‹ Paradis perdu (volume 2)Chapitre 66 sur 131 · LIVRE IX. Î · texte numérisé non relu

LIVRE IX. Î

» Ton être est trop parfait ; et moi , tu t'en souviens ,

» La gloire de mon sexe est d'être né du tien.

» Mais , ô mon doux appui! qu'il m'est doux de t'entendra

» M'exprimer cet amour , ce dévoûment si tendre ,

» M'assurer, me prouver que nos cœurs ne sont qu'un;

» Que communs sont nos maux, notre bonheur commun;

» Que mon crime est le tien, si ce fruit délectable,

» Quand j'y portai la main , put me rendre coupable!

» Mais quoi! comment le bien peut-il naître du mal?

» N'est-ce pas à ce fruit, que l'on dit si fatal,

» Que je dois ces garants d'un amour qui m'enchante ,

» Et doi^t J'aurais perdu l'expression touchante?

» Mais daigne m' écouter : si cet arrêt de mort

» Nous menace en efiet, ah! permets que mon sort

» Se sépare du tien; si j'ai commis un crime ,

» Dois-je t'offrir au Ciel pour seconde victime?

» Que son courroux sur moi retombe tout entier.

» Cher époux ! à mes maux dois-je t'associer ,

» Lorsque de mes malheurs ta grande âme jalouse

» Sur le bord de l'abîme embrasse ton épouse ,

» Lorsque je te dois tout, et qu'en ce même jour

» Ton cœur m'a prodigué tant de marques d'amour?

» Que dis-je, cher époux? bien loin d'être mortelle,

» Je sens en moi, je sens une force nouvelle :

» Mes yeux se sont ouverts, mon cœur est exalté;

» Un torrent de plaisirs, une mer de clarté

ïj/i MRADIS PERDU ,

j> D^un honheui" inconnu m^înondent tout entière* » A ces biens, dont ta femme a joui la première, » Participe à ton tour : jouis ; et loin de toi j> Écarte de la mort le chimérique effroi. « Elle dit, et se tait; mais, sûre de ses charmes,

L'embrasse doticement , laisse échapper des larmes , Des larmes de plaisir, s'applaudissant tout bas D'un amour qui pour elle afironte le trépas , Affronte I)ieu lui-même : alors Tencbanteresse , Comme le digne prix d'une indigne faiblesse , Lui présente ce fruit, ce fruit séditieux Qui le séduit bien moins qu'un regard de ses yeuit* Il le prend, le dévore; et l'amour d'une femme Triomphe du remords, et subjugue son âme* De rechef à ce coup la Nature a gémi ; Jusqu'en ses fondements la Terre en a frémi; Au tonnerre en éclats les deux pôles répondent ; L'horizon s'est voilé, le jour fuit^ les vents grondent; Et sur ce jour fatal qui comble leurs malheurs , Le Ciel même attendri répandit quelques pleurs! Et toutefois Adam , que sa femme encourage , Prolonge son festin , redouble son outrage :

Le délire et l'orgueil enivrent leurs esprits ; Ils jettent sur la Terre un regard de mépris; Et pour voler aux Cieux par des routes nouvelles , Déjà leur fol orgueil croit déployer des ailes :

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