‹ Paradis perdu (volume 2)Chapitre 73 sur 131 · SUR LE LIVRE IX · texte numérisé non relu

SUR LE LIVRE IX

raisonnements subtils du tentateur ; elle y joint ses propres réflexions ; et , déjà séduite par le serpent , elle se séduit elle-même.

Ici Milton exprime heureusement en peu de vers tout ce qui détermine Eve à cueillir le fruit défendu ; sa beauté, son parfum , et la faim que réveille l'heure ordinaire de son repas : tout cela est vrai et naturel.

A peine elle a goûté ce fruit , la nature entière resseol^ dit Milton, sa blessure profonde. Les premiers moments qui suivent ce crime sont marqués par le délire de la joie ; mais bientôt on aperçoit les symptômes de son trouble , et on entend le premier cri de sa conscience. Déjà elle cherch<$ à se rassurer , en se disant que Dieu ou ne peut tout voir , ou se relâche de sa surveillance , et elle se félicite de Toubli de ce même Dieu dont elle bénissait autrefois la présence ; elle est inquiète de Faccueil de son époux ; enfin les premiers germes de la corruption se montrent dans l'incertitude où elle est , si elle doit lui faire part de son prétendu bonheur , ou réserver pour elle seule tous ses droits à rimmorlalité. Deux raisons la font pencher d'abord pour ce dernier parti ; le désir de la supériorité , et l'espoir qu'elle a d'en devenir plus chère à celui qu'elle aime : toutes deux sont également naturelles et heureusement imaginées par le poète. Cependant un reste de vertu l'emporte sur cette première séduc-' tîon ; et elle se décide à partager avec Adam sa nouvelle félicité. On ne peut trop louer l'endroit où Milton représente £lve revenant à son époux. Il a préparé pour son retour des guirlandes de roses : son impatience le fait voler au-devant d'elle : il prend pour la rencontrer le chemin qu'elle avait pris en le quittant , et où long-temps il l'avait suivie des yeux ;

fga REMARQUES

mais quelle est sa douleur lorsqu'il voit entre ses. mains , au lieu de ses instruments agrestes , la branche fatale où pendait la pomme d'or !

Quelle vérité et quelle grâce dans ces vers où Milton peint le retour d'Eve vers son époux !

Brûlant d^impatience ,

Eve hâte ses pas ; et , Texcusant d*avance ,

De loin son doux sourire et son tendre regard ,

Demandent , les premiers , pardon de son retard.

Dans le discours d'Eve à son époux , Milton a parfaitement exprimé la situation de son âme : ses empressements , ses caresses , ses excuses , les regrets qu'elle témoigne de l'avoir quitté , le besoin qu'elle a de lui , le serment qu'elle fait de ne plus s'en séparer, sont moins l'expression de la tendresse , que celle du remords qui commence. On voit que déjà elle demande des consolations , et qu'à travers sa prétendue félicité elle pressent le malheur qui l'attend. Cependant l'obstination du crime , et le désir qu'elle a de n'être en rien séparée de son époux , font qu'elle le presse de goûter comme elle le fruit défendu.

La douleur d'Adam en voyant son épouse coupable , et sa postérité perdue , ses couronnes de rose qui devaient être le prix de sa vertu tombant de ses mains défaillantes , forment le tableau le plus intéressant. Rien n'égale la sensibilité touchante du discours qu'il lui adresse : doux reproches , affections tendres , dévouement sublime , tout y est exprimé de la manière la plus pathétique ; son amour pour Eve le porte à se séduire lui-même et à partager sa faute :

Je puis mourir pour toi ; sans toi , je ne puis vivre.

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fi est inutile de faire observer combien est subliole le tableau !^e la consternation que jette dans la nature entière leur double crime , et ce quHl y a de touchant daps ces larmes que verse le Ciel même en voyant ces innocentes créatures dépouillées par leur crime du bonheur et de la vertu ; la Nature flétrie et le chef-d'œuvre de Dieu déshonoré.

Milton a peint avec une égale vérité les, premiers symptômes de la dégradation de Thomme , et lés plaisirs grossiers des sens succédant à leur innocent amour ; seulement on lest étonné que dans ce tableau MUton ait employé les mêmes couleurs que celles dont il a peint leur première jouissance^ et que la Terre , les fleurs et les ombrages semblent se prêtei^ Avec le même plaisir à des voluptés moins pures ; la Nature , qui a senti leur crime , semblerait devoir au contraire les recevoir à regret.

Milton a peint beaucoup trop longuement, et peut-être trop froidemenl , le repentir des deux époux et le sentiment de leur nudité. Le sujet même devait l'avertir d'y mettre plus de précision , et la décence dont il parle lui imposait d'abréger ces détails.- C'est mal à propos qu'il va chercher dans l'Inde la description pompeuse du figuier dont les deux époux se composent une ceinture ; il est encore plus ridlctAe de les comparer ainsi vêtus aux sauvages qu'effraya l'arrivée de Colomb ; il aurait pu épargner au lecteur cette érudition physique , historique et géographique. Il y a trop loin d'Éden aux terres Gangarides , et des premiers humains aux peuples nouvellement découverts ; mais Milton aimait à étaler des connaissances auxquelles sa cécité , comme il le dit lui-même, ne lui permettait plus de rien ajouter : la cécité vit de seuil. 1 3

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