‹ Paradis perdu (volume 2)Chapitre 86 sur 131 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

Par un forfait commun l'orgueil les réunit , D'un châtiment commun TÉternel les punit.

Moins de monstres sont nés du sang de la Gorgone. Seul , dominant encor tout ce qui Tenvironrie , Satan offre aux regards un superbe dragon :

Moins terrible autrefois parut le fier Python, Ce monstre que la fable en une fange immonde Fit naître des rayons de l'astre ardent du monde. Tel paraissait Satan , tel brillant de splendeur , Il montre à ses sujets un reste de grandeur.

Distingué par sa forme, il l'est par son courage, Leur rage aveugle encore obéit à sa rage.

Il sort ; tout l'accompagne : ils arrivent aux lieux Où tous ceux qu'épargna la vengeance des Cieux , Veillaient à chaque poste, ou, joignant leurs bannières , Déployaient dans les champs leurs phalanges guerrières, Attendant que ce chef, objet de tant de vœux , Superbe et triomphant , reparaisse à leurs yeux. Mais quel spectacle affreux trompe leur espérance ! Partout de noirs serpents s'offre une horde immense. L'effroi glace leurs cœurs : même sort les attend; Ce que chacun abhorre il l'éprouve à l'instant : Leurs bras sont enchaînés par d'invincibles charmes; Même effroi fait tomber les guerriers et les armes. Tous, poussant à la fois des sifflements affreux , Suivent en se traînant leurs frères malheureux :

aîo PARADIS PERDU ,

Un même châtiment punit le même crime ; D'une horreur mutuelle un instinct unanime Fait siffler tous les dards, et leur orgueil surpris Reçoit au lieu d'honneurs les signes du mépris.

Pour aggraver leurs maux ( le Ciel ainsi l'ordonne )J Enfanté tout à coup , un verger les étonne ; Les fruits dont chaque tige étale le trésor , Ainsi que dans Eden , brillent de pourpre et d'or : Leur beauté d'Eve encor tenterait l'innocence. Leur long étonnement les contemple en silence ; De cet arbre interdit les plants multipliés Semblent un nouveau piège à leurs yeux effrayés : Mais la faim et la soif tout à coup les enflamme ; Le besoin dévorant s'empare de leur âme.

Tout s'élance à la fois; leurs bataillons pressés Autour de chaque tronc se sont entrelacés , S'y suspendent en foule , et , parmi la verdure , Présentent d'Alecton l'horrible chevelure ; Ils arrachent ces fruits aussitôt dévorés; D'un moins brillant émail paraissaient colorés Ces beaux fruits qu'admirait, sur ses rives infimes, Ce lac dont le bitume alimentait les flammes : Ceux-là trompaient les yeux , et ceux-ci le palais. Ils convoitent en vain leurs perfides attraits ; Au lieu du doux nectar d'une sève abondante , Ils laissent dans la bouche une âcreté mordante »

ÛÛt

"Une affreuse amertume ; et le monstre étonné Hejette arec horreur le fruit empoisonné.

Mais leur âpre saveur vainement les dégoûte ; Leur faim demande encor le mets qu'elle redoute ; Et , maudissant du fruit la trompeuse couleur , Leur bouche se déchire et se tord de douleur. Ainsi ces malheureux , qui se riaient de l'Homme Une fois abusé par la fatale pomme , Du fruit toujours maudit se nourrissent toujours. Leur forme enfin renaît; mais chaque an dans son cours Ramène leur supplice , et de leur gloire impiç Par la honte et la faim l'insolence s'expie.

Cependant la Révolte et le hideux Trépas Vers le riant Eden précipitent leurs pas ; La Révolte en bannit la crédule innocence ; Elle y vient elle-même établir sa puissance , Attendant que son fils , sur son pâle coursier , Bientôt à ses fureurs vienne s'associer.

« Eh bien! dit la Révolte en tressaillant de joie; » Payâmes-nous trop cher une si belle proie ? » Misérables geôliers aux portes des Enfers , » Enfin nous voilà rois de ce riche univers. »

« L'EnfeB , dit le Trépas , et son horrible porte , « Le Paradis , le Ciel , la Tjerre , que m'importe ? » Partout où se pourra rassasier ma faim , » C'est là qu'est mon séjour; dans cet étroit jardin

333 PAlUDiaipRDU ,

» Comment puis-je assouvir cette faim dévorante

» Que chaque instant irrite, et que rien ne contentef

» Il faut un champ plus vaste à ma voracité. »

A ce fils monstrueux par l'inceste enfanté :

« Eh bien! que tardes-tu? dit sa perfide mère; » Si ce riche séjour ne peut te satisfaire , » Prélude dans ces lieux à tes riches banquets : » Troupeaux , oiseaux , poissoni , pour tes festins sont prêts » Oui , tout ce que du temps l'avide faux moissonne , » Tout ce que Dieu créa , ta mère te le donne : » Mais ajlftends seulement que mes attraits vainqueurs » Aient séduit les esprits et corrompu les cœurs; » Alors j'ouvre à ta faim une immense carrière, » Et , dès ce jour , ta proie est la nature entière. »

L'un et l'autre à ces mots , par deux chemins divers , Courent de leurs poisons infecter l'univers , Portent partout le deuil , le crime et le ravage ; Terre, hommes , animaux, sont promis à leur rage. Le Très-Haut les a vus de son trône éternel : « Vous voyez les fureurs de ce couple cruel , » Dit-il aux purs esprits dont la cour l'environne; » Partout à pleine main l'un et l'autre moissoime : » Beauté, vertu, tout meurt; je ne reconnais plus » Ces lieux où mon amour et mes yeux se sont plus, » Que j'aurais conservés, si l'imprudence humaine » D'un couple destructeur n'eût appelé la haine.

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