LIVRE IX
Le figuier, avant tous, s'en vient frapper leurs yeux; Non , ce figuier chargé de fruits délicieux , Qui distille un doux suc à nos lèvres arides , Mai^ celui qui , connu des peuples Gangarides , Etend ses longs rameaux , dont les bras inclinés , Autour du tronc natal ensemble enracinés , Remontant vers les Cieux en vertes colonnades. S'enlacent en berceaux , se courbent en arcades , Et, déployant dans l'air leur dôme ténébreux, Composent à leur père un cortège nombreux :
Des chansons du berger leur voûte au loin résonne ; Là , paisible , en goûtant le frais qui l'environne , A la faveur des jours que laissent leurs rameaux. Tranquille , il voit bondir et pautre ses troupeaux. Ce feuillage pour eux se transforme en ceintures ; Heureux , si de leur âme il cachait les souillures ! Hélas ! ils ont perdu ces voiles précieux Dont l'honneur , la vertu les paraient à leurs yeux. Telle des Indiens la peuplade alarmée , Renouant autour d'eux leur ceinture emplumée , A l'aspect de Colomb fuyait dans les déserts , Dans le creux des rochers, sur la rive des mers ; Tels , tous deux en tissus assemblent le feuillage. Mais de leur déshonneur qui peut voiler l'image? Fatigués , sur la terre ils se jettetit tous deux ; Là , des torrents de pleurs s'échappent de leurs yeux :
i8o PARADIS PERDU ,
Ils gémissent ; Torage éclate sur leur tête.
Mais rien , rien de leur cœur n'égale la tempête : Des vives passions le souffle impétueux Soulève dans leur sein ses flots tumultueux : Le chagrin , le soupçon , la sombre défiance , Des plaisirs déréglés la folle intempérance , La haine , la fureur, s'emparent à jamais De ces cœurs autrefois l'asile de la paix.
La raison leur dictait ses règles souveraines ; Les désirs effrénés ont secoué les rênes , Et , de leur reine auguste usurpant tous les droits D'esclaves qu'ils étaient sont devenus ses rois.
Alors Adam , non plus celui dont les tendresses A sa douce moitié prodiguaient les caresses , Mais Adam criminel , mais Adam condamné , Lui reproche en ces mots son sort infortuné :
« O femme ! à mes conseils, à mes vœux infidèle , » Pourquoi m'as-tu quitté? Si ton désir rebelle » Ne t'avait point soustraite aux yeux de ton époux , » Nous jouirions encor du destin le plus doux. » Qui brave le péril , souvent s'y précipite ; » L'insensé le provoque , et le sage l'évite. » La foi, sans t'exposer, t'ordonnait d'obéir; j> Et vouloir l'éprouver , c'est déjà la trahir, »