LIVRE IX. iGj
» Et si je n'étais pas, ô regret! ô douleur!
» Une autre Eve viendrait consoler ton malheur ? » C'en est fait, cher époux, partage avec ta femme » La joie , et , s'il en est , les peines de mon âme ; » Adam est mon bonheur, Adam est tout pour moi : » Cher Adam , tous les maux me sont chers avec toi ; » Absent , tu manques seul à mon âme; ravie ; . » Oui , si je perds Adam , que je perde la vie ! »
Alors , après avoir rendu grâce à genoux A cet arbre , à ces fruits qui hii semblent si doux , Ou plutôt à celui que son cœur s'imagine L'auteur de ces beaux fruits , de leur vertu divine , Elle part. Son époux, impatient d'amour , Avec empressement attendait son retour ; Il avait , pour orner sa belle chevelure , Enlacé mille fleurs , doux prix de sa culture : Sur son trône champêtre , ainsi de ses festons La rose pare encore la reine des moissons.
Quels plaisirs se promet son âme impatiente!
Combien ils seront chers, embellis par l'attente! Cependant , de ses maux sinistre avant-coureur , Je ne sais quel eflFroi trouble en secret son cœur; Il ne se contient plus, il marche au-devant d'elle; Il part , prend le chemin que son cœur lui rappelle ,; Ce chemin du bosquet où, la suivant des yeux, Par un tendre regard il lui fit ses adieux.
i68 PARADIS PERDU ,
Eve dans ce moment quittait l'arbre funeste ;
Au lieu des instruments de son labeur agreste ;
O douleur! dans ses mains il voit les pommes d'or ;
Et la branche où pendait ce perfide trësor :
L'air en est embaumé. Brûlant d'impatience ,
Eve hâte ses pas; et, l'excusant d'avance ,
De loin son doux sourire et son tendre regard ,
Demandent les premiers pardon de son retard ;
Puis, d'un accent plus doux qu'un ruisseau qui murmure :
« Cher époux , que te voir , dit-elle , me rassure !
» Mes délais n'ont-ils pas affligé ton amour ?
» Ah! que le mien vers toi devançait mon retour!
» Que le temps paraît long à la tendresse absente !
» Que mon âme a souffert, loin de toi languissante t
» Dès ce jour , c'en est fait , je ne te quitte pas ; '
» Je vivrai sous les yeux , marcherai sur tes pas.
» Me préserve le Ciel d'abandonner encore
» L'ami qui me protège , et l'époux que j'adore !
» Il m'en a trop coûté. Mais apprends quel hasard
» Ou plutôt quel prodige a causé mon retard :
» Cet arbre qu'on nous peint comme fatal au monde ,
» Non , il n'est point du mal l'orignc féconde ,
» Non, crois-moi, ce beau fruit qu'on dit pernicieux
» Illumine notre âme, et nous omTe les Cieux :
» Le Serpent l'éprouva. Soit erreur , soit audace ,
» Malgré Farrét de. mort dont le Ciel nous menace >