‹ Paradis perdu (volume 2)Chapitre 64 sur 131 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

» Il a goûté ce fruit : loin de subir la mort ,

» Ce reptile ennobli s'applaudit de son sort.

» Né sans voix , sans raison , il parle , et la science

» Élève son instinct à notre intelligence.

» Sur la foi du succès j'ai suivi son conseil ;

» J'ai fait la même épreuve , et l'effet est pareil ;

» Mes yeux sont plus perçants, ma raison plus hardie ;

» Devant moi des objets la scène est agrandie ,

» Mon cœur est plein d'espoir, mon esprit plein de feu,

» Mes pensers sont d'un Ange, et mes destins d'un Dieu.

» Cher époux! j'aipour toi cherché ces avantages :

» Mes plaisirs les plus doux sont ceux que tu partages.

» Avec toi le bonheur a des charmes plus doux ;

» Et puis-je rien aimer que n'aime mon époux !

» Prends cette pomme, Adam, pour toi je l'ai cueillie; .

» Ainsi que même attrait, que même sort nous lie :

» De biens et de penchants douce conformité!

» Ces destins si brillants, cette immortalité ,

» Je les sacrifierais sans peine à ma tendresse ;

» Mais enfin de mon sort je ne suis plus maîtresse;

» Mes destins sont fixés : prends, et sans craindre rien,

j> Ajoute à mon bonheur en achevant le tien. »

Ainsi, d'un air riant, son vain bonheur s'exprime; Mais déjà dans ses traits est l'empreinte du crime ; Déjà s'est éveillé le repentir vengeur , Et son front de la honte a connu la rougeur.

ijo PARADIS PERDU,

Mais , que devient Adam à ce récit funeste !

De sa force mourante il cherche en yain le reste;

D'horreur, en l'écoutant, son front s'est hérisse,

Tout son corps en frissonne, et son sang s'est glacée

Sa défaillante main laisse tomber les roses

Que pour un sort plus doux le matin vit écloses ,

Le couronne de myrte ,. et les festons fleuris

Brillants conrnie elle , hélas! et comme elle flétris.

Immobile d'horreur , et muet d'épouvante ,

Sa langue se refuse à sa voix expirante.

Enfin elle s'échappe, et, parmi des jsanglots ,

Prononce en gémissant ces lamentables mots :

» O des bienfaits du Ciel ineffable assemblage !

» O son dernier présent , et son pliis bel ouvrage !'

» Ornement de ce mande, et* chef-d'œuvre desCieux!

» Tout ce qui plsdt au cœur, tout ce qui parle auxyéux,

» Innocence , vertu , grâce , beauté divine ,

» Tu réunissais tout : ah î dans quelle ruine

» Un matin, un instant t'a-t-il précipité!

» Avec ton innocence a péri ta beauté.

» Téméraire ! comment ta rebelle imprudence

» A-t-elle osé de Dieu violer la défense ?

» Quel esprit malfaisant , conjuré contre moi ,

» Chère Eve , t'a perdue , et moi-même avec toi ?

» Car, quel que soit ton sort , je suis prêt à le suivre :

» Je puis mourir pour toi , sans toi je ne puis vivre.

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