LIVRE X
L^asphalte les cimente ; et son œil redouta Achève d'un regard leur immobilité.
Le pont audacieux , dont la largeur égale L'ouverture sans fin de la porte infernale , Cache au fond de l'Enfer son vaste fondement ; Son cintre* est suspendu sur l'abîme écumant ; Et vers l'autre côté , rempart du nouveau monde , Se termine et s'assied sur sa base profonde.
Monde trop malheureux! quel je prévois ton sort! Ce pont épouvantable est celui de la mort.
De là , prête à porter les vainqueurs et leur proie ; S'élargit , se prolonge une effroyable voie Dont le penchant fatal , des bords de l'Univers , Descend rapidement jusqu'au fond*des Enfers.
Tel, si les grands objets aux petits se comparent, Sur ces bords renommés que les ondes séparent , Xcrxès, courbant dans l'air l'arc immense d'un pont; De l'Asie à l'Europe embrassa l'Hellespont , Et vint, d'un bras vengeur , fouettant les flots esclaves; Porter des fers aux Grecs , à l'onde des entraves.
L'ouvrage est achevé : déjà , du noir Chaos Défiant là tempête et dominant les flots , La voûte , dans les airs hardiment suspendue , Prolonge de son arc l'effrayante étendue.
Ils partent ; et tous deux de l'Archange inhumain Interrogent la trace , et suivent le chemin ,
aïo PARADIS PERDU,
Jusqu^aux lieux où , touchant ces régions nouvelles y Vainqueur , il replia ses triomphantes ailes , Et, loin du sombre abîme , entendit en repos Murmurer la tempête et rugir le Chaos.
Là, d'un lien puissant , hélas! et trop durable y Leur art unit ce pont à la Terre coupable.
Il examinent tout , parcourent tour à tour Les célestes lambris , le terrestre séjour.
A leur gauche est le sombre et terrible Tartare , Que de ce double empire un long chemin sépare : Trois routes conduisaient aux trois mondes divers. Dans ce moment, Eden et ses bocages verts Sont le but de leur route : ils marchent ; et leur vue , Sous la forme d'un Ange , ô surprise imprévue ! Entre le Scorpion et le brûlant Archer , Découvre au loin Satan que leurs pas vont chercher^ Au signe du Bélier qu'inondait sa lumière , L'astre du monde alors commençait sa carrière. Satan poursuit sa route : avec un doux transport Ses horribles enfants l'ont reconnu d'abord.
Lorsqu'Eve eut succombé , l'auteur de sa ruine S'enfuit, chercha l'abri de la forêt voisine; Puis, se rapprochant d'eux sous un aspect nouveau , Il avait vu l'époux , au fond de leur berceau , Tenté par son épouse , imiter sa faiblesse ; Il avait vu leur honte , après leur courte ivresse ,