LIVRE IX
Avec elle a péri cette simplicité
Quh d'un voile si pur parait leur nudité ;
La honte est arrivée , et la pudeur bannie.
Dépouillés de l'honneur , couverts d'ignominie ,
Leur honte reste nue ; à leurs coupables yeux
Bientôt tous deux voudront cacher ses traits hideux. Ainsi y de la vertu dépouillé par le crime ,
Privé de l'innocence , et de sa propre estime ,
Long-temps muet d'efiroi , le couple infortuné
Va , baissant vers la terre un regard consterné.
Adam lui-même , Adam , non moins effrayé qu'Eve ;
D'un long abattement toutefois se relève ;
Et d'un ton douloureux laisse échapper ces mots : « Maudit soit le serpent , auteur de tous nos maux !
î> J'ignore quel étrange et triste phénomène » A ce reptile impur prêta la voix humaine :
» Mais ce qu'il a prédit , hélas ! est trop certain ; » Il est trop vrai que l'Homme a changé de destin. » O du bien et du mal connaissance funeste !
» C'est le bien (jui nous fuit, et le mal qui nous reste î » Oui , pour notre malheur , nos yeux se sont ouverts : ?> Un nouveau jour nous luit , mais pour voir nos revers ; » Pour nous voir dépouillés de bonheur , d'innocence , » Des célestes vertus, de la douce espérance. » C'étaient là nos trésors, notre digne ornement, j> Qu'a souillés de l'orgueil le fol égarement : II. 12
» Les désirs effrontés, l'ardeur luxurieuse,
» Ont gravé sur nos fronts leur empreinte hideuse ;
» La honte enfin , la honte ajoute à ces ^aui^ ,
» Et ferme, en rougissant, la marche de nos maux.
» Oh ! comment pouvons-nous , couverts de cette fange ,
» Nous montrer devant Dieu , par^dtre aux yeux d'un Ange
» Ils sont perdus pour nous , ces entretiens charmants
» Qui portaient dans nos cœurs de saints ravissements ;
» Comment pourrait encor ma débile paupière ,
» De ces hôtes du Ciel soutenir la lumière ?
» Leur gloire accablerait mes yeux épouvantés.
» N'est-il point de déserts , de bois infréquentés,
5> Des antres ténébreux , et des cavernes sombres ,
» Qui puissent me prêter d'impénétrables ombres?
» Dans l'éternelle horreur de leur profonde nuit ,
» J'irai , je cacherai la honte qui me suit.
» Sur moi , cèdres touffus , redoublez vos ombrages ;
p> Forêts , recevez-moi sous vos abris sauvages ;
» Que je puisse à jamais, dans leur muet effroi ,
» Me cacher au Soleil , et , s'il se peut , à moi !
» Cherchons un arbre au moins , dont le large feuillage
» De nos corps dégradés puisse voiler l'outrage ;
» Et que du moins la honte aux regards indiscrets
» N'aille pas de nos maux dévoiler les secrets. »
Alors vers la foret tous deux prennent leur route : Parmi les plants nombreux qui coinppsent sa voûte ^