LIVRE DIXIÈME
»^ ATÀN était vainqueur : sa trame criminelle ,
Eve par lui trompée , Adam séduit par elle ,
L'Etemel a tout su ; car comment échapper
A ce regard perçant que rien ne peut tromper ?
Bon , mais juste, il permit qu'à l'Homme qu'il protège ;
Pour éprouver sa foi , Satan tendît un piège.
Armé par la sagesse , et maître de son cœur ,
L'Homme de ce combat pouvait sortir vainqueur,
Éviter le danger , et repousser l'atteinte
Ou de la force ouverte ou d'une amitié feinte.
Dieu même avait parlé ; Dieu de ce fruit mortel
Leur avait interdit l'usage criminel :
Complices tous les deux, tous les deux sont victimes
D'un crime qui doit seul enfanter tous les crimes :
Rien ne peut les sauver. Alors du triste Eden ,
Les milices du Ciel désertent le jardin ;
Amis zélés de l'Homme et muets de tristesse ,
Ils quittent pour les Cieux l'objet de leur tendresse ;
Ils ne conçoivent pas quel art insidieux
A pu cacher Satan et son piège à leurs yeux.
igS PARADIS PERDU ,
Ils arrivent : déjà , ds^ns la cour immortelle ,
Les avait précédés la fatale nouvelle.
Les Anges des humains déploraient le malheur :
Mais leurs traits ne sont point flétris par la douleur ^
Et , dans les saints plaisirs où leur âme se noie ,
A travers la pitié laissent briller la joie :
Tous , brûlant de savoir comment THomme a péri ,
Accourent sHnformer de ce couple chéri.
Mais un soin plw pressant au Maître du tonnerre *
Conduit les purs esprits députés sur la terre :
Ils partent , et , brûlant de lui prouver leur foi ,
Courent se prosterner au trône de leur roi.
De la profonde nuit que la flamme environne ,
En ces mots foudroyants tout à coup sa voix tonne :
u Chérubins , Séraphins , que vos cœurs généreux
» Soient affligés pour l'Homme, et non pas malheureux.
» L'Homme est tombé ; mais vous , bannissez la tristesse :
» Son sort peut- il des Cieux exciter l'allégresse ?
» Le jour même où Satan s'échappa des Ejifers ,
» Des fragiles humains j'ai prédit les revers :
» Qu'ils ne se plaignent point ; l'Homme fut créé libre ;
» Lui seul de la raison a rompu l'équilibre.
» Ils ont cru , quand sur eux j'ai suspendu mes coups,
» Pouvoir impunément rire de mon courroux ;
« Mais , si la Terre a vu ma clémence outragée ,
» Ma justice , du moins, en reviendra vengée.