LIVRE X. 2o
» Celle qui de mes jours dut faire le bonheur, >> Ce modèle de foi , de constance et d^honneur , » Dont tous les mouvements semblent autant de grâces, » Qui menait le plaisir et llespoir sur ses traces , » La femme enfin , ce cœur si parfait , «i divin , » Dont le mal, disais-tu, s'approcherait en vain, » M'a présenté la pomme , et moi je l'ai reçue. »
Alors se déployant tout entier à sa vue :
« Ta femme répond-il , est-elle un Dieu pour toi , » Ingrat ! et devais-tu la*préférer à moi ?
» Devait-elle régler tes vœux, ta destinée?
» Des mêmes dons que toi l'avais-je donc ornée ? .1» Pour exercer l'empire Adam n'avait-il plus » Et les droits de son sexe et ses mâles vertus? » Depuis quand l'Homme est-il l'esclave de la femme? » Ëutrelle ta raison ? lui donnai-je ton âme ? » Tout ce qui plaît aux yeux, intéresse le cœur, » Je lui prodiguai tout , grâce , beauté , pudeur , » Mais non l'autorité : t'obéir et te plaire , » Briller au second rang sous ta loi tutélaire , » Voilà son sort; et toi, pourquoi l'oublias-tu? » Régner est ton devoir; gouverner, ta vertu. »
Eve entend à son tour 1& fatale sentence :
« O femme ! qui t'a fait violer ma défense ?
» Et pourquoi touchas- tu ces funestes rameaux ? » ^Eve , les yeux baissés , répond en peu de mots :
2o4 PARADIS PERDU,
» Le perfide serpent , par qui je fus tentée i
» M'a vanté cette pomme , et moi je Tai goûtée. »
A ces mots le Seigneur , enflammé de courroux , Veut venger à la fois et punir ces époux :
« O toi! qui dans le piège attiras ces ^'îctimes, » Organe de la ruse , et Tinstrument des crimes , » Détestable Serpent , pour prix de tant de maux » » Sois à jamais maudit parmi les animaux!
» Rampant et méprisé , traîne-toi sur la terre : » Qu'entre la femme et toi s'^établisse la guerre ! » J'arme à jamais entr'eux ta race et ses enfants. » Un jour , un jour viendra que ses pieds triom phants » Ecraseront ton dard , et briseront ta tête : ^ » Tu fus son ennemi , tu seras sa conquête. »
( L'oracle s'accomplit ; et le Verbe de Dieu , Né d'une Eve plus pure , en des gouffres de fea A fait tomber du Ciel cet Archange terrible Qui du Serpent fatal devint l'âme invisible.
Depuis, humiliant encor mieux son orgueil, La Terre a vu le Christ échappé du cercueil Se relever , vainqueur de sa rage étouffée , En pompe dans les airs emporter son trophée, Et, bienfaiteur du Monde et vainqueur des Ehfers, Conduire leurs captifs délivrés de leurs fers. )
Aujourd'hui de son père exerçant la vengeance :
« Eve , dit-il , tes fils naîtront dans la souffrance »