LIVRE IX. i
L'adroit serpent s'enfuit , et dans les antres creux
Va cacher , en rampant , son triomphe honteux.
Mais elle avec transport admire sa conquête,
Et de ce jour affreux se fait un jour de fête.
Jamais aucun des fruits , trésors de ces beaux lieux ,
Ne lui parut si doux ni si délicieux ;
Soit que de son nectar la saveur délectable
Eût rempli tous ses sens d'un plaisir véritable,
Ou soit que du savoir l'impatiente ardeur
Eût séduit sa raison , eût abusé son cœur ;
Et que d'un rang diWn la perfide promesse
Flattât de son orgueil l'ambitieuse ivresse :
Elle revient à l'arbre , hélas î et ne sait pas
Que l'arbre du savoir est celui du trépas.
Enfin , dans les transports où son âme se noie ;
Ivre de ce doux suc , et d'espoir , et de joie :
<c Arbre divin , dit-elle , arbre trop ignoré ,
» Non, Dieu n'a pas en vain produit ton fruit sacré r
» Cependant de tes biens l'abondance perdue
» A tes bras dédaig^nés demeurait suspendue.
» Mais, j'en jure le Ciel, de leurs riches fardcaui
» Chaque jour me verra soulager tes rameaux ,
» Jusqu'à ce que ta douce et sainte nourriture
» M'ait fait des immortels partager la nature.
» D'un trésor qu'ils n'ont pas, les Dieux semblent jaloux;
» Ah ! s'il était leur bien , serait-il parmi nou&.^
i66 PARADIS PERDU,
» Et toi , ma bienfaitrice , utile expérience » » Salut! je te dois tout, je te dois la science : » Je l'ignorai long-temps ; tu parus , et par toi » La porte de son temple est ouverte pour Ynoi. » Peut-être aussi (du Ciel la distance est extrême) » » Aux yeux des Immortels j'échappe ici moi-même ; » Ils ne peuvent d' en-haut nous apercevoir tous; » Peut-être aussi que Dieu , ce surveillant jaloux , » Laissant à d'autres yeux cette pénible tâche , » D'une longue rigueur un moment se relâche , ^ » Et s'occupe de soins plus pressants ou plus doux* » Mais comment retourner! que dire à mon époux? s>-Dois-je lui révéler ma fortune nouvelle , » Partager avec lui le sort d'une immortelle , » Ou garder pour moi seule un bien si précieux ! » Alors ce qu'à mon sexe ont refusé les Gieux » Est compensé sans doute ; alors ,et je l'espère , » Au cœur de mon époux je deviendrai plus chère, » Eve aura moins souvent besoin de son appui ; » Je pourrai quelquefcJis marcher égale à lui , » Prétendre aux mêmes droits , et peut-être à l'empire, » Que dis-je ? quels pensers un fol orgueil m'inspîre?^ » Qui? moi désobéir ! Cher époux , est-ce à moi » D'oublier un respect dont tout me fait la loi , » D'oublier mon devoir? Ah! si Dieu , notre maître , » Voyait Eve coupable , Eve cesserait d'être;