LIVRE X. aa
» Ne m*as-tu donc comblé de richesse et d'honneur, » Que pour me renverser du faîte du bonheur?
» Fallait-il dans mes traits, ton plus parfait ouvrage, » Pour l'effacer toi-même imprimer ton image? » A mon limon poudreux n'as-tu pu me laisser ? » Ce qu'on a pu vouloir , on y peut renoncer : » Reprends ces biens cruels , ces dons que je détestCi » Pourquoi m'affligeas-tu de ce bonheur funeste? » Quand de le conserver tu m'imposas la loi , » Devais-tu sans secours m'abandonner à moi ? » Le perdre n'est-il point assez pour ta justice ? » Faut-il y joindre encore un éternel supplice ? » Ah! que dis-je? et comment osé-je t'accuser? » De tes bontés encor n'est-ce pas abuser ?
» A ces conditions je reçus la naissance , jï J'acceptai le bienfait.... j'en dois la récompense» » A son père en courroux un fils dénaturé , » Dirait-il : Du néant pourquoi m'as-tu tiré ? » Je ne t'en priais pas. Et cependant son être » Est le fruit du hasard , et ton choix m'a fait naître» 3) Ah ! mon ingratitude en fait enfin l'aveu , » Oui , mon crime est de moi , le bienfait est de Dieu : » De ses dons méconnus je dois porter la peine. » O Terre , engloutis-moi ! sauve-moi de sa haine ! » Que je puisse à jamais , dans ton sein maternel , » M'endormir doucement d'un sommeil éternel !
» Que je ne tremble plus sous sa main foudroyante I
» Loin de moi les éclats de sa voix effrayante !
3) Ote-moi du passé le cruel souvenir ,
» Et la douleur présente et les maux à venir ;
» Ces maux qui , sur le monde étendant ma misère ,
» Dans ses derniers neveux iront punir leur père!
» Ah! quand arriveront ces fortunés instants?
5) Faut-il souffrir sans cesse et mourir si long-temps !
» O mort! exauce-moi! Mais un doute me reste :
» Mourrai-je tout entier? et de ce feu céleste ,
» Qui de mon corps fragile anima le limon ,
» Est-il sûr que la mort éteindra le rayon?
» O doute épouvantable! à quel trouble il me livre!
» Quoi! même en expirant, je risquerais de vivre ,
» Et je perdrais le jour sans jouir de la mort!
)) Que dis-je? de mon âme écoutons le remord :
» Cette âme intelligente est seule criminelle ;
» A ce corps innocent pourquoi survivrait-elle ?
» Je mourrai tout entier. Quoi donc! Têtre fini ,
» D'un supplice sans fin pourrait-être puni!
» La mort, pour venger Dieu, serait donc immortelle !
» Ce pouvoir passerait sa puissance éternelle :
» Il le voudrait en vain ; par sa fragilité
5) Mon être échapperait à sa divinité.
» Ce vœu déiùentirait sa sublime sagesse ,
» Au lieu de son pouvoir montrerait sa faiblesse.