LIVRE IX
» Pourraîs^je me passer de tes doux entretiens, v
» De ces tendres regards qui répondaient aux miens? » Ces lieux, remplis de toi, de nouveau solitaires, » Me reverront-ils seul promener mes misères ? » Ah! quand le Tout-Puissant, pour charmer mon malheur, » Dans ma propre substance, et tout près de mon cœur, » Choisirait une autre Eve , ô moitié de moi-même ! » Peux-tu sortir d'un cœur qui te plaint et qui t'aime?. » Quels'traits remplaceront tes adorables traits? » Non , mon amour vivra , nourri par mes regrets ; » Dieu , le sang , la Nature , ont formé notre chaîne ; » L'un vers l'autre à jamais leur pouvoir nous entraîne. » C'est moi qu'en t'immolant le Ciel voudrait punir ; » Chère Eve! il peut nous perdre, et non nous désunir. »
Il dit; et toutefois il appelle à son aide La fermeté qui sied à des maux sans remède ; Et mêlant la tendresse à la sévérité :
<c Quels effets je prévois de ta témérité!
» Ton crime est grand : ces fruits dont Dieu défend l'usage, .» Les convoiter des yeiix , déjà c'est un outrage ; » L'œil même de la faim , sans blesser l'Éternel , » Ne peut les regarder ; combien plus criminel » Quiconque ose y porter , bravant leur privilège , » Sa main audacieuse , et sa dent sacrilège ! » Enfin il n'est plus temps , le mal est trop certain : » Bien ne peut l'empêcher , ni Dieu , ni le destin.
«Mais tu ne mourras point , ma tendresse Tespere; » Ce fruit, qui menaçait l'audace téméraire, » Peut-être est moins sacré depuis qu'impunément » De ce reptile heureux il ^devint l'aliment. « De ce fruit dangereux loin d'être la victime, » Lui-même , me dis-tu , s'applaudit de son crime. » D'ailleurs puis-je penser que ce Dieu tout-puissant » Qui nous a faits les rois de ce monde naissant , » Tout à coup au néant rende son propre ouvrage , » Détruise l'univers, et l'Homme son image?
» De créer , de détruire , il se ferait un jeu l » Détruire est d'un Démon, et créer est d'un Dieu. » Le voilà donc , ce Dieu , disait le noir abîme : » L'Ange périt, et l'Homme à son tour est victime! » Qu'épargnera»-t-il donc? Quoi qu'il puisse arriver, » Adam veut avec toi périr ou se sauver :
» Ta faute doit me perdre , ou rester impunie. » Ma fortune à la tienne est pour jamais unie : » Nos êtres ne sont qu'un; oui,'chère Eve^je croi » M'attacher à moi-même en m'attachant à toi ; » Ton corps naquit du mien , ton âme de la mienne : » Ta mort sera ma mort, et ma vie est la tienne. »
« O modèle d'amour ! prodige d'amitié !
» Répond d'un air touchant sa coupable moitié , » Comment puis-je payer ce dévoûment sublime? » Puis-je égaler jamais cet effort magnanime ?