‹ Paradis perdu (volume 2)Chapitre 68 sur 131 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

Avec elle a péri cette simplicité

Quh d'un voile si pur parait leur nudité ;

La honte est arrivée , et la pudeur bannie.

Dépouillés de l'honneur , couverts d'ignominie ,

Leur honte reste nue ; à leurs coupables yeux

Bientôt tous deux voudront cacher ses traits hideux. Ainsi y de la vertu dépouillé par le crime ,

Privé de l'innocence , et de sa propre estime ,

Long-temps muet d'efiroi , le couple infortuné

Va , baissant vers la terre un regard consterné.

Adam lui-même , Adam , non moins effrayé qu'Eve ;

D'un long abattement toutefois se relève ;

Et d'un ton douloureux laisse échapper ces mots : « Maudit soit le serpent , auteur de tous nos maux !

î> J'ignore quel étrange et triste phénomène » A ce reptile impur prêta la voix humaine :

» Mais ce qu'il a prédit , hélas ! est trop certain ; » Il est trop vrai que l'Homme a changé de destin. » O du bien et du mal connaissance funeste !

» C'est le bien (jui nous fuit, et le mal qui nous reste î » Oui , pour notre malheur , nos yeux se sont ouverts : ?> Un nouveau jour nous luit , mais pour voir nos revers ; » Pour nous voir dépouillés de bonheur , d'innocence , » Des célestes vertus, de la douce espérance. » C'étaient là nos trésors, notre digne ornement, j> Qu'a souillés de l'orgueil le fol égarement : II. 12

» Les désirs effrontés, l'ardeur luxurieuse,

» Ont gravé sur nos fronts leur empreinte hideuse ;

» La honte enfin , la honte ajoute à ces ^aui^ ,

» Et ferme, en rougissant, la marche de nos maux.

» Oh ! comment pouvons-nous , couverts de cette fange ,

» Nous montrer devant Dieu , par^dtre aux yeux d'un Ange

» Ils sont perdus pour nous , ces entretiens charmants

» Qui portaient dans nos cœurs de saints ravissements ;

» Comment pourrait encor ma débile paupière ,

» De ces hôtes du Ciel soutenir la lumière ?

» Leur gloire accablerait mes yeux épouvantés.

» N'est-il point de déserts , de bois infréquentés,

5> Des antres ténébreux , et des cavernes sombres ,

» Qui puissent me prêter d'impénétrables ombres?

» Dans l'éternelle horreur de leur profonde nuit ,

» J'irai , je cacherai la honte qui me suit.

» Sur moi , cèdres touffus , redoublez vos ombrages ;

p> Forêts , recevez-moi sous vos abris sauvages ;

» Que je puisse à jamais, dans leur muet effroi ,

» Me cacher au Soleil , et , s'il se peut , à moi !

» Cherchons un arbre au moins , dont le large feuillage

» De nos corps dégradés puisse voiler l'outrage ;

» Et que du moins la honte aux regards indiscrets

» N'aille pas de nos maux dévoiler les secrets. »

Alors vers la foret tous deux prennent leur route : Parmi les plants nombreux qui coinppsent sa voûte ^

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