LIVRE X
Les Anges à sa voix, avec de longs efforts, De Tardent équateur éloignent ce grand corps. A la voix du Très-Haut , l'astre de la lumière , Peut-être aussi changea son oblique carrière ^ Et , poursuivant sa marche en ses douze maisons ^ Dans son cours inégal varia les saisons.
Peut-être aussi, quand l'Homme à son Dieu fut parjure, Un tremblement d'horreur ébranla la Nature , Et, rompant l'équilibre et des nuits et des jours, Cet astre épouvanté changea soudain son cours : Dans les champs de la Terre , au séjour des orages , Le Désordre partout étendit ses ravages ; Bientôt , de la Révolte abominable enfant , La Discorde naquit , et d'un vol triomphant Aux êtres animés courut souffler sa rage.
Tout s'arma , tout brûla de la soif du carnage t Les oiseaux, dans les airs , fondaient sur les oiseaux ; Le poisson poursuivait le poisson sous les eaux ; Les troupeaux, dédaignant leur pâture innocente , L'un sur l'autre , en grondant, portaient leur dent sanglante ; Tous pour leur souverain perdirent le respect : L'un, saisi de terreur, s'enfuit à son aspect; Un autre, en frémissant, lui jette à son passage Des regards de fureur ou des accents de rage ; Le désordre est partout. Adam épouvanté Voudrait des bois profonds chercher l'obscurité ; II. i5
aaG PARADIS PERDU,
Partout l'orage éclate , et son âme troublée ,
D'un plus terrible orage, hélas! est ébranlée.
Il succombe , il gémit , il pousse des sanglots,
Et son cœur oppressé se soulage en ces mots :
c< Après tant de bonheur, eh quoi! tant d'infortunes !
» Fuyez , de mes plaisirs images importunes!
» Le voilà donc , ce monde autrefois si charmant !
» Et moi, dont la présence en était l'ornement,
» Yoilà mon sort! Du Ciel l'amour se change en haine;
3) Comme il versait la joie, il nous verse la peine.
» Je fuis devant ce Dieu dont la céleste voix ,
5> Dans ces lieux enchanteurs, me charma tant de foi»;
5) Sa haine , de mon crime est le juste salaire.
» Ah! que ne peut la mort terminer ma misère !
» Mais ce trépas si doux et si bien mérité
» Finirait-il les maux de ma postérité?
» Non , non; mes descendants, leurs fils , toute ma race ,
» Doivent de mes malheurs perpétuer la trace.
» O voix que j'entendis avec un doux transport!
» Croissez ! Multipliez ! Et pour qui ? pour la mort,
» De mes maux renaissants victime héréditaire,
» Chaque âge maudira l'auteur de sa misère :
3) Il faut attendre , au lieu de bénédictions,
» Un concert de douleurs et d'imprécations.
» O plaisirs passagers, suivis de longs supplices ?
» O Dieu ! t'avais-jc donc demandé ces délices ?