LIVRE X. aoi
Dieu Tappette, et soudain ces malheureux époux. De leur maître outragé redoutant le courroux , Sous les arbres touffus d'un bosquet solitaire ^ Vont dérober leur honte et cacher leur misère : L'œil de Dieu les a vus sous les épais rameaux ; Leur juge vient près d'eux, et leur parle en ces mots :
« Adam, pourquoi de Dieu fuis-tu donc la présence ? » Toi, que j'ai vu jadis, rempli de confiance , » Accourir à ma voix , et , d'un air si joyeux , » Bénir mort arrivée en ces aimables lieux !
» Moins aimables depuis que ta main les néglige ; >> Privés de toi , leur deuil , leur nudité m'afflige. » Dettes fruits, de tes fleurs je t'ai vu si soigneux! » Pourquoi de mes bienfaits cet oubli dédaigneux? » Me méconnais-tu donc ? et , devant votre maître , » Pourquoi tous deux ainsi tardez-vous de paraître ? » Viens. » Adam obéit ; d'un cœur moins confiant , Eve le suit, non plus avec cet air riant Dont on la vit du crime affronter la carrière : Honteuse, elle se cache et demeure en arrière. Tous deux , baissant leurs yeux tristement dessillés , Sur la Terre , en tremblant , se sont agenouillés : Le cri sourd ^u remords et son secret reproche De ce Dieu désormais leur interdit l'approche. Adieu ces entretiens où leurs cœurs tour à tour Commerçaient de bonté , d'allégresse et d'amour.
Infortunes! au lieu de ces divines flammes; Le feu des passions brûle aujourd'hui vos âmes!
Adam enfin répond , le cœur saisi d^efiroi :
« Le son de ta parole est venu jusqu'à moi , » Seigneur; mais étant nu, j'évitais ta présence. »
<c Qui peut 9 lui répond-il , causer ta défiance ? » Et comment cette voix qui consolait ton cœur , » Peut-elle dans ce jour t'inspirer la terreur ? » Jadis ta nudité ne blessait point ta vue :
y> Comment et depuis quand t'est-elle donc connue? » Parle : aurais-tu cueilli d'une imprudente main » Ce fruit que t'interdit mon ordre souverain ? »
A ces accents pour lui plus frappants que la fou^Fe : « Malheureux! dit Adam , que faire, et que résoudre? - » Mon juge est devant moi : dans ce fatal moment , » Il faut , ou subir seul mon juste châtiment , » Ou moi-même accuser une épouse que j'aime , » Le charme de mon cœur , la moitié de moi-inéme. » Pour prix de sa constance et de sa tendre foi ^ » Je voudrais réunir tout ton courroux sur njoi; » Mais tu vois la rigueur du destin qui m'accable , » Ta voix va prononcer l'arrêt irrévocable.
» Puis-je donc de ses torts te refuser l'aveu ? » Comment supporter seul la colère d'un Dieu , » Et la honte du crime, et le poids du supf^ice? » Et quand je le tairais , tu connais mon complice.