LIVRE X. a
» Les Enfers et leur chef blasphèment contre moi ;
» J'ai remis , disent-ils , ce monde sous leur loi ;
» Et d'un jaloux orgueil écoutant la vengeance ,
» A leur lâche fureur j'ai livré l'innocence.
» Aveugles instruments , ils ne se doutent pas
» Que moi-même en ces lieux j'ai dirigé leurs pas ;
» Qu'ils sont venus, contraints par mes ordres suprêmes,
» Purifier ces lieux qu'ils ont souillés eux-mêmes,
» Se gorger de carnage , et s'enivrer de sang ,
» Jusqu'à ce que d'effroi , de douleur rugissant,
» Dans tes mains, ô mon fils! ô mon unique joie!
» De l'avare, sépulcre ils remettent la proie;
» Que dans leurs noirs cachots tu plonges ces pervers ,
3> Et scelles pour jamais la porte des Enfers.
» Alors tu reverras sourire la Nature ,
» Renaître un Ciel plus sain , une Terre plus pure ;
» Mais jusque-là la Terre et le Ciel profanés
» Satisferont au Dieu qui les a condamnés. »
Il dit ; et tout à coup les harpes , les cantiques Font des palais divins retentir les portiques : Plus nombreux , plus bruyants que les vagues des mers ; De longs allehiia résonnent dans les airs :
« Qui pourrait s'opposer à ton pouvoir auguste ? » Salut, Etre éternel, toujours grand, toujours juste! 9 Puis ils chantent son fils , l'Homme régénéré , Le Ciel pucgé du crime , et le monde épuré.
aa4 PARADIS PERDU,
Aussitôt, par leurs noms le Tout-Puissant appelle Ses ministres ailés ; il confie à leur zèle Le bouleversement des saisons et des jours.
Le Soleil le premier doit , en changeant son ccMirs , Tantôt de feux brûlants dévorer la Nature , Tantôt laisser dans Pair régner Tâpre froidure ; Du pôle boréal partent les noirs frimas; Du sud l'ardent solstice embrase les climats. L'un de l'humide nuit va guider la courrière , De ses frères errants diriger la carrière , Leurs vitesses , leurs feux rapidement croisés , Leur rencontre sinistre et leurs fronts opposés ; Aux astres réguliers d'autres marquent leur course , De leurs feux malfaisants ils préparent la source : Les astres orageux , dans un sombre appareil , Escortant le lever , le coucher du Soleil , Des torrents pluvieux précipitent la chute.
Déjà , près d'exercer leur eflTroyable lutte , Dominateurs des eaux , fougueux tyrans des airs , Les vents sont établis dans leurs climats divers , Et prêtent à l'envi , pour ravager la Terre , Leur souffle à l'ouragan , leurs ailes au tonnerre. Fécond comme l'automne, et beau comme l'été, Le printemps régnait seul : l'Eternel irrité , Du Spleil qui meut tout par sa chaleur féconde , Ordonne d'écarter les deux pôles du monde.