, » Dont la beauté me plaît, dont l'odeur me séduit^ » Dont le palais chérit la douceur savoureuse, » Et qui répand dans l'âme une lumière heureuse! » Allons , plus de délais , cueillons ce fruit charmant , )) Du corps et de l'esprit immortel aliment. » Elle dit , et soudain , ô forfait lamentable ! Sur le fruit tentateur porte une main coupable , Le saisit , le dévore ; à peine il est cueilli , D'épouvante et d'horreur la Terre a tressailli. La Nature en ressent la blessure profonde , Et marque par son deuil la ruine du monde.